18.06.2008
Valeur des compliments
Pendant longtemps j'ai eu quelques soucis avec les compliments, avec ceux qu'il pouvait m'arriver de recevoir pour être exact. Je les écoutais avec un air dubitatif, peu convaincu, méfiant souvent même. Comme s'ils étaient la manifestation d'un avis dépourvu de réalité et derrière lequel il me fallait comprendre quelle opinion réelle la personne qui les émettait avait de moi. La chose était je pense un peu excessive même, tant il était rare qu'ils puissent me toucher, alors qu'à l'inverse des personnes qui m'en disaient pouvaient m'apparaître subitement suspectes au point que je m'éloigne d'elles de façon parfois rédhibitoire. Le sommet fut atteint il y a déjà longtemps, lorsqu’un cousin proche me dit un jour que j’étais quelqu’un qui comptait d’une façon particulière pour lui. Du jour au lendemain j’ai cessé tout contact avec lui. Il m’avait menti, ce n’était pas possible autrement, il s’était moqué de moi. Et il l’avait fait d’une façon si sérieuse que je trouvais cela inacceptable.
Etrange n’est-ce pas ? Mauvais signe même, disons-le, sur ce que cela révélait de ma confiance en moi. Il n’est d’ailleurs pas aisé de revenir de réflexes si profondément ancrés. En gestion du stress heureusement on apprend à accueillir les compliments avec joie et simplicité. Ce n’est que l’interprétation que je faisais de ces compliments qui les rendait suspects, ils ne contenaient rien en eux-mêmes qui justifie mes réactions. Bien sûr lorsqu’une personne nous connaît peu en émet on peut se demander « comment peut-elle me dire un compliment si elle ne me connaît pas ? », mais après tout, même dans ce cas il n’y a pas de raison vraiment valable de le refuser. Cela ne signifie pas qu’on ne peut pas rester humble devant ses manifestations de sympathie, mais rejeter un compliment sans savoir sur quoi la personne le fonde et en inventant soi-même l’interprétation la plus négative possible est déraisonnable.
Revenu donc, enfin encore très partiellement, de mes réflexes anciens, j’accepte désormais plus facilement les compliments lorsqu’ils viennent. Mais pourtant en y songeant à nouveau il y a quelque temps je leur ai vu une vraie limite, ou plutôt une imperfection. C’est que les compliments ne disent que de façon très floue, il me semble, ce qu’une personne pense de soi. Ou, pour être encore plus précis, ils peuvent dire avec une certaine justesse ce qu’une personne pense de soi, c’est-à-dire exprimer la « mise en mot » de l’opinion de la personne sur soi-même mais, las, cette « mise en mot » est un vecteur très imparfait pour dire la profondeur de la relation qui se noue avec l’autre. La vérité la plus proche de ce qu’est une relation, ou de ce qu’elle peut devenir, n’est peut-être pas à chercher dans ces mots, mais plus dans le ressenti intérieur extériorisé par le comportement, et qu’on exprime souvent très peu par des mots car il peut rester essentiellement intuitif et donc aussi inconscient.
Un exemple permettra sans doute de mieux comprendre ce que j’écris d’une façon si ampoulée (le ressenti intérieur extériorisé par le comportement, ça pourrait pas se simplifier par « le comportement » ? Bref.). Imaginons 3 individus qui se côtoient régulièrement. Pour notre exemple, l’un des 3 se pose en juge des 2 autres. Envers le premier il exprime souvent un respect fort, presque teinté d’admiration. Ils peuvent par exemple travailler ensemble, discuter, et toujours d’une façon courtoise et respectueuse l’un de l’autre. Envers le deuxième il n’exprime pas de compliment, mais une complicité naît naturellement, les deux parlent facilement ensemble, s’amusent, font des soirées, finissent amis. Il n’y a pas derrière cette relation de grande admiration éprouvée l’un pour l’autre, mais en revanche une amitié réelle s’est nouée.
Bien sûr cela n’enlève sans doute rien à la sincérité de l’admiration que le premier larron aura pu susciter, mais au final je me pose la question suivante : que valent cette admiration et les compliments qui l’expriment s’ils ne peuvent être la source d’une relation de proximité ? Dit autrement, à quoi bon être admiré et complimenté si l’on ne devient pas ami avec l’autre ? Il reste quoi dans les mains à part le vent des mots ? C’est une situation terriblement frustrante vous ne trouvez pas ?
Je rattache ça un peu à ce que j’ai dû écrire ici il y a déjà pas mal de temps sur l’opportunité de « qualifier » les gens autour de nous, c’est-à-dire de leur attribuer des qualités, des caractéristiques qui les définissent. J’avais rapporté un extrait que je vais reproduire de façon imparfaite pour en rendre juste la teneur (mais je n’ai pas envie de chercher dans mes archives pour retrouver le texte exact) : un père écoute son fils lui parler d’un tiers dont il fait une critique acerbe. « Pas de blasphème ! » s’écrit le père, énervé des paroles de son fils. Puis le fils évoque une autre personne, mais cette fois-ci de façon positive, avec force compliments. Et le père de réagir à nouveau en s’écriant : « Pas de blasphème ! ».
Lorsque l’on qualifie quelqu’un, d’une certaine façon, on le met à distance de nous. On le définit, on le cerne, et on crée ainsi un rempart à la proximité. Dans la philosophie de Lévinas on trouve le fondement de cette idée. Définir quelqu’un c’est réduire et même refuser son altérité, c’est-à-dire son caractère fondamentalement fuyant et insaisissable. La proximité ne s’arrange pas bien de comportements où l’on qualifie les personnes de façon trop précise et surtout trop définitive.
Les compliments sont des choses positives qu’il me semble bon de savoir accueillir avec joie et gratitude. Mais pour ma part je ne parviens pas à les préférer à un échange léger dans lequel je sens la source d’une véritable amitié.
(P.S: une "analyse" comportementale de comptoir dirait sans doute que le signe du pouce levé est le geste le plus proche du coup de poing...)
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22.03.2008
Quelques retours sur l'euthanasie
Le cas personnel de Chantal Sébire, cette femme atteinte d’une maladie orpheline lui déformant le visage et engendrant des douleurs insupportables, a réveillé le débat sur l’euthanasie.
J’ai publié ici quelque chose sur ce sujet, il y a déjà pas mal de temps. Je reviendrai sur un point de ce que j’avais écrit alors, mais d’abord je voudrais reprendre deux arguments avancés par les personnes qui sont contre l’euthanasie. Celui qui demande pourquoi une personne dans la situation de Chantal Sébire ne choisit pas simplement de se suicider au lieu de demander d’avoir recours à l’euthanasie, puisque elle était encore suffisamment en possession de ses moyens pour le faire, et celui, corollaire, qui s’étonne que Chantal Sébire ait voulu faire appel à la législation et donc à l’état pour régler son cas personnel au lieu de le traiter elle-même.
Entamons avec le premier point sur l’opportunité du suicide. J’ai lu ici et là certains commentateurs dirent leur étonnement que les personnes atteintes de maladies incurables aux symptômes aussi douloureux ne choisissent pas elles-mêmes de se donner la mort. J’ai relevé un commentaire notamment qui disait que le suicide était une liberté, liberté qu’il suffisait ici d’exercer pour faire cesser la souffrance.
Voilà un très bon exemple à mon avis de toutes ces opinions bien formulées, claires, logiques, cohérentes, mais totalement à côté de la plaque. Le langage produit cela, trop souvent, et l’on ne s’en rend que très peu compte, car on s’imagine que maîtriser le langage c’est penser. C’est pourtant bien insuffisant. Dire que le suicide est une liberté est une sottise absolue. C’est utiliser un terme de valeur général (la liberté, l’égalité, la morale, etc.) là où la question qu’il pose n’a pas sa place. La question du suicide n’a vraiment rien à voir avec l’exercice d’une liberté. Une personne suicidaire ne l’est pas dans la perspective d’exercer une liberté. Dire cela est parfaitement hors sujet. On se suicide parce que l’on va mal, pas parce qu’on est libre de le faire.
Pourquoi donc, ne pas recourir au suicide dans le cas d’une personne comme Chantal Sébire et préférer faire appel à l’euthanasie ? J’y vois deux raisons. La première, très pragmatique, me paraît assez évidente. Tant même que la demande des anti euthanasie que ces gens là se suicident discrètement chez eux plutôt que de demander qu’on s’occupe de leur cas me semble tout à fait surprenante. C’est qu’il n’est pas évident de se suicider. Imaginez-vous vous-même, décidant de vous tuer. Evidemment vous allez écarter toutes les méthodes violentes, vous ne souhaitez quand même pas en rajouter au mal que vous vivez. Une méthode douce, cela sera probablement par la consommation de médicaments ? Lesquels ? On en prend combien ? J’entends d’ici les commentaires qui vont me dire : « ah mais il suffit d’un tube complet de somnifères ! ». Ben non, on peut être retrouvé avant de mourir, être soigné, bref, on peut se rater. Tout le monde imagine bien ce que cela signifie, pour quelqu’un qui souffre atrocement, d’envisager une action qui risque d’échouer ? Qui en rajoutera au stress déjà insupportable de la situation ? On a raté ? Il va alors falloir recommencer. Jusqu’à ce que ça marche. Vous imaginez la chose avec un peu de sens humain ?
La première raison pour laquelle les personnes atteintes de maux aussi durs demandent d’avoir recours à l’euthanasie est d’avoir par cette voie l’assurance que les choses soient « bien faites », sans douleur, et de façon sûre. Cela supprime le stress de l’acte définitif, et permet alors que les émotions des personnes présentes soient entièrement consacrées aux liens qu’elles ont ensemble plus qu’à des considérations matérielles qui seraient alors intolérables.
La deuxième, mais là je sens que je vais avoir du mal à convaincre tout le monde, c’est que le suicide en tant que tel, l’acte de se donner la mort à soi-même, de façon discrète comme je l’écrivais plus haut, en catimini chez soi, reste un geste dont la portée est plus que symbolique. C’est une agression exercée contre soi, et non pas un geste d’apaisement, ce que cherche à produire l’euthanasie. Oui, oui, je vous entends bien, réclamer qu’on mette fin à ses jours, même dans le cadre d’une loi, cela revient au même vous dites vous. Et bien non, le geste n’a pas la même portée. Dans le cadre où l’euthanasie serait légalisée, la personne qui y aurait recours bénéficierait de quelque chose que l’acte du suicide lui refuse cruellement : la reconnaissance. Si l’euthanasie est reconnue légale, alors la personne qui y a recours n’a plus à se cacher, elle n’a plus à s’isoler pour se tuer à l’abri du regard des autres. Car lui demander de se suicider, cela revient à lui dire : « S’il te plaît, mets-toi à l’écart, fait ça discrètement, et ne nous embête pas ». C’est lui imposer en plus de la douleur qu’elle vit un dernier camouflet, une dernière humiliation, sociale cette fois-ci, car en plus de mourir, sa mort ne doit pas être un geste accepté et regardé en face par les autres.
La vérité, c’est que cette demande n’est rien d’autre qu’une lâcheté. Demander à quelqu’un qui souffre de s’occuper d’elle-même en pareilles circonstances, c’est surtout lui demander de faire cesser notre souffrance du dilemme humain dans lequel elle nous plonge. Mais il ne faut pas perdre de vue que c’est là une agression de plus qu’on fait alors vivre à cette personne.
Et voilà du coup, pourquoi avoir recours à une solution légale, et donc émanant du pouvoir de l’état n’a rien qui doivent soulever la réprobation. Le demander c’est demander que ces gens là puissent, dans les derniers jours de leur vie, qui sont probablement aussi les plus douloureux, tant physiquement que moralement, obtenir un dernier message qui ne les met pas à l’index, mais qui au contraire leur signifie qu’eux aussi font bien partie du groupe des hommes, et que jusqu’au bout ils y auront eu toute leur place. C’est en cela qu’ils peuvent à mon sens légitimement user du terme dignité pour qualifier la mort qu’ils entendent favoriser. La reconnaissance. Sans cela, un groupe social n’est rien.
J’en termine en revenant rapidement sur ce que j’avais écris donc il y a longtemps sur ce même sujet. La philosophie de Kant me paraissait alors utile pour répondre à la question de l’euthanasie. On m’opposerait facilement une citation du philosophe qui dit qu’on ne peut disposer en rien de l’homme ni pour le blesser, pour le mutiler ou pour le tuer. J’avais présenté pourquoi une lecture au premier degré de cette maxime me paraissait fautive, et comment il me semblait que cela devait plutôt s’entendre. Je n’y reviens pas, ce serait trop long et sans doute polluant pour mon propos d’aujourd’hui. En revanche je voudrais reprendre une autre citation de Kant qui disait que l’homme n’est pas un moyen, mais une fin en soi, et qu’en toute occasion il doit être traité comme tel. Les tenants de la position contre l’euthanasie me rétorqueraient en bondissant que cela renforce leur position, ajoutant peut-être, comme je l’ai lu parfois, que la vie est sacrée, et doit donc être défendue quoi qu’il arrive. Là aussi, même défaut que celui de l’argument présentant le suicide comme une liberté. Dire que la vie est sacrée n’a aucun sens. La vie toute seule comme ça c’est un mot, ça n’a rien de sacré. Ce qui est sacré ce n’est pas la vie, ce sont les hommes qui la vivent. Et là tout à coup le ciel s’éclaircit et on comprend peut-être mieux les choses. Ce n’est pas la vie qu’il faut défendre et dont il faut se préoccuper, ce sont les individus qui doivent être avant toute autre chose l’objet de notre attention. C’est le sens réel de la maxime de Kant.
Quelques billets ailleurs sur le sujet :
Eolas, qui présente le point de vue du juriste, évidemment utile pour éclaircir le débat,
Koz, dont je ne partage pas la majeure partie des arguments, mais qui évoque en particulier un point qui me semble intéressant à creuser : une loi produit toujours un effet marginal indésirable.
Embruns, qui propose une vision très incarnée du sujet.
(Je poste, la peur au ventre que tout ceci soit encore prétentieux...)
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23.01.2008
La plus grande spécificité humaine ...
...est celle des liens que nous tissons avec les autres.
L'autre jour j'ai vu sur la cinquième une émission intéressante sur Albert Jacquard. Il s'agissait pour être exact d'un reportage sur les travaux et la pensée du philosophe, lors duquel il nous était proposé de le suivre dans ses conférences auprès de publics très divers, dans des écoles, ainsi que dans des moments plus intimes, seul face à la caméra.
Il y a quelques années, j'ai lu de lui un petit bouquin très facile d'approche, dans lequel j'ai trouvé une perle qui m'est toujours resté en tête, et qui se trouve d'ailleurs déjà quelque part ici, mais je ne sais plus où. Jacquard résumait son idée de la nature humaine par cette phrase limpide : "je suis les liens que je tisse avec les autres".
Cette phrase a raisonné fortement en moi, car elle me semblait résumer à elle seule bien des réflexions et bien des cheminements personnels. Je suis les liens que je tisse avec les autres. Cela signifie une chose principale : notre nature, avant tout autre chose, est faite de relation. L'homme est d'abord un être doué des relations qu'il crée, bien plus que des talents individuels qu'il pourrait tenter de construire égocentriquement, cloîtré seul avec lui-même. Ce sont ces relations qui le fondent, qui construisent sa véritable nature, qui font enfin qu'il peut vraiment être heureux. Plus que tout le reste.
C'est ce que Jacquard rappelait de façon répétée dans le reportage en question. Il reformule même cela d'une manière encore plus décisive : notre plus forte spécificité sur le reste du vivant, selon lui, c'est précisément cette capacité à créer des relations avec les autres hommes. C'est la complexité et la profondeur des relations que nous savons nouer les uns avec les autres.
Certains opposeront sans doute que bien des espèces animales ont développé un tissu social très développé lui aussi. Je pense par exemple aux loups, ou dans un style très différent aux fourmis. Mais il me semble que ces spécificités animales ne sont en quelque sorte que "fonctionnelles", c'est-à-dire qu'elles n'existent qu'en tant qu'elles sont une fonction qui répond à leur besoin de survie. Chez l'homme, cette spécificité prend une place bien plus importante : elle n'existe pas pour notre survie, mais pour notre vie. Elle est en réalité, "ontologique", si l'on me passe à nouveau la prétention de ce terme. C'est exactement cela, cette importance ontologique, fondatrice de l'individu, que Jacquard exprime lorsqu'il dit "je suis les liens que je tisse avec les autres".
Cette idée me semble très vraie, et je crois qu'on peut l'utiliser pour comprendre beaucoup de nos comportements.
D'abord, elle explique très probablement la mal-être que l'on juge parfois, et sottement donc, paradoxal, de nos sociétés occidentales pourtant riches et prospères. Lorsque l'on a dit que celles-ci s'étaient également développées sous une forme fortement individualiste, et que l'on comprend bien le message de Jacquard, la cause de la non corrélation de leur développement économique avec le bonheur de leurs habitants apparaît très clairement : ces sociétés ont oublié en route de créer les conditions qui favorisent le lien social. Enfin pas toutes. Certaines comme le Canada ou les pays scandinaves semblent sortir du lot. Or qu'entend-on à leur sujet ? Là-bas, le civisme, le lien entre les personnes est plus fort que chez nous.
Encore un exemple qui me semble très fort : celui du célibat. Fondamentalement, je ne crois pas que le célibat rende heureux. On trouve pourtant beaucoup de gens en faire les louanges et dirent combien il apporte de liberté. On peut faire ce que l'on veut, quand on veut, avec qui on veut, sans avoir à rendre de compte. Le pied!
Tout cela me semble pourtant parfaitement faux et illusoire. Je ne m'étends pas sur l'incompréhension totale de la liberté que constitue un tel discours. Le jour où être libre se résumera à cela, j'espère ne pas être là pour le vivre. Ensuite, ce discours est un mensonge énorme qui fait passé le célibat pour un choix de liberté, ce qu'il n'est quasiment jamais. Il me semble au contraire que le célibat n'est qu'une réponse conjoncturelle, qui existe principalement dans les sociétés où l'individualisme fait florès, et qui trop souvent ne sert aux individus qui le "choisissent" qu'à camoufler leur situation. Puis ils utilisent le langage, ils le manipulent (encore!) pour mentir aux autres, et pour se mentir à eux-mêmes, afin d'enjoliver et de valoriser les choses. Pour ne pas se retrouver en situation d'infériorité psychologique, une société individualiste s'accommodant très mal de ce genre de symptômes.
Ce discours qui dit que le lien avec les autres est ce qui nous est le plus spécifique par rapport au monde animal n'est vraiment pas une lubie de philosophe en mal de lyrisme. On en retrouve des prolongements dans les travaux de Laborit, qui a identifié ce point d'une façon là aussi très marquante. En effet, dans le fonctionnement de notre mémoire, les liens que nous créons avec les autres interviennent de façon forte. C'est bien évidemment vrai pour les enfants dans le cadre de leur éducation (d'ailleurs je crois que pas mal de médecins conseillent aux parents de parler à leur bébé lorsqu'il naît, parce que même sans maîtrise du langage, le lien créé les construit). Mais c'est aussi vrai dans toutes les relations que nous créons. En résumé, Laborit dit lui-même que chacun de nous n'est en réalité que ce que les autres, par leurs liens avec nous, ont engrammé dans notre mémoire. Ce que nous sommes est le résultat de la construction complexe de tous ces morceaux de mémoire relationnelle, mélangés les uns avec les autres.
Un très bon exemple de cela peut être observé lors du décès d'un proche. Lorsqu'un tel événement arrive, il nous plonge dans une profonde tristesse. Laborit indique que celle-ci peut s'expliquer en grande partie parce qu'avec le départ de ce proche, c'est aussi une partie de nous-même que nous voyons partir. Parce que ce que nous avons engrammé en lui de souvenirs et d'expériences partagées disparaît avec lui. Nous mourrons un peu à la disparition d'un proche.
Prenons le temps de comprendre combien ces liens nous importent, quelle priorité doit leur être donnée. Peut-être y trouverons-nous la meilleure idée pour vivre heureux.
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05.11.2007
La nouveauté radicale chez Bergson
Une discussion récente avec une personne chouette m’a ré-aiguillé sur une lecture qui m’avait intéressé et dont j’avais souhaité extraire un article sans en trouver le courage. Ce livre c’est La pensée et le mouvant, de Bergson, ouvrage dans lequel la notion du temps et de la nouveauté qui lui est liée sont abordés d’une façon très stimulante. Bergson y revisite notamment la notion de temps en remettant fortement en cause la vision produite jusqu’alors, pour en proposer une appréhension dont il est possible de tirer beaucoup d’idées périphériques.
Sa première et principale critique, dont découle les autres m’a-t-il semblé, se concentre sur une vision philosophique du temps qui le restreint à une succession d’instants. Le temps n’y est pas vu comme un flux, mais comme une suite d’évènements que l’on peut découper à l’envie en petites ou grandes parties, mais toujours en conservant cette notion de découpage et donc de succession d’instants, de photos figées en quelque sorte. Cette vision est très répandue. Elle est présente implicitement dans nombre de démonstrations et de constructions logiques, mais reste très peu remise en cause, tant elle est « naturellement » admise.
Je vois une raison assez claire à ceci et j’en profite pour faire une petite incise là-dessus. Il me semble qu’il y a une notion que nous acquerrons très tôt : celle du principe cause-effet. Nous apprenons dés le plus jeune âge à appréhender les événements en détectant leurs causes et en identifiant leurs conséquences. Cela nous permet de comprendre le mécanisme logique des choses, et donc de nous adapter à notre environnement d’un point de vue pratique. C’est comme cela que les enfants grandissent en partie, en apprenant que lorsqu’ils pleurent leurs parents s’occupent d’eux (ok, là il faudrait voir de plus près la notion de cause, mais ce n’est pas non plus l’objet de ce billet), que lorsque le robinet d’eau chaude coule trop longtemps dans le bain ils se brûlent, etc. Ils identifient des causes, des conséquences, et c’est comme cela qu’ils apprennent à juger les choses et qu’ils apprennent ce qui est bon et ce qui est mauvais pour eux.
C’est la logique de ce mécanisme, apprise depuis si longtemps, qui entre en jeu dans notre vision « naturelle » - vous avez compris que l’on doit en fait écrire ici « apprise » - du temps. Nous identifions les événements comme une succession, il est dés lors logique que nous envisagions le temps de la même façon. Comme une suite hachée d’instants dont nous présupposons que les uns entraînent naturellement les autres. Bergson écrit ainsi :
« S’agit-il du mouvement ? L’intelligence n’en retient qu’une série de positions : un point d’abord atteint, puis un autre, puis un autre encore. Objecte-t-on à l’entendement qu’entre ces points se passe quelque chose ? Vite il intercale des positions nouvelles, et ainsi de suite indéfiniment. […]Rien de plus naturel si l’intelligence est destinée surtout à préparer et à éclairer notre action sur les choses. Notre action ne s’exerce commodément que sur des points fixes ; c’est donc la fixité que notre intelligence recherche ; elle se demande où le mobile est, où le mobile sera, où le mobile passe. […] c’est toujours à des immobilités, réelles ou possibles, qu’elle veut avoir affaire. […] Avec ces vues juxtaposées on a un succédané pratique du temps et du mouvement qui se plie aux exigences du langage en attendant qu’il se prête à celles du calcul ; mais on n’a qu’une recomposition artificielle. Le temps et le mouvement sont autre chose. »
Au contraire de cette vision, Bergson propose d’envisager le temps comme un flux discontinu, incessant, qui n’est pas la seule juxtaposition en série d’événements, aussi finement découpés soient-ils, mais qui est comme un fleuve jamais arrêté dont la réalité dépasse la compréhension généralisée que nous en avons. Il voit dans ce flux plus que la simple production, par relation de cause à effet, d’état induit des états précédents, mais comme l’expression de la nouveauté et du changement perpétuel. Il dit ainsi :
« Comment pourtant ne pas voir que l’essence de la durée est de couler, et que du stable accolé à du stable ne fera jamais rien qui dure ? Ce qui est réel, ce ne sont pas les « états », simples instantanés pris par nous, encore une fois, le long du changement ; c’est au contraire le flux, c’est la continuité de transition, c’est le changement lui-même. […] Si notre intelligence s’obstine à le juger inconsistant, à lui adjoindre je ne sais quel support, c’est qu’elle l’a remplacé par une série d’états juxtaposés ; mais cette multiplicité est artificielle, artificielle aussi l’unité qu’on y rétablit. Il n’y a ici qu’une poussée ininterrompue de changement – d’un changement toujours adhérent à lui-même dans une durée qui s’allonge sans fin. La durée se révélera alors telle qu’elle est, création continuelle, jaillissement ininterrompu de nouveauté. »
Cette vision du temps a des répercussions intéressantes sur de nombreux sujets. Lorsque j’avais discuté avec la personne mentionnée plus haut, j’étais parti de l’idée que je me suis faite de l’héritage, c’est-à-dire de la force d’un passé pour expliquer le présent. Mon idée principale, et qui reste tout de même assez forte chez moi, même si cette discussion m’a permis de m’ouvrir un peu plus l’esprit sur ce sujet, mon idée principale donc est que l’on est en très grande partie le fruit de son passé, de son éducation, de ses expériences, de son environnement. Tout cela constitue l’héritage que nous avons. Mais cette vision, je le comprends mieux maintenant, est aussi très fortement imprimée dans cette vision parcellisée et fausse du temps, qui n’en fait qu’une succession de choses, sans voir la qualité discontinue propre au temps, sans comprendre son caractère perpétuellement mouvant.
Lorsque j’avais produit ma série sur le libre arbitre, j’étais fortement imprégné de cette logique de cause à effet qui dicte en partie les choses. On comprend en lisant Bergson et en intégrant sa vision du temps comme un flux incessant, qu’appréhender les événements, et les états des choses, de cette façon, ne peut au mieux qu’être partiellement vrai. Il permet notamment de préciser bien mieux que je ne l’avais fait, l’idée d’imprévisibilité. Le mécanisme de cause à effet et de succession d’états étant brisé, l’imprévisibilité n’est même plus une notion déduite de la multiplicité de facteurs intervenant pour la production d’un événement futur, elle est quasiment dans l’essence même des choses, étant issue de l’essence fluctuante du temps.
Il défini ce point bien mieux que je ne le ferai, et je le cite donc à nouveau :
« Essayez, en effet, de vous représenter aujourd’hui l’action que vous accomplirez demain, même si vous savez ce que vous allez faire. Votre imagination évoque peut-être le mouvement à exécuter ; mais de ce que vous penserez et éprouverez en l’exécutant vous ne pouvez rien savoir aujourd’hui, parce que votre état d’âme comprendra demain toute la vie que vous aurez vécue jusque-là avec, en outre, ce qu’y ajoutera ce moment particulier. Pour remplir cet état, par avance, du contenu qu’il doit avoir, il vous faudrait tout juste le temps qui sépare aujourd’hui de demain, car vous ne sauriez diminuer d’un seul instant la vie psychologique sans en modifier le contenu. Pouvez-vous, sans la dénaturer, raccourcir la durée d’une mélodie ? La vie intérieure est cette mélodie même. Donc, à supposer que vous sachiez ce que vous ferez demain, vous ne prévoyez de votre action que sa configuration extérieure ; tout effort pour en imaginer d’avance l’intérieur occupera une durée qui, d’allongement en allongement, vous conduira jusqu’au moment où l’acte s’accomplit et où il ne peut plus être question de le prévoir. Que sera-ce, si l’action est véritablement libre, c’est-à-dire créée toute entière, dans son dessin extérieure aussi bien que dans sa coloration interne, au moment où elle s’accomplit ? »
Puis, plus loin :
« Disons donc que dans la durée, envisagée comme une évolution créatrice, il y a création perpétuelle de possibilité et non pas seulement de réalité. Beaucoup répugneront à l’admettre, parce qu’ils jugeront toujours qu’un événement ne se serait pas accompli s’il n’avait pas pu s’accomplir : de sorte qu’avant d’être réel, il faut qu’il ait été possible. Mais regardez-y de près : vous verrez que « possibilité » dignifie deux choses toutes différentes et que, la plupart du temps, on oscille de l’une à l’autre, jouant involontairement sur le sens du mot. Quand un musicien compose une symphonie, son œuvre était-elle possible avant d’être réelle ? Oui, si l’on entend par là qu’il n’y avait pas d’obstacle insurmontable à sa réalisation. Mais de ce sens tout négatif du mot on passe, sans y prendre garde, à un sens positif : on se figure que toute chose qui se produit aurait pu être aperçue d’avance par quelque esprit suffisamment informé, et qu’elle préexistait ainsi, sous forme d’idée, à sa réalisation ; - conception absurde dans le cas d’une œuvre d’art, car dés que le musicien a l’idée précise et complète de la symphonie qu’il fera, sa symphonie est faite. Ni dans la pensée de l’artiste, ni, à plus forte raison, dans aucune autre pensée comparable à la nôtre, fut-elle impersonnelle, fut-elle-même simplement virtuelle, la symphonie ne résidait en qualité de possible avant d’être réelle. »
D’une certaine façon, j’ai du mal à m’extraire du cerveau cette idée que le possible est nécessairement présent avant le réel, même s’il est insaisissable de par sa complexité. Cependant, je comprends l’idée de Bergson qui dit que dans le flux du temps, du possible est bel et bien créé en même temps que le réel, ce qui change la donne pour celui qui tente de prévoir les choses car alors sa démarche devient proprement chimérique. Mais ce qui m’intéresse surtout ici, c’est que l’on comprend en lisant Bergson qu’il y a bien une forme de nouveauté créé dans le flux du temps. Une nouveauté radicale pour utiliser ses termes, non détectable par avance, non prévisible, qui ouvre l’esprit sur une nouvelle façon d’envisager le poids du passé et la chance de l’action à entreprendre.
Je conserve en revanche un doute fort sur la façon dont Bergson aborde la liberté dans son livre, même si celle-ci semble logiquement déduite de sa démonstration sur la nature du temps. Mais pour cette porte ouverte sur une idée nouvelle, je remercie son livre, et la personne qui m’y a replongé.
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25.09.2007
Peut-être une logique du bouc émissaire ?
Voici une scène à laquelle j'ai assisté récemment au boulot, et qui m'a fait pensé à la façon dont certains se construisent des boucs émissaires et à la fonction qu'ils donnent à ces derniers.
Sur le point de partir récupérer notre taxi pour avoir notre train à temps, notre responsable fit volte face pour aller retrouver le dernier collègue resté quelques instants encore avec le client. Il parti le trouver le visage fermé, nettement tendu par l'intensité de la semaine, et encore plus à l'idée de pouvoir éventuellement rater le train qui devait le remmener chez lui. Jusqu'ici nous avions toujours géré cette situation de fin de semaine avec un peu de tension mais sans excès. Mais cette fois-ci, notre pauvre collègue eut droit à une soufflante que j'imagine aisément avoir été plutôt désagréable.
Je n'ai pas assisté à l'engueulade, mais peu importe. J'ai compris comment notre responsable avait agit, et surtout, j'ai senti ce qui l'avait poussé à agir ainsi.
Lorsque nous sommes sur le point de partir, nous sommes comme tant de personnes le matin sur le quai d'une gare : dans l'attente en tension. La question qui traîne dans nos têtes est alors : le taxi, ou le train, va-t-il venir à l'heure ? Serai-je à l'heure chez moi? A mon boulot ? Il suffit que la contrainte de se trouver à la destination soit élevée pour que la tension sur le lieu de départ soit proportionnelle et génère en nous un stress non négligeable. Cette attente en tension, si vous me lisez depuis quelques temps, vous l'avez compris, c'est l'inhibition de l'action. En situation inhibée, l'individu est stressé, son corps produit des glucocorticoïdes qui attaquent son organisme et le fait se sentir mal.
Pour sortir de cet état, l'individu développe une réponse standard à laquelle il peut donner des formes très variées : il se remet en situation d'action. D'un point de vue biologique, cela dégage de l'adrénaline et supprime les glucocorticoïdes. On se sent mieux. C'est parce que se mettre en situation d'action est plus agréable biologiquement que de rester dans l'attente en tentions qu'on voit parfois des gens sur un quai de gare faire les 100 pas ou simplement se mettre à avancer vers le train lorsque celui-ci arrive à quai.
Mon responsable à fait la même chose : en allant engueuler notre collègue il a rompu la situation d'inhibition de l'action dans laquelle il se trouvait en attendant le taxi, et au passage il s'est également vidé de son stress sur un autre. Double coup! Je m'empresse toutefois de signaler qu'il y a eu là un mauvais calcul de sa part puisqu'après cette brève amélioration, ce fut la culpabilité d'une gueulante surdimensionnée qui le saisit. Et la culpabilité, il n'y a pas grand chose de pire pour générer du stress.
Mais peu importe, le mécanisme est là, et il est à l'oeuvre tous les jours sous tous les cieux. Un individu stressé rebascule son stress sur ceux qui l'entourent pour évacuer, et dans l'opération se remettre dans une forme d'action qui romp avec l'attente en tension.
En y réfléchissant un peu, il m'a semblé que cela était vraiment applicable aux cas particuliers des boucs émissaires.
J'y pense à cause de la forme d'agressivité particulière dont ils font l'objet. Les boucs émissaires, par définition, ne sont pas des agresseurs. Sinon ils ne seraient pas des boucs émissaires mais des coupables logiquement châtiés (enfin logiquement, pas forcément non plus). Essayons donc de comprendre comment tout cela se noue.
Les boucs émissaires n'agressent pas, mais sont agressés. Leurs agresseurs ne peuvent pas agir exactement par agressivité défensive. J'écarte également l'agressivité de compétition, celle-ci prévalant plutôt lorsqu'on a face à soi un véritable adversaire, ce que les boucs émissaires sont rarement. Il reste donc l'agressivité d'irritabilité et d'angoisse (qui effectivement est très proche de l'agressivité défensive, bravo, vous me lisez depuis plus de 2 mois et avec attention ;o) ). Celle-là même qui est le plus clairement en lien avec l'inhibition de l'action.
Comment ces personnes vont-elles rompre avec cette situation d'inhibition de l'action (et peu importe ce qu'il les y a plongé) ? Je vous le demande ? Au fond, quelqu'un ? Par l'action ! Bravo, vous êtes ma fierté. Le bouc émissaire présente en effet un avantage important : il est seul, ou en tout cas isolé et en minorité dans le rapport de force que son agresseur est capable de lui opposer. Cela en fait une cible aisée pour se défouler. Ce point ne mérite aucun développement complémentaire.
Mais ce qui complète la chose, et qui fait d'un bouc émissaire un vrai de vrai, c'est l'ensemble de l'argumentaire qui accompagne souvent les agressions qu'il subit. Les plus célèbres par exemple, les juifs, ont toujours subit leurs brimades sous le couvert de savants discours dont la fonction était d'ennoblir leurs agressions, et également d'effacer leurs visages aux yeux de leurs agresseurs. Dans les mots de ces derniers, ils n'étaient plus des hommes, et n'étaient plus que réduits à des fonctions de comploteurs ou d'agents sournois: à des fonctions et non pas à des visages.
Ces discours élaborés qui cachent la vérité sur les agressés rempli un rôle majeur : ils permettent que le bouc émissaire reste toujours à portée de main et fournisse une chair disponible aux transferts de stress et d'agressivité de leurs bourreaux. Ils les transforment en fusibles. C'est en cela que la logique que j'ai relevé dans l'anecdote du début agit : les boucs émissaires remplissent le même rôle que le pauvre collègue qu'on engueule au moment du départ, mais ils offrent un confort en plus : ils seront toujours là pour qu'on fasse déferler sur eux nos rancoeurs. Et ceci d'autant plus que les discours qui accompagnent les agressions envers eux seront bien calibrés et assénés.
00:07 Publié dans Un peu de recherches et d'idées | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
27.07.2007
Mentir comme un cycliste
Le Tour de France ne présente clairement plus aucun intérêt sportif, et quel que soit le vainqueur dimanche prochain, le jaune de son maillot sera bien terne. En revanche, il fournit un véritable cas d'école pour comprendre le mécanisme d'un travers humain répandu : le mensonge. Car il faut bien dire que certains coureurs cyclistes et d'autres nombreux acteurs de la caravane du Tour offrent un spectacle particulièrement gratiné dans ce domaine.00:29 Publié dans Un peu de recherches et d'idées | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
20.07.2007
Apprendre la flexibilité
Un certain Yog a publié un article récemment sur Naturavox un article qui me laisse mi-figue mi-raisin qu'il a intitulé : Désapprendre. Son idée centrale, comme ce titre l'indique, est qu'il nous faut parvenir à désapprendre afin de retrouver qui nous sommes (?) et d'avoir un regard neuf sur les choses. Il y a des choses que je trouve intéressantes dans son article, notamment lorsqu'il aborde la notion de conditionnements, et de la forme d'emprisonnement auquel ceux-ci aboutissent.
Mais il y a trop d'imprécisions et de confusion dans ce qu'il écrit pour que son article puisse vraiment apporter quelque chose d'utile à ceux qui le lisent. Lorsqu'il aborde le processus de connaissance notamment, présentant cela comme un processus d'accumulation, qui naturellement semble nous conduire plus tard à accumuler des possessions: "Plus de connaissances, plus d’expériences, plus d’argent, plus de réussites, etc." écrit-il. Je ne vois pas bien comment le lien logique entre ces éléments peut être justifié, tant le glissement d'un élément à un autre est léger.
Mais surtout, bien que son idée de départ, se défaire de ses conditionnements, ne soit pas fondamentalement mauvaise, Yog se trompe dans la formulation qu'il en produit, et aboutit à de vrais non-sens. Car désapprendre ne veut pas dire grand-chose. Le mot, par la démarche qu’il appelle, porte même en lui sa propre contradiction.
Car de quoi s’agit-il exactement ? Yog présente cela comme le fait de désapprendre tout ce que nous avons appris depuis notre naissance, nos connaissances, comme nos automatismes culturels et sociaux. Pour appuyer cette idée, il fait appel à quelques grands noms, comme Krishnamurti, qui selon lui avait une vision favorable au désapprentissage. Certains savent déjà le piège de ces références qui se suffiraient à elles-mêmes pour donner de la profondeur à une idée, alors qu’elles peuvent être utilisées à mauvais escient voire à contresens, simplement à cause d’une trop grande légèreté d’approche ou par manque de réflexion. Le billet de Yog me semble malheureusement tomber dans ce piège. J’y reviendrai un peu plus loin dans ce billet.
Mais comment envisage-t-on de désapprendre ? Comment fait-on pour oublier, puisqu’il doit bien s’agir de cela à un moment ou à un autre, sinon ce n’est pas de désapprendre dont il s’agit, mais de faire mine de ne plus savoir ? Voyons cela pour les deux types d’éléments qu’il nous faudrait désapprendre : nos connaissances et nos automatismes culturels.
Désapprendre des connaissances c’est parvenir à les oublier, pour ne plus être affecté par les réponses qu’elles nous portent à mettre en œuvre dans les situations que nous vivons. Pour oublier, de telles choses, on ne peut envisager que de se forcer à ne plus faire usage de ces réponses que nous connaissons, pour petit à petit en perdre l’usage. Plus qu’un processus de désapprentissage, c’est d’un processus de démémorisation, si l’on me passe ce barbarisme, dont il est en réalité question. Techniquement, cela semble certes possible, mais s’il s’agit de tout oublier, combien de temps cela peut-il prendre ?
Désapprendre des automatismes culturels, automatismes que l’on pourrait appréhender comme des connaissances pour certains d’entre eux, mais les aborder séparément me semble être plus clair, les désapprendre donc, voilà qui pour le coup pose un problème assez complexe. Puisque l’on touche là à deux éléments sensibles : les automatismes qui nous permettent d’être insérés dans le groupe social dans lequel nous sommes, qu’il nous sera difficile de rejeter étant donné ce qu’ils nous apportent, et les automatismes inconscients du quotidien, qu’il nous sera difficile d’identifier et donc également, de rejeter. Entre désagrément à perdre un gain perçu et quasi impossibilité de détecter certains éléments, l’individu se trouve en grande difficulté pour désapprendre ces automatismes.
On comprend donc, même si cette analyse reste très courte, que désapprendre est une démarche quasiment impossible, et on suspecte déjà sans doute, que cela n’est en réalité pas souhaitable. Et puisque j’ai lu un peu Krishnamurti, je vais moi aussi me hisser sur ses épaules pour éclairer un peu notre sujet et commencer à entrevoir quelle démarche Yog aurait pu proposer en lieu et place de celle de désapprendre. Krishnamurti, me semble-t-il, ne parlait pas de désapprendre. En revanche, l’une des idées qu’il martelait était celle de l’indépendance d’esprit, c’est-à-dire de la faculté de l’individu à s’extraire des automatismes de pensée l’environnant afin d’être en mesure de développer une vision réellement personnelle des choses, qui serait donc plus riche que de simples redites plus ou moins bien régurgités.
Son idée principale, me semble-t-il, était donc de parvenir à lutter contre nos propres automatismes culturels, intellectuels, sociaux, de nous en affranchir pour produire une pensée originale et neuve. Il n’est pas question pour autant de désapprendre, ce qui paraît être un objectif absurde. Mais plutôt d’apprendre à gérer nos connaissances et nos automatismes d’une nouvelle manière, afin de mieux les exploiter et de ne pas en devenir esclaves. Il s’agit donc essentiellement d’appréhender ce que l’on sait autrement que nous sommes habitués à le faire, de prendre du recul vis-à-vis de certains de nos automatismes et de nos réflexes (certaines valeurs de politesse, pour donner un exemple, peuvent être remises en cause pour mieux comprendre ce qu’elles apportent et ne pas en dévoyer l’usage – appliquer ces règles coûte que coûte, parce que c’est « comme ça qu’on fait » - pour les essentialiser en quelque sorte).
Il s’agit donc d’apprendre à apporter de la flexibilité à notre pensée et à nos comportements, de les dérigidifier (encore un barbarisme – c’est la marque des prétentieux apprentis philosophes que voulez-vous ;o) ). Qu’on ne se méprenne pas sur cette notion de flexibilité. Il ne s’agit pas ici de devenir adaptable à toute situation, devenant en cela un individu caméléon sans personnalité réelle, mais d’apprendre à déceler les connaissances et les automatismes qui nous enferment dans des comportements standardisés privés de sens. L’objectif n’est pas de devenir une anguille, mais de redonner un vrai sens à nos actes, afin que ceux-ci ne soient plus seulement la réponse de celui qui réagit ainsi parce qu’il a grandit dans tel groupe social (j’écris « seulement », parce qu’il me semble absurde de prétendre ne pas réagir au moins en partie à cause de cela), mais plus parce que « c’est lui ».
Il ne s’agit pas non plus ici de refuser d’être en partie ce que les autres font de nous. Ce refus serait lui aussi absurde puisqu’il reviendrait à exister dans un groupe et à en refuser tout ce qu’il apporte, à ne pas être un individu social, ce qui n’existe tout simplement pas. En revanche, cela signifie que l’on reste critique vis-à-vis du comportement de ce groupe et des chemins vers lesquels il nous oriente (cela nous permet d’ailleurs d’y apporter quelque chose à ce groupe).
Il reste alors à découvrir comment on peut acquérir cette flexibilité de pensée et de comportement. C’est un sujet long à traiter, on s’en doute, et je ne ferai donc ici que l’effleurer en donnant quelques pistes, surtout sur l’aspect comportemental.
La difficulté dans cette démarche est que l’on intervient en fait sur la mémoire. Les connaissances, les automatismes, tout cela est lié à la mémoire. Or le travail sur la mémoire comportementale et sur la flexibilité qui peut en découler est beaucoup plus aisé dans les premières années de la vie que lorsque l’on est adulte. En gros, si vous avez déjà la vingtaine passée et que vous n’êtes pas flexible, ça ne va pas être simple de le devenir. C’est pour cette raison que dans les premières années de l’éducation d’un enfant, il est intéressant de lui proposer des expériences variées. On suggère ainsi, par exemple, que les plus jeunes puissent dormir dans des pièces différentes sans être trop cantonnés à leur seule chambre attitrée. Et de ne pas brider leur curiosité par peur de ce qui va arriver, même si s’inquiéter est naturel (bon ça se mesure hein, vous n’allez pas non plus laisser un enfant mettre la main au feu sous prétexte qu’il va ainsi vivre une expérience nouvelle).
Pour le reste, je dirai qu’en grande partie il faut être attentif à tout ce que nous faisons de façon automatique et répétée, en détectant les impacts réels qu’auraient des comportements différents, afin d’identifier d’abord quels sont nos prisons comportementales, et ensuite où nous pouvons agir afin de modifier notre comportement. Il faut savoir ouvrir les yeux sur des idées répandues, être vigilant face aux effets de mode, et se demander si dans un autre contexte, à une autre époque, dans un autre pays, avec d’autres personnes, etc. on agirait de la même façon, pourquoi ? pourquoi pas ? qu’est-ce qu’on peut y trouver qui semble généralisable ? au contraire de très particulier ? des tas de questions en perspective… Pour faire court, je dirais, en imaginant que chacun de nous est une armoire (une image chouettement poétique non ?), qu’il s’agit de savoir laisser nos connaissances et nos automatismes dans leurs tiroirs, de n’ouvrir ceux-ci qu’à bon escient, et de ne pas les laisser devenir l’armoire toute entière.
Dernière chose rapide. Yog semble contester la logique d’accumulation des connaissances, comme si cette accumulation nous était nuisible. La aussi cela me semble trop simpliste et au final erroné. Il ne s’agit pas de ne pas accumuler ou de se désemplir et de devenir ainsi une coquille vide. Ce qui compte c’est de savoir gérer et organiser en soi ce que l’on emmagasine. D’identifier ce qui nous pollue et le séparer de ce qui nous construit.
Désapprendre donc, me semble être une fausse bonne idée. Cela apparaît proche des idées de décroissance, de déconstruction. Celles-ci rencontrent un franc succès chez certaines populations déçues, à juste titre ou non, par leur mode de vie actuel. Mais autant je peux saisir une certaine logique dans la décroissance (je ne dis pas une certaine justesse, juste qu’il y a une cohérence dans le raisonnement à mes yeux), autant désapprendre m’apparaît seulement flirter avec ces idées à la mode en dé- et ne pas avoir de contenu réel, tant la démarche s’avère absurde quand on la décortique. Tant et si bien que là aussi on est dans un effet de mode, et donc dans la situation inverse de celle qu’on souhaitait obtenir.
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06.07.2007
La pression de nécessité
La question du changement et notamment du changement comportemental, du changement personnel, est intéressante à se poser lorsque l’on entend analyser nos modes de fonctionnement. Vérel a produit sur son blog depuis quelques semaines déjà plusieurs billets intéressants (ça commence ici) qui abordent plus particulièrement la conduite du changement en entreprise. Sans doute sont ils plus complets que ce que je voudrais évoquer ici, puisque je n’ai l’intention de m’attarder, du moins pour aujourd’hui, que sur un point particulier, mais qui me semble majeur, de ce sujet.
La question principale qui se pose sur le changement est de savoir ce qui peut en être la cause, ce qui le permet, voire ce qui le facilite. On peut à ce titre évoquer maintes techniques et méthodes qui poussent les individus à changer, notamment dans le cadre professionnel. La plupart du temps il me semble, ces techniques vont devoir s’appuyer sur l’identification d’un avantage que l’individu va pouvoir trouver au changement : si celui-ci lui apporte du mieux par rapport à sa situation présente, il sera enclin à accepter le changement voire à en devenir un acteur. Sinon, il risque plutôt de s’y opposer.
Mais il n’y a pas que l’intérêt personnel découvert sous la couverture du changement qui peut mener une personne à l’adopter. Un autre ressort important, et qui me semble même être le plus clairement en jeu dans la modification de nos comportements les plus profondément enracinés, est la pression de nécessité.
Celle-ci désigne la contrainte exercée par un élément extérieur qui s’avère nécessaire, c’est-à-dire indispensable, ou au moins perçu comme tel, pour l’individu, et qui oblige la personne à modifier sa façon de faire afin de ne pas subir les désagréments liés au non respect de cette contrainte. Elle s’exerce par exemple contre celui qui vit dans la misère et qui en est réduit à devoir voler pour assurer sa survie. Même si cela le conduit à aller contre les règles comportementales qu’il a pu établir pour lui-même pendant des années, la nécessité de se nourrir l’emporte assez évidemment sur le respect de ces règles et l’oblige donc à voler.
On retrouve cette pression de nécessité dans une très grande partie des événements qui ont guidés l’évolution des hommes. Lorsque les premiers hominidés ont commencé à se déplacer sur terre et à changer de région d’habitation, ils l’ont fait notamment en étant poussés par la nécessité de trouver de nouveaux terrains de chasse et un climat plus aisé. Ce n’est d’ailleurs que lorsqu’ils ont pu maîtriser suffisamment leurs conditions de vie en inventant l’agriculture et en réduisant leur vulnérabilité face au climat qu’ils ont pu cesser d’être des nomades et qu’ils sont devenus des sédentaires. Ils avaient alors supprimé la pression de nécessité qu’ils subissaient avant.
Je crois pas mal pour ma part que ce n’est que par elle que nous sommes capables de modifier certains de nos comportements. D’une façon générale, je nous crois naturellement assez peu enclins en changement. Ce que nous recherchons c’est un niveau de stabilité et de sécurité dans lequel on se sent à l’aise, et dans lequel souvent l’habitude joue un grand rôle. Cela signifie que même une situation peu confortable pour nous sembler difficile à quitter dés lors qu’on s’y est habitué et qu’on a trouvé les clés pour s’y faire sa place. Si je ne me trompe pas, cela signifierait que la notion de stabilisation de niveau de satisfaction utilisée notamment dans certaines études sur le bonheur, dont j’ai rapporté un exemple ici il y a quelques temps, joue autant à la hausse qu’à la baisse.
En effet, on a vu que lorsqu’un individu atteint un niveau de satisfaction supérieur à celui qu’il avait à une certaine période, ce bien-être, ce bonheur, suit une évolution qui ressemble à une courbe logarithmique. Elle augmente d’abord puis elle se stabilise : l’individu s’habitue à sa nouvelle situation et le bonheur intense qu’il ressentait d’abord s’atténue et se transforme en normalité. C’est en partie ce qui explique que l’augmentation forte du niveau de vie constaté dans les pays modernes ne s’accompagne pas de la même courbe d’augmentation du bonheur des individus.
Il me semble que ce procédé fonctionne également en sens inverse, à savoir que notre niveau d’insatisfaction s’il s’accentue sur une période donnée, finit lui aussi par se stabiliser avec le temps et la situation dans laquelle on est plongée devient alors une normalité pour nous. Dés lors, cela expliquerait la réticence au changement que nous manifestons même devant ce qui vu de l’extérieur peut sembler parfois clairement plus bénéfique.
D’autre part, la pression de nécessité me semble également intervenir d’une façon prépondérante dans le changement des comportements addictifs. Un très bon exemple de ceci me semble être celui de la cigarette, que nombres de fumeurs ne parviennent à quitter que lorsqu’ils se retrouvent confrontés à des situations qui exercent une pression forte contre leur habitude de fumer : un enfant qui va naître, la menace d’être quitté par son partenaire, une maladie intense, quand ils n’attendent pas le début de leur cancer. Je l’ai vu récemment chez une personne qui est tombée fortement malade, qui toussait beaucoup, et qui a du coup arrêté de fumer … pendant 3 semaines, le temps de se remettre d’aplomb et d’oublier la peur de la maladie grave.
Il y a là quelque chose d’ironiquement paradoxal : on entend souvent cette maxime qui dit qu’il faut profiter des instants présents, soulignant ainsi notre incapacité chronique à le faire. Mais ce constat est d’autant plus amer que nous constatons également combien nous vivons englués dans le présent et comme nous avons du mal à nous projeter dans le futur. Peu aptes à envisager nos vies d’une façon globale et à préparer un bonheur futur lorsque cela nous coûte un tant soit peu à court terme, nous en restons pourtant également inaptes à profiter du présent.
Le changement, donc, nécessite à mon avis, pour devenir possible sans attendre que s’exerce une pression de nécessité sur nous, une démarche sur soi assez importante, qui s’attarde notamment sur la notion de la flexibilité. Je reviendrai sur ce dernier point dans quelques temps.
22:48 Publié dans Un peu de recherches et d'idées | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
03.07.2007
Correction sur le libre arbitre et les déterminismes
Il m’arrive de relire les billets que je produis ici, pour évaluer avec un peu de recul ce que j’en perçois et si j’en suis satisfait ou non. C’est ce que j’ai fais récemment concernant certains billets écris au sujet du libre arbitre (je ne mets qu'un seul lien, je suis un peu flemmard aujourd'hui). Cette série est probablement celle qui m’a posé le plus de difficulté depuis le début de l’existence de ce blog, notamment parce que pour parvenir à faire passer certaines idées, et surtout celle de la force de nos automatismes culturels, j’ai voulu alors forcer le trait, peut-être jusqu’à l’excès, excès avec lequel je n’étais pas très à l’aise.
Dans l’un de ces billets notamment, j’ai insisté sur le poids de nos déterminismes, biologiques notamment, dans nos comportements d’aujourd’hui. Pourtant, on aura lu, sur ce même blog, et seulement quelques mois plus tard, mon opposition à cette vision de déterminismes biologiques qui nous avait valu la ridicule sortie de Sarkozy au sujet de la prédestination des pédophiles et des suicidaires. Cette opposition n’a pas changé. En revanche je vois la nécessité d’amender ce que j’avais dit préalablement au sujet des déterminismes biologiques, pour apporter un peu de précision sur ce point.
Lorsque je parlais alors de ces déterminismes, j’avais principalement une idée en tête : celle de notre déterminisme majeur, énoncé par Laborit, que notre organisme tout entier est orienté vers sa conservation, et que l’être n’a pas d’autre raison d’être que d’être. En aucune manière je n’y voyais une quelconque notion de prédestination comportementale de l’ordre de l’orientation sexuelle, morale, ou de quoi que ce soit qui puisse un jour faire l’objet d’un jugement de valeur. Personne à mon sens ne naît voleur, bon, mauvais, tennisman, artiste, ou philosophe. C’est d’ailleurs ce que j’ai beaucoup martelé en insistant à plusieurs reprises sur l’importance à mon avis prépondérante de l’éducation comprise au sens large, c’est-à-dire de l’acquis, sur l’inné, dans le développement personnel des individus, prépondérance qui me semble démontrée par quelques expériences que j’ai utilisées dans certains exemples.
En revanche, il existe à mon sens bel et bien un déterminisme premier qui est guidé par ce besoin de notre être de travailler à sa conservation et à son homéostasie. Ce qui signifie que pour une part majeure, et sans doute trop souvent sous-estimée, cette sous-estimation étant probablement ce qui m’a porté à exagérer mon propos, nos comportements sont liés à cette nécessité biologique. Qu’ils sont principalement une réponse stratégique pour parvenir à nous faire plaisir et à nous gratifier. Et que de ce déterminisme là, on ne saurait sortir, en tout cas pas vivant, puisque c’est bien lui qui est le premier, et même le seul, en œuvre, dans notre survie.
La deuxième idée, moins liée à la notion de déterminisme, mais assez proche en ce qu’elle rappelle elle aussi la faiblesse de notre liberté comportementale, est celle des automatismes culturels, que nous acquerrons tout au long de notre existence. Ce que nous nommons libre arbitre aujourd’hui n’est parfois rien d’autre que l’expression de notre rattachement à certains automatismes culturels, à notre environnement proche, notre famille, nos amis, l’endroit où nous vivons, etc. et les « choix » que nous réalisons ne sont dans le fond bien souvent que l’expression de notre conformisme social, c’est-à-dire qu’ils ne sont que des appels que nous envoyons pour être perçus comme conformes. On ne peut clairement pas parler ici de libre arbitre tant ces comportements sont peu libres, mais sont plutôt des réponses pratiques à des nécessités engrammées en nous par notre milieu et nos expériences passées.
On le comprend à cette lecture, ces automatismes culturels agissent finalement en nous d’une façon très proche de celle des déterminismes biologiques, en ceci qu’ils nous obligent et que nous savons bien peu nous en extraire et donc nous en libérer. L’absence de liberté et donc de libre arbitre est pour moi principalement comprise dans ces deux blocages. J’espère que ce point est désormais plus clair, du moins pour ceux qui se sont un peu intéressés à ce que j’avais alors écrit. Je reviendrai sans doute prochainement sur la notion de liberté comportementale, en évoquant ma vision des limites de l’intelligence telle qu’on la perçoit aujourd’hui dans nos sociétés modernes.
15:03 Publié dans Un peu de recherches et d'idées | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
30.06.2007
La proximité : les méandres d'une caresse
Il serait dommage, après avoir redécouvert le sens du toucher et la proximité humaine que celui-ci peut apporter, de ne pas poursuivre plus avant pour en savourer l’expression la plus aboutie et la plus sublimée, pour explorer d’une façon neuve ce geste si particulier, tendre, sensuel et charnel à la fois : la caresse.
On trouve dans la philosophie de Lévinas, et dans son approche éthique de la relation interpersonnelle qui se noue entre deux êtres à travers leurs visages, une approche originale de la caresse, très clairement reliée à la vision qu’il développe sur la découverte du visage de l’autre.
En effet, le surgissement du visage de l’autre dans notre champ de vie entraîne plusieurs bouleversements en nous. Il nous déracine d’abord de notre quiétude intérieure et de la tranquillité dans laquelle nous laissait la solitude : nous n’étions alors responsables que de nous-mêmes, et nous pouvions agir à notre guise puisque nous ne pouvions être jugés par le regard de l’autre. Mais dés lors qu’il apparaît, l’autre nous arrache à cette tranquillité, de deux façons, aussi contraignante et douloureuse l’une que l’autre : il nous rend d’abord responsable de lui, et en même temps, il nous dessaisit de nous-mêmes par son regar

