14/11/2012

Le mariage homosexuel n'est pas une question de société

Seulementmarried.jpgJe choisis volontairement un titre assez provocateur, mon propos étant dans le fond peu éloigné de ce qu'il dit en synthèse. Le projet de loi sur le mariage pour tous, autrement dit, l'autorisation du mariage homosexuel, soulève actuellement un débat pour le moins houleux. En particulier, les réactions des personnes qui s'y opposent me semblent fortes, ce que l'on observe à travers les différentes manifestations qu'elles organisent.

 

Pour ma part, je ne suis pas opposé au mariage homosexuel. Je n'écris pas "je suis favorable au mariage homosexuel", parce que je considère surtout que ça les regarde. N'étant pas homosexuel, et le mariage soulevant très peu d'intérêt à mes yeux aujourd'hui, je ne me sens pas très concerné. Et vu l'évolution de la place du mariage dans notre société, je ne considère pas que l'enjeu soit important. D'ailleurs, j'avais déjà indiqué il y a longtemps qu'il y a à mon sens un biais dans la revendication des homosexuels à ce sujet.

 

En revanche, je suis intrigué par la force des réactions des opposants au mariage homosexuel. Il y a là quelque chose qui m'étonne et pour tout dire qui me dérange. Un message non dit, quelque chose d'inconscient qui se joue derrière les discours tautologiques "un papa et une maman sont nécessaires pour faire un enfant". A mes yeux en effet, ces opposants dramatisent de façon totalement disproportionnée les enjeux du mariage homosexuel. Ils en font un enjeu sociétal majeur, un point de rupture avec notre culture actuelle, une décision irréparable aux lourdes conséquences. Leur principal argument concerne surtout les enfants élevés par des couples homosexuels, enfants qui seraient alors sans repères clairs quant-à leurs origines, et sujets à des railleries insupportables de leurs camarades (risque qui me semble plutôt réel).

 

Mais de quoi parle-t-on ? Quel est ce mystérieux Kraken qui va nous tomber dessus et détruire notre société le jour où deux homoseuxels se seront dit oui devant un maire ? Quelques chiffres aideront sans doute à dépassionner le débat :

- En Belgique, qui a légalisé le mariage homosexuel en 2003, le nombre de mariages homosexuels s'élève à environ 2000 pour 42000 mariage chaque année (soit environ 5%). Ce nombre est stable depuis 2003. Le nombre de divorces entre homosexuel est d'environ 10% aujourd'hui.

- Le nombre d'enfants adoptés en France était d'environ 4000 en 2005, et il était alors à son maximum, il a chuté depuis. Le nombre de demandes était lui de 27000, soit un taux de réussite inférieur à 15%.

- Enfin la fécondation in vitro connait pour l'instant un taux de réussite faible puisque 60% sont des échecs. En 2011 on recensait 20000 enfants environ issus d'une AMP, dont 19000 intraconjuguales.

- En France, nous sommes 68 millions d'habitants.

 

Si on fait des comptes rapides, même si je sais que l'exercice manque ici de précision, on aurait 4000*15%*5% = 30 200 (voir erratum) enfants adoptés par an par un couple homosexuel. Le nombre de fécondations in vitro me semble lui incalculable en l'état (je ne pense pas que 1000 couples homosexuels y auraient accès, du coup je ne sais pas évaluer convenablement, je peux me tromper mais à mon avis le chiffre serait très inférieur).

 

200 enfants adoptés par des couples homosexuels chaque année. On est très loin du risque de déliquescence de notre société qui est brandi. En fait, on lit un peu partout des effets de loupe mis sur des phénomènes qui resteront rares (comme ils l'ont toujours été jusqu'à maintenant). Les homosexuels sont moins nombreux que les hétérosexuels. Ils ne vont pas se ruer comme des hordes sur le mariage une fois celui-ci autorisé. Et, non, les hétérosexuels ne vont pas devenir homosexuels une fois le mariage homosexuel autorisé. Les adoptions par les couples homosexuels, en particulier par les hommes, seront très difficiles (elles le sont déjà pour les couples hétéro !), et donc très rares. Et il en ira très probablement de même pour les AMP.

 

Il n'y a donc aucun chambardement de notre société en vue suite à la légalisation du mariage homosexuel. Tout cela n'est qu'une vue de l'esprit qui traduit uniquement une peur somme toute irrationnelle. J'en veux d'abord pour preuve la liste des pays ayant déjà légalisé le mariage homosexuel. Si on regarde la liste exhaustive on constate d'abord qu'elle est assez longue, et surtout, je ne crois pas qu'aujourd'hui ces pays fassent état d'une catastrophe sismique dans leur société depuis la légalisation du mariage homosexuel. Mieux, si on s'arrête à certains pays phares de cette liste, Norvège,  Danemark, Suède, Pays-bas, Canada, ceux-là figurent en haut de tous les classements de santé économique et sociale régulièrement publiés. Le dernier en date que j'ai relevé est celui du Legatum prosperity index. Les pays que j'indique y occupent respectivement les places numéro 1, 2, 3, 6 et 8 de ce classement, établi selon 8 critères : économie, entrepreunariat, gouvernance, éducation, santé, sécurité, libertés individuelles, capital social. Le doigt du malin est-il donc pointé vers la France pour que notre pays souffre de ce dont les autres n'ont pas souffert ?

 

La question reste donc : pourquoi tant de cris d'orfraie à un événement dont la manifestation et les conséquences seront si limitées ? Je crois que la réponse est simple : parce que la question touche moins à notre société qu'à notre intimité. Le mariage est une question individuelle, intime. C'est le choix de s'unir officiellement à une personne avec laquelle nous partageons ce que nous avons de plus personnel. Toute loi touchant à un élément de cet ordre, qui relève de l'intime, nous la percevons comme une forme d'intrusion. Les réactions autour du mariage homosexuel sont profondément émotionnelles. C'est très normal puisque cette question touche à un point qui est avant tout émotionnel. Encore une fois, je retrouve tous ces pièges de langage, ces pseudo-convictions (ah, les belles convictions que nous avons tous!), ces enjeux pour les autres, pour la société même (vous vous rendez compte, la société monsieur!), alors que ce qui fait que nous remuons à ce point est que cette question nous interpelle nous, individuellement, dans nos choix intimes. C'est de nous individuellement dont on parle. Aucun collectif n'est ici mis en jeu.

 

J'ai de plus en plus cette grille de lecture, qui est en réalité parfaitement évidente si on prend le temps d'y réfléchir : derrière toute réaction épidermique, se cache un enjeu avant tout émotionnel et individuel. Il n'y a rien qui touche le groupe qui puisse susciter un tel niveau de réaction. Ce qui signifie que derrière toute réaction épidermique, il faut aller chercher le besoin individuel qui se cache (et que souvent la personne ne sait pas identifier, nous pouvons donc lui préserver sa sincérité dans les arguments qu'elle évoque). Sans cela on ne peut pas comprendre les positions de chacun et les vrais enjeux qui sont à prendre en compte.

 

Erratum : à la relecture je fais une erreur de calcul. Sur 4000 enfants adoptés, 5% le seraient pas des couples homosexuels si le ratio de mariages homosexuel est le même qu'en Belgique. 4000*5% = 200. Ca fait un peu plus, mais l'ordre de grandeur ne me semble guère modifié.