20.11.2009
En viendrons-nous tous aux mains ?
Mercredi soir nous avons assisté à un bien triste match entre la France et l'Irlande. Triste par la faiblesse du jeu proposé, et aussi bien sûr par la façon dont son dénouement s'est dessiné.
Authueil aujourd'hui, et d'autres commentateurs avant lui, regrettent et fustigent même les regrets de certains supporters. A le lire, il faut savoir filer avec la caisse quand on n'a pas été pris. Ce comportement serait celui des gagneurs, des gens qui savent aller de l'avant. Tandis que les regrets et les scrupules seraient les caractéristiques des faibles. Il s'agit de "bouffer ou d'être bouffer".
Je ne partage pas sa vision des choses et veut espérer qu'il y a autre chose qui nous attend que cette désespérante bataille de loups qu'il nous promet (et dans laquelle nous serions déjà d'ailleurs). Sinon, alors très franchement, je ne vois aucun intérêt à vivre.
Il s'agit en fait ici de divergences de croyances. Des croyances de base qui fondent le comportement. Il se trouve que je trouve la sienne néfaste (aux autres comme à lui en passant), fondée sur une vision horrible des choses. Personnellement je suis souvent très pessimiste sur nos facultés à être autre chose que des machines à broyer les autres. J'en ai d'ailleurs largement fait écho ici en abordant notre propension si insatiable à chercher le pouvoir et la domination sur les autres. Mais pourtant je n'ai pas envie de croire qu'il est impossible que des gens puissent se comporter en fonction d'une morale qui leur est propre, et que des joueurs de foot pour revenir à l'exemple de la semaine, ne puissent pas respecter les règles et valeurs de leur sport et ne fassent que s'en remettre aux autorités autorisées pour décider du cours des choses. Ils ne sont pas des pantins, et comme tous les autres ils sont responsables de ce qu'ils font.
En psychologie et en développement personnel il y aurait pas mal de choses à dire sur ce point. Sur la responsabilité d'abord. Qu'est-ce qu'agir de façon responsable ? Une personne qui s'appuie sur les autres pour rendre compte de ses actes n'agit pas de façon responsable. Qu'est-ce qu'elle perd ? L'estime en soi. En agissant par soi-même et en reconnaissant la responsabilité de ses actes on participe à la construction de l'estime de soi. Sur les valeurs ensuite. Agir de façon conforme à ses valeurs renforce également l'estime de soi. Tandis que les actes faits en dépits ou contre ses valeurs personnelles affaiblissent l'estime de soi. C'est cette prise de conscience qui m'a décidé à ne plus accepter sans broncher certaines décisions de mon ancien employeur. Et j'ai senti clairement le gain que j'en retirais.
Ceci dit, pour en revenir au foot, la prochaine fois que nous nous rendrons à Dublin pour jouer un match il ne faudra pas s'étonner si le fond de l'Eire effraie... (^^).
(Ok c'est en grande partie un copyright Gothlib - tu vois Samuel, j'aurais été gêné de tirer toute la couverture à moi)
18:12 Publié dans Un peu d'actualité et de politique | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
10.11.2009
Euthanasie et dignité
En prévision des débats prévus le 19 novembre sur la proposition de loi N°1960 relative au droit de finir sa vie dans la dignité Koz a produit aujourd'hui un billet sur le sujet dans lequel il affirme à nouveau sa position contre l'euthanasie. Koz argumente notamment sur la question de la dignité, et martèle que tout homme est et reste toujours digne. C'est ce qui constitue selon lui l'égarement de la proposition de loi, celle-ci inscrivant en creux l'indignité humaine comme une possibilité qu'il conviendrait d'atténuer par la légalisation de l'euthanasie.
Cette question de l'euthanasie à travers le prisme de la dignité, je me la suis posée suite à la lecture du livre de deux psychiatres, François Lelord et Christophe André, intitulé La Force des émotions. Leur ouvrage n'a pas pour but d'analyser ce point de façon spécifique, mais ils s'y arrêtent au détour du chapitre qu'ils consacrent à la honte, d'une façon que je trouve intéressante car ils permettent de préciser la notion de dignité, et donc les présupposés sur lesquels la question de l'euthanasie peut être traitée.
Car c'est selon moi la première et la plus importante erreur que Koz commet dans son article : il ne définit pas ce qu'est selon lui la dignité. Elle naît dans son argumentation de façon désincarnée, comme créée de façon divine et détachée de toute réalité. Elle semble dans ses mots se rattacher aux humains de façon absolue, parce que c'est comme ça. A proprement parler je crois que l'on doit considérer qu'il s'agit là de sa part d'une pure idéologie. La dignité selon lui se présente comme un préalable qui existe quoi qu'il arrive, et qui semble ne pouvoir jamais s'éroder, comme un phare inébranlable face aux vents.
L'intérêt de l'approche de Lelord et André est qu'ils étudient les émotions en les replaçant dans le vivant. En indiquant leurs sources, les facteurs qui les favorisent, ceux qui les éteignent, les méthodes et les techniques pour les gérer, etc. Leur vrai sujet d'analyse dans le fond, ce ne sont pas les émotions, ce sont les hommes et les femmes qui les vivent. On m'objectera peut-être que la dignité n'est pas une émotion. C'est vrai. Mais le sentiment d'être digne, lui, est au coeur de notre vécu. Il fonde notre confiance en nous-même lorsqu'il est présent, et creuse le lit de la honte et du sentiment d'humiliation lorsqu'il s'efface. Et lorsque l'on se pose la question de l'euthanasie, c'est bien des hommes et de leur sentiment de dignité qu'il nous faut traiter, et non de la dignité envisagée toute seule. Parce que la dignité toute seule, ça n'existe pas.
Dans leur livre, Lelord et André abordent la question de la dignité et de la fin de vie en reprenant à leur compte une phrase extraite des archives médicales titrées Shame and humiliation in the medical encounter de A.Lazare, phrase qui vise à mon avis très juste. La voici :
"Quand les malades parlent de mourir avec dignité, ils expriment ce besoin d'autonomie et de contrôle que la maladie grave met en danger. D'où l'intérêt de préserver leur dignité en soulageant leur douleur, en leur laissant le plus d'autonomie possible, en leur évitant des situations humiliantes d'attente, de nudité ou de malpropreté, ou en évitant de désigner leurs symptômes ou handicaps par un vocabulaire dévalorisant."
Un terme m'apparaît comme central dans cette citation : l'autonomie. C'est la faculté de se sentir autonome qui fonde pour l'essentiel le sentiment de dignité d'un homme, qui qu'il soit, et où qu'il vive. La possibilité de rester maître de soi, de son corps et de son esprit avant tout. C'est à travers cette faculté que l'on se sent humain et digne. La retirer à quelqu'un n'est rien d'autre que de lui signifier sa mort sociale, je devrais même dire malgré la force du terme, sa mort au sein de l'humanité. C'est tuer en lui ce qui le fait être à ses yeux un participant de l'humanité.
C'est ce terme qui m'a fait profondément réagir lorsque j'ai lu ce livre. Parce que j'y ai vu toute l'injustice de la position anti-euthanasie se dessiner. Car quoi ? Nous passons notre temps à chercher les moyens de contrôler nos vies et ce qui les entoure. A vouloir asseoir notre emprise sur les événements, afin de nous en rendre mâîtres. L'homme n'accepte pas de vivre dans le doute et l'incertitude, et toujours essaie d'accroître ses connaissances et sa domination sur le monde. C'est par la recherche de domination, de pouvoir, que nous espérons apaiser nos craintes sur un avenir incertain. Depuis les temps des premiers chasseurs-cueilleurs ce mode de fonctionnement ne s'est jamais démenti.
Et cette autonomie que nous, gens encore valides, recherchons par tous les pores de notre anatomie,, parce que nous sommes biologiquement programmés pour cela, tout corps vivant cherchant toujours à déployer les meilleurs moyens de survie à sa portée, cette autonomie disais-je, nous la refuserions à ceux qui ont le malheur d'être mourrants ?
Deux choses me viennent à l'esprit en conclusion.
Tout d'abord que le langage n'a décidemment pas fini de nous tromper sur nous-mêmes. Sur un simple mot, interprété de façon désincarnée, nous pouvons parvenir à des raisonnements et des argumentations qui sont "beaux" au premier abord, mais qui, une fois décortiqués, montrent leurs errements. Il est souvent très difficile de manier de façon convenable les concepts abstraits sans s'y perdre soi-même entre lyrisme des paroles et réalité des choses, et je ne suis pas le dernier à m'y faire prendre.
Ensuite que ces errements du langage révèlent bien à mon sens que la vérité de nos orientations spirituelles et intellectuelles est souvent à chercher ailleurs qu'au bout de notre langue. Comme je l'avais indiqué lors du dernier débat sur l'usage des préservatifs, sur des sujets de ce type il y a bien plus à voir que la seule défense du sujet précis qui est abordé. C'est un mode de vie que l'on cherche à défendre derrière, c'est nous dont il est question dans nos discours, pas des personnes dont on prétend parler (ici les personnes en fin de vie qui manifeste leur souhait de mourir, là les utilisateurs ou non du préservatifs), qui ne sont finalement que des alibis, des instruments. Koz, je crois, devrait s'interroger sur les véritables fondements qui font que cette question, parmi tant d'autres tout aussi crûment d'actualité, le fait réagir si fortement. Et moi aussi.
22:07 Publié dans Un peu de recherches et d'idées | Lien permanent | Commentaires (35) | Envoyer cette note
05.11.2009
Internaute, lance ta Lefebvrinade !
J'arrive tout juste de chez Jules dont le dernier article sur une récente sortie de l'inénarrable Frédéric Lefebvre m'a fait réagir. Jules rapporte des propos du porte-parole de l'UMP au sujet du débat sur l'identité nationale. Je les recopie à nouveau ici pour que mon article soit clair :
"La question de l’identité nationale, c’est en réalité la question de la langue française. C’est la question de notre culture, de notre identité culturelle. Le texte Hadopi, moi je considère qu’il faut aller plus loin sur certaines questions pour défendre l’exception culturelle française (…)."
L'argument est tellement ridicule que je le trouve drôle. Il donne le sentiment que le terme Hadopi lui est venu dans la bouche comme un réflexe myothatique tant il est incohérent avec le sujet abordé. Donnez un coup de pied dans la chaise de Lefebvre endormi et il criera "Hadopi ! "en se réveillant en sursaut. Du coup j'ai eu une idée, que j'ai indiqué en commentaire chez Jules mais que je reprends ici. Pourquoi ne pas créer des variations sur la phrase de Frédéric Lefebvre et proposer nous aussi des défenses absurdes du texte Hadopi ? Et dans la mesure justement où l'on part sur un humour absurde je pense qu'avec un peu de talent on doit pouvoir aller assez loin.
Pour ma part je me contente de deux propositions de départ sans doute pas super drôles, mais pour lancer le mouvement, dans l'éventualité où certains soient tentés (qui sait, après tout Lefebvre est coutumier des sorties hors-sujet, quelques-uns ont peut-être envie de le prendre au jeu).
Voici mes propositions :
“La présidence de l’EPAD, c’est en réalité la question de la place de la jeunesse dans notre société. Le texte Hadopi moi je considère qu’il faut aller plus loin sur certaines questions pour défendre les jeunes talents.”
“La question de la taxe professionnelle, c’est en réalité la question du rayonnement de la France dans le monde, de notre place dans le concert des nations. Le texte Hadopi moi je considère qu’il faut aller plus loin sur certaines questions pour défendre les artistes français.”
A vous ?
17:09 Publié dans Un peu de rire | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
27.10.2009
Petite flamme

Les émotions empruntent toutes les chemins de la mémoire.
Et comme des ruisseaux qui coulent dans ses lits,
Se bâtissent avec elle, sur la proximité.
Certaines, pourtant, s'affranchissent de ces règles,
Survivent au lointain, commes des empreintes ineffaçables.
Et persistent, coûte que coûte.
23:03 Publié dans Un peu de poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Choisit-on les trottoirs de Manille, de Paris ou d'Alger...
... pour apprendre à marcher ?
Eric Besson, dans le grand débat qu'il souhaite ouvrir sur la définition de l'identité nationale, nous pose deux questions : "Qu'est-ce qu'être français ?"et "Quel est l'apport de l'immigration à l'identité nationale ?". Derrière ce débat, sa véritable intention, qu'il ne cache d'ailleurs pas vraiment, est de réaffirmer un message nationaliste. Ceci étant notamment matérialisé par l'idée de chanter la marseillaise dans les écoles et de promouvoir la fierté d'être français.
Sa démarche, aux relents forts nauséabonds, est bien sûr une caricature d'opportunisme. Elle semble en effet viser à la fois à détourner partiellement les regards des récentes polémiques qui ont affaiblit la majorité, et à préparer les prochaines élections régionales. Tout ceci sur un terrain qu'il a savamment miné en déterminant dès le départ l'orientation des conclusions auxquelles il espère qu'on arrive. Mais au-delà de cette manoeuvre, le débat posé a-t-il une chance de faire émerger une idée intéressante ?
Personnellement j'en doute. Je ne vois pas bien comment on pourrait aboutir à autre chose qu'à des affrontements binaires et stériles. Ceci d'autant qu'il me semble qu'il y a un piège dans la question posée autour de l'idée de nation et de projet auquel les uns et les autres nous adhèrerions ou pas. Car je ne crois pas que qui que ce soit adhère véritablement à un quelconque projet de nation dans notre pays. Pas plus d'ailleurs que ne le font les peuples des autres pays de la planète.
D'abord parce qu'il me semble qu'il y a bien peu de pays qui ont un projet de ce type. La plupart du temps, on a plutôt l'impression que la politique des uns et des autres est faite d'un mélange plus ou moins maîtrisé de mesures pour la croissance économique, de quelques dispositions sociales (souvent guidées par des considérations économiques) et de postures pseudo-morales qui soit ne coûtent rien et donc n'engagent à rien soit sont en réalité elles aussi guidées par des visées économiques(c'est le cas par exemple de plusieurs positions des pays développés autour des guerres menées dans les pays pauvres). Mais bien malin à mon avis qui pourrait déceler dans tout cela un projet de société ou de nation. En tout cas pour ce qui concerne notre pays j'en suis moi bien incapable.
Mais surtout, quand bien même un pays se doterait d'un projet de ce type, je doute très fortement de la possibilité que ses habitants soient nombreux à se l'approprier et à choisir de vivre dans ce pays en raison de ce projet. Un projet de nation, pour la très grande majorité des gens, cela n'a pas beaucoup de sens. Ce qui a du sens c'est ce qui est palpable au quotidien, qui touche la vie de tous les jours. Il n'y a que face à un défi global, comme une guerre par exemple, qu'un projet de société (qui se borne en fait à chercher la survie dans l'exemple que j'ai donné) peut exister. On peut le regretter mais c'est ainsi.
Mais il y a plus encore. La chanson évoquée en titre, d'une sagesse élémentaire, répond en filigrane qu'on ne choisit pas le pays où l'on naît. Elémentaire, car l'on voit mal comment il pourrait en être autrement n'est-ce pas ? On peut peut-être plus raisonnablement se poser la question de savoir si l'on choisit d'y vivre. Et la réponse me semble invariablement la même. Pour la très grande majorité d'entre nous, on ne choisit pas véritablement. On se contente de vivre là où l'on est né. On grandit en s'arrangeant avec ce que nous offre notre pays, sauf à ce que les conditions soient exceptionnellement mauvaises. Mais même dans les pays très pauvres, je ne crois pas que la part des gens qui cherchent à partir soit supérieure à celle des gens qui restent.
Si donc un projet de société existe dans tel ou tel pays, on n'y adhère pas réellement. Il se trouve juste qu'il existe et qu'on habite dans ce pays. Point. On peut ensuite l'avoir compris et trouver qu'il recouvre des points positifs. Mais guère plus. Qui dans sa vie a déjà songé à mener une enquête aboutie pour découvrir le pays dont le projet de société serait le meilleur à ses yeux et d'aller y vivre ? On s'arrange avec ce que l'on a sous la main, et si l'on ne va pas vivre ailleurs c'est simplement parce que cet ailleurs nous est inconnu (avec le sentiment de risque que cela implique).
Mais aucun choix de vivre dans tel ou tel pays n'est jamais fait par qui que ce soit en totale connaissance de cause. L'adhésion dont on parle ici ne peut donc être qu'à minima. Elle ne peut exister en fait que dans un seul cas, lorsque pour se rassurer on fabrique son adhésion au projet de son pays. Et encore il ne s'agit là que d'un cas d'école. Les seules adhésions fortes à un projet de société qui se soient vues n'ont à mon avis eu lieu que dans les pays fascistes, où le nationalisme servait de projet. Sa simplicité et son objectif de domination sur les autres expliquant son succès. Mais même dans ces cas il ne s'agit pas d'une adhésion positive, mais plutôt d'une adhésion par rejet du reste, une adhésion fondée sur la peur.
Chercher à débattre autour de la question de projet de nation peut paraître au premier abord une chose légitime. Pour la seule raison que le mot nation existe, et qu'il apparaît donc normal de chercher à le définir. Mais je me demande si ce n'est pas finalement un angle de réflexion qui n'apporte rien. La première préoccupation politique est de savoir comment créer les conditions du bonheur pour un peuple. Peu importe que cela vienne d'un projet national ou d'autre chose. Ce n'est là qu'un éventuel qualificatif de plus qu'on pourra adosser à la démarche entreprise, mais qui n'a dans le fond rien d'important. La seule chose qui compte c'est qu'on parvienne à cet objectif. Le reste ne répondrait en réalité qu'à un objectif d'affichage devant les autres pays (et donc forcément sur un mode "notre pays est plus beau que le vôtre"). Je n'y vois donc qu'une impasse générée en réalité par un piège de langage.
22:23 Publié dans Un peu d'actualité et de politique | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
21.10.2009
Gamme

Dans la pelote des sons
La chanson, parfois, s'égare :
il n'y a pas de haine heureuse.
11:51 Publié dans Un peu de poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
07.10.2009
Deux pensées sur un voyage
Nous vivons tous sur du sable.
C'est une idée qui m'est venue quand j'étais à San Pedro de Atacama, au nord du Chili, à quelques jours de la fin de mon récent voyage en Amérique du sud. Bien sûr, la situation de ce village perdu au milieu d'un des déserts les plus arides du monde ne saurait être comparée à celle d'une ville quelconque d'un pays en climat tempéré.
Mais je me suis souvenu de mes cours de Sciences Naturelles au lycée, lorsque l'on apprenait qu'une très grande partie du sol de la région parisienne était constitué de sable de Fontainebleau. Et quelques jours après mon retour, j'ai eu l'occasion à l'heure du déjeuner de me promener au parc Monceau. Le sol n'y est que sable. Partout. Cela m'a fait sourire. Mon idée en réalité lorsque j'ai pensé "nous vivons tous sur du sable" c'était ceci : les pays développés sont ceux qui sont parvenus à couvrir le sable. Par du bitume souvent, des bâtiments, des routes.
Mais à la base, nous marchons sur le même sol, un peu fragile et mouvant. Nous vivons tous sur du sable.
Pour voyager seul, il ne faut pas être courageux, il faut être flexible.
Quand je parle de voyages solitaires, il arrive que certaines personnes me disent qu'il faut être courageux pour faire cela. Je trouve que c'est assez mal vu. J'ai ressenti cette erreur en constatant d'abord que les voyageurs solitaires sont plus nombreux qu'on ne l'imagine, et surtout, en constatant que c'était tout à fait facile à réaliser. Même dans des pays dont on ne parle pas la langue. A aucun moment je ne me suis senti courageux, tout simplement parce qu'à aucun moment je n'ai eu peur. Ce ne sont que d'autres pays, rien d'autres, habités par des hommes, et qui nous ressemblent décidemment terriblement dans leurs comportements de fond (malgré leurs spécificités culturelles).
En revanche, ce qu'il faut pour faire ce genre de voyage, c'est être flexible. Il faut pouvoir s'extraire de son mode de vie urbain habituel, et se fondre dans un nouveau, en acceptant la perte de confort qu'il implique un peu. Il faut pouvoir lâcher sa vie sédentaire et redevenir nomade, il faut savoir se séparer de ses habitudes, les mettre de côté, pour vivre quelque chose d'autre. Pour ma part j'aime énormément cette idée, car elle me donne le sentiment d'être libre. Si je sais oublier mes habitudes et m'en défaire, alors ça signifie que je peux modifier mon comportement, l'adapter à des contextes différents, et cela me permet de profiter de types de situations variés. C'est une flexibilité de l'esprit, qui je crois s'étend à d'autres choses que simplement les voyages (qui n'en sont en fait qu'une des manifestations). Et j'y attache une valeur immense.
Les personnes qui pensent qu'il faut être courageux pour faire des voyages de ce type le pensent parce que l'idée leur fait peur. Et elle leur fait peur parce qu'ils ne se sentent pas capables de s'adapter convenablement à ces situations si différentes. Parce qu'ils manquent à mon avis de flexibilité.
Photo : Arbol de piedra, sud de la Bolivie
22:52 Publié dans Un peu d'évasion | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
05.06.2009
Pourquoi les français n'aiment pas Nadal
Voici une proposition de réponse à la question que je posais il y a deux jours : pourquoi les français n'aiment-ils pas Nadal ? Mon idée part d'un concept personnel que j'avais imaginé il y a plusieurs années déjà, dans lequel je cherchais à expliquer le comportement commun face à des individus d'exception. J'avais pompeusement appelé ça le syndrome du surfeur d'argent, parce que cette première illumination m'était venue en lisant cette l'histoire du surfeur d'argent de Stan Lee, illustré par le crayon de Moebius.
Je propose cet argument parce que les explications du type : "son jeu n'est pas beau", "il crie trop, on n'aime pas ses Vamos !", "il a un jeu sans finesse" etc. me semblent souvent trop subjectives. Après tout les fans de Nadal disent tout l'inverse et imputent au contraire ces défauts aux adversaires de leur protégé. En se référant à ce type d'argument donc, on finit par ne rien dire de plus que : "je l'aime pas parce que je l'aime pas" (même si je grossis le trait). Pourquoi donc les français n'aiment-ils pas Nadal ? Pourquoi ce désamour semble-t-il si répandu chez nous ?
Car on le voit un peu partout, dans la presse où les articles s'empressent de glorifier Federer, son grand rival, au moindre signe positif, mais aussi dans les clubs où après la victoire de Nadal en Australie les gens craignaient qu'il ne réaliser un grand chelem. Aujourd'hui on pourrait être tenté de répondre que c'est parce que la domination de Nadal enlève le suspens qui rend le sport si attrayant et qu'il le rend donc le rend ennuyeux. Mais avant ses succès en 2008, c'était Federer qui dominait outrageusement le circuit masculin, et Nadal souffrait déjà d'opinions largement négatives sous nos latitudes.
Le souci de Nadal vis-à-vis du public français, c'est qu'il déstabilise le joueur qui était devenu notre idole avant que Nadal ne devienne la terreur qu'il est aujourd'hui. Il effrite une icône, et l'empêche de devenir une légende vivante aux yeux des supporters. C'est une forme de crime de lèse majesté qu'il commet. Pour en revenir aux termes de mon concept, il s'attaque à un surfeur d'argent. Il est Galactus qui s'attaque au héros. Federer c'est le bien, Nadal c'est le mal.
En prenant un peu de recul bien sûr, ces réactions sont tout à fait ridicules. Le sport n'est tout de même pas très important, et que ce soit untel ou untel qui gagne ne change fondamentalement rien à nos vies. Mais la logique du surfeur d'argent est une logique de fan. Les supporters transfèrent sur eux tous leurs espoirs personnels, leurs valeurs aussi. Si leur héros gagne, c'est aussi un peu eux qui gagnent. En psychologie on parle de chevalier blanc pour désigner l'image de héros que nous avons parfois de nous-même, ou que nous souhaiterions véhiculer aux autres. Les surfeurs d'argent jouent un rôle important sur ce point. Ils jouent le rôle de chevaliers blancs pour nous. Ils nous évitent d'avoir à produire les efforts nécessaires pour devenir nous-mêmes de véritables chevaliers blancs mais leurs victoires n'en deviennent pas moins symboliquement les nôtres. C'est pour cette raison que leurs affrontements donnent parfois lieu à de telles manifestations de frénésie.
Nadal est arrivé trop tard pour les français. Le surfeur d'argent existait déjà en la personne de Federer et la place ne pouvait donc plus être prise. Il est devenu dans son pays un héros pour bien des gens. Un héros largement adulé d'ailleurs. C'est la force de l'admiration portée pour ces deux joueurs qui expliquent les échanges si emballés de leurs supporters (on en voit de beaux exemples sur les forums de yahoo sport). La solution bien sûr est tout simplement de ne pas s'identifier aux sportifs. Le défaut étant alors que le sport perde de son attrait..
21:58 Publié dans Un peu d'analyse comportementale | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
03.06.2009
Pourquoi les français n'aiment pas Nadal ?
Un salut rapide pour vous dire que je pense écrire quelque chose sur le sujet présenté en titre. Sur les forums de tennis on lit les supporters s'écharper autour de leurs champions, et parmi ceux-ci, principalement Roger Federer, qui est adulé, et Rafael Nadal, qui est détesté. Pour coller un peu à l'actualité sportive j'ai pensé qu'il pouvait être intéressant de comprendre pourquoi la plupart des français, bien orientés en cela par l'essentiel de la presse, n'aiment pas Nadal.
On peut trouver des explications terre à terre à cela, la beauté du jeu, le tempérament sur le court, etc. Mais en y songeant ce matin j'ai eu une autre idée qui m'a amusé et qui me semble vraiment intéressante. Je n'ai pas le temps de la développer pour l'instant donc ce sera pour un peu plus tard. Je laisse ce mot pour que ceux qui le souhaitent (s'ils s'en trouve encore pour rôder dans ces parages) indiquent leurs opinions. Pour les plus anciens lecteurs de mon blog, mon idée personnelle part de ce que j'avais appelé il y a longtemps le syndrôme du surfeur d'argent. Mais qu'est-ce qu'il veut dire ? Huhu.
11:53 Publié dans Un peu d'analyse comportementale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.04.2009
Comprendre ce qui nous met hors de nous, la soluce ?
Quelques trois semaines après avoir posé une question qui m'intéressait sur les causes de ce qui peut nous mettre hors de nous, ou plus précisément sur le mécanisme interne qui entre en jeu et engendre le fait de nous mettre hors de nous, je vais essayer d'apporter une réponse, du moins celle à laquelle je suis parvenu.
Mon intérêt porte bien sur le fondement interne de ce mécanisme et non sur toutes les explications plus ou moins judicieuses mais principalement superficielles (c'est-à-dire qui en reste à la surface visibles de nos comportements) qu'on peut y voir. Ne pas être à l'aise avec sa sexualité, les endoctrinements des uns ou des autres, tous ces éléments proposés en commentaires de mon dernier billet peuvent certes être proposés pour expliquer les réactions violentes observées dans le récent débat autour des propos du pape sur l'usage du préservatif, mais elles me semblent très insatisfaisantes. Les gens sont endoctrinés ? Et alors ? Pourquoi cela explique-t-il qu'ils se mettent hors d'eux ? Ils ont peur de la sexualité ? Mais certains dans ce cas ont plutôt tendance à s'inhiber non ? Il me semble donc qu'il faut chercher ailleurs. Si on en reste à la surface des comportements on ne comprend rien qui soit vraiment efficace et qui puisse être utilisé pour aider ou résoudre des difficultés.
Incise, si vous le voulez bien. Lorsque j'ai laissé mon dernier billet je me suis dit : "Tiens, ça fait très chic cette chose. Je pose une question qui me semble assez importante parce qu'elle est liée à un fondement de comportement, un truc qui nous touche tous, et je pars en laissant tout juste quelques commentaires à ceux qui font des propositions, essentiellement pour dire qu'à mon avis ils se trompent et ne voient pas l'essentiel. En procédant ainsi je me positionne comme une sorte de spécialiste qui se retire dans sa grotte pour réfléchir et dispenser suite à cette retraite le résultat de ses pensées, résultat que les autres ne trouveront pas. Je me singularise et me mets au-dessus des autres. Je me donne de l'importance. Mon message c'est un peu : "Ne vous inquiétez pas je vais revenir et nous éclairer tous parce que j'aurai la réponse." Si vous avez bel et bien eu ce sentiment (ou peut-être de façon atténuée), c'est que vous êtes sensibles aux postures et donc des proies faciles pour être manipulées intellectuellement. Fin de l'incise.
J'en viens maintenant à ma réponse (qui n'a rien d'une idée de spécialiste et n'est que MA réponse - même si je la trouve cool). Ce qui m'intéresse donc, c'est de comprendre ce qui nous met hors de nous. J'utilise cette expression "hors de nous" à dessein. Ce n'est pas la colère qui m'intéresse, celle-ci pouvant parfois s'exprimer de façon froide et contrôlée. Etre hors de soi, c'est être dans un état où l'on va au-delà de ses comportements sociaux habituels, c'est être hors de ce que l'on est en temps normal. Il y a une notion de non maîtrise ici, c'est un comportement que l'on ne peut retenir, issu d'une émotion qui nous submerge. Cette seule remarque suffit à mon sens à rejeter les explications du type de celles évoquées plus haut, qui restent au niveau de comportements n'excluant pas la maîtrise des choses.
Pour trouver mon explication je me suis demandé ce qui pouvait personnellement me mettre hors de moi. J'ai aussi posé la question à des personnes autour de moi pour rassembler quelques exemples. De mon côté, j'en ai deux : les problèmes informatiques soudains et auxquels je ne trouve pas de solution rapide, et les enquiquinements administratifs. En général ces situations me font devenir insupportable. J'y ajoute deux situations types : les transports communs bloqués (ou plus généralement notre comportement en voiture), et donc, puisque c'était le sujet de départ, les débats politiques ou sur des sujets de société (tout le monde sait que parler de politique entre amis est souvent cause de grosses disputes). La question est : qu'y a-t-il de commun entre toutes ces situations ? Et bien la première réponse est justement, à mes yeux, le type de nervosité extrême dans laquelle elles nous plongent, et j'ajoute un deuxième point commun : la cause interne de cette nervosité extrême.
En bon disciple de Laborit j'ai débord pensé à l'inhibition de l'action bien sûr, comme source de tout cela. Je voyais vaguement comment utiliser cette notion pour expliquer mes cas personnels ainsi que celui des transports, mais je ne voyais pas comment l'intégrer dans nos comportements lors de débats politiques. Car dans ces cas-là on ne se trouve pas en situation d'inhibition de l'action. On ne nous empêche pas de nous exprimer, ni d'agir en fonction de nos opinions (les meilleurs d'entre vous ont déjà un sourcil levé - vous avez vu, je continue dans la posture puisque je sais désigner qui sont les "meilleurs d'entre vous", vous avez le sentiment en me lisant que je suis intelligent ? décidemment vous êtes incorrigibles). Lorsque l'on dit que l'on est favorable à la distribution et à l'usage des préservatifs, on n'a pas d'oiseau de proie au-dessus de sa tête prêt à fondre sur soi pour nous dévorer et qui nous fait nous immobiliser en attendant que la menace passe. Pourquoi serions-nous alors en situation d'inhibition de l'action ? En fait on n'y est effectivement pas, du moins pas encore.
C'est en lisant un petit cahier très sympathique sur la notion de lâcher prise (*) que j'ai eu mon idée. Plus exactement en arrivant sur la page intitulée : "Lâcher prise du désir de contrôle sur les autres et l'environnement !" Il me semble que la notion centrale que je cherchais est là : le désir de contrôle sur les autres et sur l'environnement. C'est elle qui constitue à mon sens le fondement de nos comportements lorsque nous sommes hors de nous. Pour être plus clair, je crois que nous met hors de nous tout ce qui contribue à nous priver de nos moyens de contrôle sur ce qui nous entoure. Ou encore, tout ce qui nous prive de nos moyens de contrôle sur ce que nous allons devenir dans un délai que nous savons concevoir.
Expliquons sur cette base chacun des exemples évoqué plus haut. Mes exemples personnels d'abord. Les soucis informatiques impromptus dont on ne comprend pas l'origine. Vous savez, ce document Word qui se ferme tout seul sans crier gare sans conserver vos dernières modifications, au moment où vous deviez l'imprimer pour le rendre à votre responsable et alors que vous êtes déjà en retard. Vous étiez sous tension, et à ce moment là vous explosez de rage contre la machine. Le plus insupportable c'est que vous ne pouvez rien y faire. Vous êtes définitivement en retard et il y a peu de chance que votre responsable vienne admonester votre ordinateur à votre place. Vous êtes coincé. Dans cette situation vous n'avez plus le contrôle sur rien. Ni sur votre document qui a disparu de votre ordinateur, ni sur la réaction que va avoir votre responsable envers vous. Vous êtes alors plongé dans une situation d'attente en tension, sans moyen d'agir pour modifier le cours des choses ou vous assurer qu'elles vont vous être favorables. Vous vous retrouver en situation d'inhibition de l'action.
Idem concernant les tracasseries administratives, en tout cas pour ce qui me concerne. Je suis nul pour traiter ces choses. Je n'ai absolument aucun réflexe pour les gérer et lorsqu'elles arrivent c'est pour moi insupportable. Il faut faire 36 démarches dont on ne sait parfois pas où elles vont s'arrêter, pour arriver à un résultat que je juge presqu'invariablement totalement sans intérêt (obtenir un document, avoir un signature en bas d'un papier, etc.). Je vois ces choses comme des empêchements de vivre ma vie comme il me plaît et de mettre dans mon temps ce qui me convient. C'est une agression sur la façon dont j'entends fonctionner, quelque chose qui m'est imposé de l'extérieur, que je n'ai pas choisi, et qui me semble ne rien m'apporter. Désagréable parce que je n'ai pas le choix, et que si je ne le fais pas les choses vont être pire. Je peux être particulièrement mauvais dans ce genre de situation.
Concernant les transports, cela mérite des développements que je ferai peut-être une autre fois, tant ce travers se voit régulièrement. Nous sommes très nombreux à nous énerver facilement lorsque nous sommes bloqués dans les transports en commun, ou plus simplement quand nous conduisons. Dans le premier cas l'explication est toute simple puisqu'effectivement nous sommes alors privés très clairement de tout moyen de contrôle sur ce qui se passe. Un incident technique à obligé la rame de métro à s'arrêter au milieu des voies, nous n'y pouvons pas grand chose. Et cela nous met de façon immédiate en situation d'attente en tension. Aucun moyen de savoir quand le train va repartir (même si souvent on se doute qu'il va repartir pas très longtemps après), ni d'agir en quoi que ce soit pour modifier le cours des choses. On ne peut qu'attendre et subir en espérant un dénouement rapide. Idem en voiture, puisque ce qui se passe sur la route ne dépend pas que de nous. C'est pour cette raison que nous sommes souvent sujet à des comportements d'énervement envers les autres conducteurs. Parce que leur seule présence sur la route nous prive du contrôle complet du déroulement des choses. Ils décident eux aussi de ce qui nous arrive et de ce que nous devons faire et nous ne pouvons rien changer à cet état de fait.
Venons-en maintenant au cas des débats politiques ou touchant à des sujets de sociétés. L'explication ici est plus subtile. En effet, de prime abord on ne voit pas bien en quoi une quelconque notion d'inhibition de l'action ou d'attente en tension peut intervenir. Au contraire le problème semblerait plutôt que dans ces débats les protagonistes ont trop souvent du mal à se retenir ! Alors pourquoi s'énerve-t-on parfois autant dans ce type de discussions? Pourquoi en venons-nous à de tels débordements ? Comment des individus qui agissent de façon mesurée en temps normal peuvent-ils en venir à des comportements violents à partir de simples discussions de société ? L'explication de ce cas me semble au final être la plus intéressante car elle nous oblige à comprendre, au-delà même du fonctionnement de l'inhibition de l'action, le fondement de nos mécanismes comportementaux.
Que voit-on s'affronter au juste dans un débat de société ? Des visions de la société qui sont différentes, parfois qui sont opposées. Et que sont ces visions de notre société pour chacun d'entre nous ? Elles sont essentiellement nos réponses à des expériences vécues. Notre vision du monde qui nous entoure est le résultat des croyances que nous avons construites suite aux événements que nous avons vécus, ou que notre entourage nous a inculquées suite aux événements qu'eux ont vécu, ou qu'ils ont apprises de leur entourage, etc. Pour en donner quelques exemples illustratifs rapides, après avoir observé l'inaction de ses parents alors qu'il est en danger un enfant pourra acquérir la croyance que le monde est un milieu dangereux où personne ne peut nous aider à affronter les événements, lors qu'un autre qui verra ses parents l'entourer naturellement d'affection développera la croyance que le monde est bienveillant et qu'il peut compter sur autrui pour le soutenir lorsqu'il en a besoin.
Ces croyances fondent notre façon d'agir et de répondre aux sollicitations de notre environnement, et elles sont ajustées en retour en fonction de nos nouvelles expériences et des résultats de nos actions. C'est ainsi que nous développons nos stratégies de vie (on pourrait dire de survie). Ces stratégies s'établissent sur plusieurs plans : répondre à nos besoins vitaux (boire et manger principalement), assurer notre reproduction, et dans la mesure du possible maximiser notre bien-être, tant physique que psychique. Pour cela l'homme a trouver un mode de fonctionnement qu'il applique invariablement : rechercher la dominance sur les autres. Dans le monde animal, l'individu dominant est souvent celui à qui les autres laissent la meilleure part du repas, et qui a accès aux femelles le plus facilement pour se reproduire (historiquement, l'individu dominant est un homme, et aujourd'hui encore celui-ci perpétue des comportements qui maintiennent sa position d'individu dominant dans nos sociétés - abusivement qualifiées de modernes puisqu'elles ne le sont que d'un point de vue technologique, mais c'est un autre sujet). L'homme fonctionne sur un mode largement comparable. Ce point a été amplement développé par Laborit et je l'ai relayé dans plusieurs billets, par exemple ici.
Si l'on en revient donc à nos fameux débats de société, les modèles que nous avons chacun en nous et que nous affrontons les uns aux autres sont les réponses que nous avons intégrées en nous, qu'elles soient directement héritées de notre entourage ou construites suite à nos expériences personnelles, afin de répondre au mieux aux situations dans lesquelles nous pouvons nous trouver. Ces modèles correspondent donc aux outils personnels, notamment comportementaux, que nous avons développés pour contrôler notre environnement, nous assurer qu'il nous procure ce dont nous avons besoin, et plus largement que nous dominons ainsi les événements pour maximiser notre bien-être par un accès facilité aux gratifications existantes dans notre milieu. Et cela concerne aussi bien les aspects pratiques de notre existence que ses aspects intellectuels, voire spirituels. Sur ces plans là, c'est en effet notre bien-être psychique que nous recherchons, comme le fait d'être reconnu par le groupe social dans lequel nous sommes nés et qui valorise chez les uns la performance individuel, chez les autres le sens artistique, etc. Nos croyances sociales vont par exemple correspondre à celles de ces groupe afin d'y être bien accepté. La place de ce bien-être psychique dépasse d'ailleurs à mon avis celle de notre bien être physique. Mais ce point mériterait d'être développé une autre fois.
Ce qui est donc mis en jeu dans le cadre de ces débats est donc bien notre faculté de contrôler notre environnement, du moins notre faculté future de le contrôler. Car si les valeurs de ceux auxquels on s'oppose sont celles qui l'emportent, alors le mode de comportement que nous avons mis en place pour maîtriser notre monde n'aura plus aucune force, et nous perdrons donc les moyens de contrôle que nous espérions avoir développés. Cela se couple exactement, et selon le même fondement, au sentiment d'infériorité intellectuelle ressenti lorsqu'on "perd" un débat (la seule appréhension à perdre un débat, qui est plus que largement répandue chez nous, indique bien que l'objectif de chacun est plus de pouvoir y gagner la dominance sur les autres que de développer plus avant sa vision des choses). Et c'est pour cette raison exacte que nous, malgré les grandes valeurs dont nous parons nos postures intellectuelles, nous réagissions très majoritairement aux sujets qui nous touchent de façon personnelle, plus qu'en fonction de leur importance intrinsèque. Parce que c'est sur ceux-ci, et seulement sur ceux-ci, que nous avons conscience d'engager notre mode personnel de maîtrise du monde qui nous entoure.
Maintenant que cette explication est donnée, comment peut-on avancer un peu sur ces points à titre individuel et trouver des solutions pour ne pas nous mettre hors de nous dans ces situations ? Et bien la réponse je l'ai trouvée tout bêtement dans le cahier auquel j'ai fait référence plus haut. Il s'agit d'un cahier d'exercices de lâcher-prise. L'idée est là, dans le lâcher-prise, l'acceptation de ne pas tout contrôler à tout moment et en toute circonstance. Dans un débat de société, ce qui permet que les protagonistes n'en viennent pas aux mains, c'est le détachement, le recul qu'ils parviennent à avoir par rapport à la discussion en cours. Le lâcher-prise est ce qui permet de s'ouvrir à l'opinion des autres, à l'écouter, et à l'intégrer à notre réflexion. Au contraire, si l'on se crispe sur ses arguments, la discussion en plus d'être parfaitement stérile peut évoluer vers un affrontement de plus en plus violent.
La difficulté bien évidemment est qu'il est ardu de lâcher-prise sur des sujets qui nous affectent de façon personnelle et qui engagent nos croyances les plus profondes. C'est notre personnalité que l'on met alors en jeu. Mais l'idée de lâcher prise ne nécessite pas d'abandonner notre identité pour le seul bénéfice d'une discussion sans heurts. Ce n'est pas renoncer à nos convictions les plus importantes, mais seulement remettre à leurs places leurs implications et les conséquences des désaccords qu'elles peuvent provoquer. C'est comprendre que ces conséquences ne sont pas absolues, universelles (elles ne concernent pas tout le monde mais seulement les personnes impliquées dans le débat), ni définitives, qu'une réconciliation future reste possible, et qu'un désaccord sur un seul sujet de société ne doit pas induire une opposition globale des intervenants (c'est sur ce point que le débat politique est trop souvent miné).
Mais le vrai problème de fond reste : quelle stratégie de vie trouver, pérenne, efficace pour tous et qui ne passe pas par la recherche de dominance ? La réponse à cette question constituerait une immence révolution humaine, révolution qui à mon avis devra avoir lieu un jour ou l'autre si l'humanité ne veut pas disparaître trop prématurément.
* Petit cahier d'exercices du lâcher-prise de Rosette Poletti et Barbara Dobbs aux éditions Jouvence.
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