05/05/2012

Nous sommes des patchworks de ce que les autres mettent en nous

Pont-Île-de-Ré_1.jpgMon dernier week-end, passé avec des amis, m'a laissé un bagage d'impressions qui persistent encore. Des fils d'idées qui se forment, des convictions qui se renforcent et se précisent.

 

Parmi elles, une qui devient de plus en plus prégnante et claire en moi : nous sommes fait des autres, construits par eux et par les relations que nous nouons et nourrissons avec eux. Et ce corrolaire : il n'existe pas de "je", ni de "je suis" si l'on en reste à la vision egotisée que nous en avons. En effet, lorsque nous parlons de l'individu, de sa personnalité, de son psychisme, nous l'envisageons me semble-t-il presque toujours comme étant constitué d'un noyau qui serait son identité profonde, entouré par les strates de ses expériences sensorielles, de son éducation, des contingences dans lesquelles il se trouve plongé.

 

Ma conviction de plus en plus forte est que ce noyau, envisagé parfois comme quelque chose de quasiment sacré, n'existe pas. Je sais bien qu'une part de nos comportements est innée. Mais l'inné n'est rien d'autre qu'un héritage puisé dans l'histoire de notre évolution biologique. Que cela nous vienne du passé ou d'aujourd'hui nous sommes tout entiers faits des autres, de nos liens avec eux.

 

Je vois cela comme une sorte de damier dont chaque dalle aurait une forme propre, avec son épaisseur, sa couleur, sa sonorité même, et pourquoi pas sa texture, chacune étant reliée de façon plus ou moins forte avec les autres, et chacune agissant de façon dynamique en nous. En venant proche, puis repartant dans l'ombre en fonction des instants. Comme tirée chacune par de grande cordes qui seraient directement liées à notre mémoire et à sa force. Un damier mobile, dynamique, qui change avec le flux du temps.

 

Cette idée me pousse vers d'autres questions. Que désigne-t-on lorsque l'on parle d'identité ? Là aussi, la vision que nous en avons reste je crois une chose figée, statique, qui nous ramène au noyau que j'évoquais avant. Ma première réponse serait que l'identité non plus n'existe pas. La vie est un flux. A aucun moment elle n'est figée. On ne peut pas faire de photo de la réalité. Car dès l'instant qui suit le flash le plan que l'on a voulu prendre a déjà changé. L'identité devient alors un mot comode, un concept qui permet de réfléchir sans doute. Mais il ne recouvre aucune réalité. Il peut être intéressant de poursuivre en se demandant ce que l'on espère réellement défendre lorsque l'on prétend vouloir défendre son identité (tant au niveau d'un individu que d'un groupe d'individus, comme par exemple un pays). L'identité nous sert peut-être de paravent à d'autres besoins que nous savons mal définir ou que nous ne voulons pas évoquer.

 

Cette idée m'a également poussé ailleurs, à la faveur d'une lecture que je termine à peine, La Horde du contrevent d'Alain Damasio, qui complète ce que je viens d'évoquer tout en suscitant d'autres liens. Deux courts extraits m'ont marqué :

"Il n'y a pas d'être en soi. Il n'y a que des êtres pour et parmi les autres."

"Chacun est le pli particulier d'une feuille commune. Un noeud dont la corde est fournie par les autres."

Le deuxième extrait en particulier, m'a ramené au peu que je comprends de la théorie de la relativité. L'image que cette théorie donne de l'univers est proche à mes yeux de cette "feuille commune". En effet la théorie de la relativité décrit la courbure que le temps donne à l'espace. Cette courbure a déjà fait l'objet de plusieurs observations, qui ont d'ailleurs constitué les premières confirmations de la théorie. Je trouve particulièrement stimulant de découvrir une vision des hommes qui rejoint par son imagerie une théorie physique et mathématique. Nous serions tous les membres constituant d'une grande feuille, que nous courberions chacun par notre vie même, influant ainsi sur sa forme, sa tension.

 

Bâti par les autres, ce qu'ils mettent en moi à travers leurs paroles, leurs images, les moments vécus ensemble, je perçois plus fortement l'importance de nourrir ma faculté de porter attention; je sens aussi un socle appartenant au passé qui se désagrège, et auquel je ne peux répondre qu'en acceptant ce déséquilibre engendré, en lâchant prise. La confiance en eux m'aide ici. Et une phrase du film Shakespeare in love, dites par Geoffrey Rush qui rassure Shakespeare lorsque celui-ci, pressentant un désastre pour sa pièce, lui demande -"how will it turn all right ?" - "Nobody knows, it's a mistery".