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18/05/2006

Le sens des rites et des rituels

Dans les premières années de ma tendre enfance j’ai reçu une parfaite éducation religieuse : j’allais à la messe tous les dimanches, participais activement aux cours de catéchisme donnés par les volontaires de ma paroisse, je lisais même la bible par moi-même, au travers d’une version en bande dessinée que je trouvais très agréable à feuilleter, d’autant qu’il faut quand même avouer que l’histoire est plutôt prenante, tant dans l’ancien que dans le nouveau testament.

 

Mais petit à petit, assez tôt en fait, vers l’âge de 8 ou 9 ans, le doute a commencé à s’installer quant au sens de tout cela. Plusieurs choses ont participé à mon éloignement progressif de la pratique religieuse. D’abord, et j’aurais presque pu (dû ?) m’arrêter à ça, l’absence ressentie d’un véritable sentiment religieux, d’une vraie croyance. Mais à cela s’ajoutaient deux éléments, qui étaient pour moi très frappants, et qui ont agit comme des accélérateurs dans mon adoption d’une vie profane. Tout d’abord, la certitude grandissante que ceux qui m’entouraient et qui avaient mon age, ne poursuivaient en aucun cas leur « apprentissage » du fait d’une quelconque foi, mais bien, et de façon absolument exclusive, du fait de l’éducation et des repères qu’entendaient leur donner leurs parents. Ensuite, et c’était en fait un symptôme, le plus fort, des comportements observés dans le point précédent, le malaise qu’engendrait chez moi la pratique des rites religieux.

 

De quelque religion qu’ils relèvent, les rites présentent pour moi un paradoxe immense, car ils me semblent toujours être à la foi des éléments qui éloignent leurs pratiquants de leur foi, et en même temps ils révèlent l’ampleur de cet éloignement. Je m’explique.

 

Ce que je trouve marquant dans une cérémonie (là je me situe essentiellement dans le cadre d’une célébration catholique, même si globalement les autres ne me semblent pas vraiment s’éloigner du schéma que je vais décrire), c’est à quel point les choses sont balisées, automatisées, mécanisées en quelque sorte. A une exclamation du célébrant répond une réplique, toujours la même, des fidèles. A un geste, répond un autre geste (le signe de croix fait sur son front, puis sur la bouche, puis sur le cœur par exemple). Etc. A chaque fois que j’ai eu l’occasion de retourner à l’église après ma prise de distance avec le monde religieux, j’ai toujours été très frappé par le caractère qui me semblait très mécanique de tout cela, comme s’il ne s’agissait plus que de réciter sa foi, par les mots et les gestes, mais sans plus y mettre la moindre émotion, la moindre profondeur, bref, sans que tout ça n’ait plus le moindre sens pour les participants.

 

Je me souviens d’ailleurs lorsque j’avais préparé ma première communion, que j’avais été frappé de constater que le point qui semblait à tous le plus crucial, tant pour les participants que pour les préparateurs, avait été de bien se souvenir de la position des mains pour recevoir l’hostie. Main droite sur le dessus ou main gauche ? Les gamins en avaient des sueurs froides d’oublier au moment décisif quel était la bonne position, et craignaient de ne point recevoir leur rond à mâcher (enfin ceux qui ne cherchaient pas à faire les malins devant les autres). Et le spectacle auquel j’avais assisté lors de ma préparation de profession de foi (c’est là que j’ai tout stoppé, au final j’avais bien attendu quand même…) n’était guère moins absurde.

 

Bref, ces rites qui ont cours lors des cérémonies sont à chaque fois pour moi un signe terrible d’une absence fondamentale de sens dans ce qui est fait. Absence d’autant plus choquante dans un domaine qui reste, même pour moi qui suis désormais non croyant, l’un des plus important dans ce qui constitue notre vie spirituelle, et bien évidemment d’autant plus pour des croyants ! Comment peut-on adopter une attitude aussi creuse et aussi absurde dans ce que l’on présente comme étant un des élément fondamentaux de sa personnalité, et de ses choix de vie ? Il m’est arrivé à plusieurs reprises, dans les derniers temps de ma présence à l’église, d’avoir envie de crier un grand STOP ! à la foule pour leur dire "Arrêtez, regardez donc ce que vous faites, croyez-vous un seul instant que Dieu se trouve dans vos mimiques, dans vos têtes baissées, dans vos signes de croix, dans vos genoux pliés, dans vos récitations de pantins ? N’accordez-vous donc que si peu d’importance à ce que vous faites et au sens de votre démarche religieuse, pour en faire reposer une si grande partie sur des comportements aussi vides de sens ?"

 

Les rites ne pourront jamais être, au mieux, que les signes extérieurs de la foi, son décor en quelque sorte. Leur rôle ne peut être que périphérique. Mais en aucun cas leur observation ne peut être assimilée à l’expression de la foi elle-même, car celle-ci reste et restera toujours une question intérieure, personnelle, intime, une aventure avec soi-même que fondamentalement il reste d’ailleurs bien difficile de partager avec les autres. Accorder aux rites un rôle plus personnel me semblerait aujourd’hui être une démarche qui détruit la foi intérieure en ce qu’ainsi on la détourne et on l’affaiblit en faisant porter son attention sur des éléments que l’on « sursacralise », si je puis oser ce néologisme. On donne à des aspects extérieurs, l’importance de ce que l’on devrait porter à l’intérieur, et c’est là où l’on affaiblit la foi.

 

En d’autres termes, la seule fonction qui reste aux rites, selon moi, est de poser des marques que les pratiquants reconnaissent, qui leur balisent le chemin, facilitent sans doute un peu certaines démarches pour avancer dans leur foi ; et également qui permettent de construire une communauté, celle-ci s’attribuant, à travers les rites, une identité, qui va lui permettre par la suite de se retrouver. En gros, les rites comblent le vide laissé par le silence de la méditation intérieure, voire de l’absence de méditation. Or, à l’instar de la nature, du moins c’est ce qu’on dit, l’homme a horreur du vide, et même de l’apparence du vide. On le voit presque en tout : nous passons notre temps à « combler ». Voilà pourquoi les rites continuent d’avoir une place aussi forte dans les religions, et qu’ils restent souvent le principal repère servant aux fidèles pour jauger du niveau d’ancrage de leur foi (donc en négation même de ce qu’est réellement la foi).

 

Mais voilà, il y a bien sûr une limite très forte à toute cette argumentation que je viens de développer. C’est qu’elle n’est que le fait d’un profane. Et qu’en tant que tel, mon expérience des rites n’a quasiment aucune chance d’être similaire à celle des croyants. Les sentiments que j’ai lorsque je rentre dans une église, ou lorsque commence un homélie, ne peuvent pas être les mêmes que les leurs. Ainsi l’espace et le temps sacrés n’ont pas pour moi la même valeur, ni le même sens.

 

La lecture du livre Le sacré et le profane, de Mircéa Eliade, donne un éclairage intéressant à ce point de la réflexion. En effet, on y découvre, essentiellement au travers de l’analyse des sociétés primitives, quel sens les rites revêtent pour l’homme religieux.

 

On apprend notamment, que non seulement les rites ont bel et bien un sens profond dans la pratique religieuse, et sont donc bien loin de la description d’actes creux que j’ai fait précédemment, mais même que c’est en quelque sorte, à travers eux que l’homme religieux parvient à réellement fonder le monde et à lui donner un sens. En effet, pour l’homme religieux, le temps et l’espace ne sont pas homogènes, continus et lisses. Ils sont au contraire hétérogènes, discontinus, parcellisés, composés par parties, dont chacune à une valeur, et donc un sens qui lui est propre.
Ainsi, Mircea Eliade écrit à propos de l’espace sacré :

 

"La manifestation du sacré fonde ontologiquement le monde. Dans l’étendue homogène et infinie, où aucune orientation ne peut s’effectuer, la hiérophanie [NDA : manifestation du sacré] révèle un « point fixe » absolu, un « Centre »."

 

Et un peu plus loin :

 

" La révélation de l’espace sacré a une valeur existentielle pour l’homme religieux." Il en va de même pour le temps sacré.

 

Or, et c’est une évidence, l’espace et le temps ne deviennent sacrés, et donc n’acquièrent cette valeur existentielle, qu’en étant consacrés par l’homme. Et cette consécration se fait toujours, à travers la réactualisation d’une hiérophanie originelle, dans la répétition des actes des Dieux (ou du Dieu), c’est-à-dire dans l’exécution d’un rite. Tout rite, est la répétition d’une cosmogonie, d’un acte, ou d’un ensemble d’actes, qui originellement, ou dans les mythes religieux, ont participé à la création du monde. Ils constituent les formes de la recréation du Monde réel, différencié du chaos par son caractère sacré.

 

" La révélation d’un espace sacré permet d’obtenir un « point fixe », de s’orienter dans l’homogénéité chaotique, de « fonder le Monde » et de vivre réellement." Ecrit encore Eliade.

 

On voit bien ici que précisément, ce sens que je percevais absent dans la démarche du rite, est en fait quasiment créé au travers des rites, car ceux-ci identifient le Monde réel et le sépare du chaos en traçant eux-mêmes les lignes de la discontinuité.

Pour enfoncer le clou, Mircea Eliade rajoute encore plus loin :

 

"Ce qui caractérise les sociétés traditionnelles, c’est l’opposition qu’elles sous-entendent entre leur territoire habité et l’espace inconnu et indéterminé qui l’entoure : le premier, c’est le « Monde » (plus précisément : « notre monde »), le Cosmos ; le reste, ce n’est plus un Cosmos, mais une sorte d’ « autre monde », un espace étranger, chaotique, peuplé de larves, de démons, d’ « étrangers » (assimilés, d’ailleurs, aux démons et aux fantômes)." Voilà qui ouvre une réflexion très intéressante sur les sources de notre rejet de l’étranger.

 

Bien sûr, l’analyse d’Eliade concerne en premier lieu les sociétés dites primitives. Mais la nature des traditions et des rites religieux est de se transmettre, et donc de perdurer. Ainsi, aujourd’hui, on peut dire, toujours avec Eliade, que chez l’homme religieux moderne "quelque chose de la conception traditionnelle du Monde se prolonge encore dans son comportement, bien qu’il ne soit pas toujours conscient de cet héritage."

 

Mieux encore, il est amusant de constater que l’homme profane lui-même en perpétue une partie, notamment en adoptant le rythme du calendrier religieux, et que parfois même il procède à une consécration à des éléments auxquels il n’accorde pourtant qu’une valeur profane. Il en va ainsi de sa maison, qui faisait dans les sociétés primitives l’objet de rites de sacralisation particulièrement lourds de sens, et pour laquelle il continue aujourd’hui à pendre la crémaillère. Il ne s’agit pas exactement d’un rite (les rites ayant par définition trait au sacré), mais plutôt d’un rituel, qui rempli quasiment la même fonction ontologique pour l’homme profane que le rite de consécration de son habitation par l’homme religieux. Ainsi, on pourrait citer d’autres exemples similaires, et on s’apercevrait que l’homme profane à lui aussi segmenté le temps et l’espace qui l’entourent, et les a rendu discontinus et hétérogènes.
Mircéa Eliade rend bien compte de cet aspect dans son livre lorsqu’il écrit:

 

"Et pourtant, dans cette expérience de l’espace profane, continuent d’intervenir des valeurs qui rappellent plus ou moins la non-homogénéité qui caractérise l’expérience religieuse de l’espace. Il subsiste des endroits privilégiés, qualitativement différents des autres : le paysage natal, le site des premiers amours, ou une rue ou un coin de la première ville étrangère visitée dans la jeunesse. Tous ces lieux gardent, même pour l’homme le plus franchement non-religieux, une qualité exceptionnelle, « unique » : ce sont les « lieux saints » de son Univers privé, comme si cet être religieux avait eu la révélation d’une autre réalité que celle à laquelle il participe par son existence quotidienne."

 

Arrivé à ce stade de la réflexion, qui reste d’ailleurs une simple esquisse bien que ce billet soit déjà long, je m’aperçois qu’on pourrait m’opposer une critique. C’est que le sens que l’homme religieux donne aux rites n’est que subjectif et qu’en aucun cas il ne permet de dire que le rite à un sens en soi, objectif. En d’autres termes, que ce sens n’existe guère que dans l’imaginaire religieux et n’a donc pas de réalité concrète. Cette lecture m’arrangerait et me permettrait de sortir du débat en ayant l’impression que finalement c’est bien moi qui avait raison (au-delà de cette petite ironie contre moi-même, j’espère que sur un tel sujet, vous mesurez bien à quel point ce concept « d’avoir raison » est ridicule), mais pourtant je crois qu’on ferait fausse route en raisonnant ainsi.

 

Car il m’apparaîtrait totalement illusoire, et pour tout dire même paradoxal, de prétendre définir et encore moins trouver quel sens « objectif » peuvent bien avoir des éléments dont la dimension est principalement existentielle et ontologique. Précisément c’est bien le propre de ce qui est existentiel d’être subjectif, lié à l’homme et à ses particularismes. Chercher ce qui, dans l’expérience religieuse, relève d’une réalité objective me semblerait donc être tout à fait hors de propos. Ce serait ne pas comprendre ce qu’est une croyance et vouloir lui appliquer des méthodes de réflexion qui lui sont inadaptées.

 

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Mais ma lecture n’est pas finie (bien que le livre soit plutôt petit) et il n’est pas impossible que je revienne plus tard sur ce sujet ou quelque chose de périphérique. J’espère seulement que vous ne vous êtes pas endormis trop tôt en lisant ce texte.