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17/06/2007

Le mal de soi

Vous vous demandez peut-être pour quelle raison j'ai abordé récemment la question du suicide et de la mutilation. Ces sujets sont, il est vrai, assez peu abordés en général par les gens, que ce soit dans le vie courante, ou dans les journaux. Il en va de même sur les blogs qui eux aussi en parlent peu.


 
Je n'aime pas beaucoup dire que c'est parce qu'il s'agit là de tabous, mais la vérité n'en est pas loin. Ces sujets dérangent à mon avis principalement parce qu'ils concernent des comportements qui laissent les gens démunis et incapables d'apporter une réponse à la souffrance qu'ils observent. J'imagine pour ma part combien cela doit être le cas pour des parents qui découvrent que leurs enfants se mutilent, ou pire qu'ils récupèrent à l'hôpital après que celui-ci a tenté de se suicider.

 

Leur désarroi peut être d'autant plus grand que le chemin est long pour revenir de ces troubles. Je crois qu'il ne s'arrête pas à la fin des gestes de mutilation ou des tentatives de suicide. Car tout cela laisse des traces autres que celles qui figurent sur la peau. Les cicatrices les plus profondes sont à l'intérieur, et puisqu'on ne les voit pas, bien souvent on ne les traite pas non plus. Mais ce n'est pas rien d'attenter à sa vie, ce n'est pas rien de former contre soi le projet de se blesser et de se faire du mal, et l'impact le plus fort de cela se trouve je pense dans le comportement des personnes, après qu'elles ont vécu ces périodes de déchirement intérieur. Peut-être faut-il ici apprendre à laisser le temps faire son oeuvre, pour retrouver un certain calme et une certaine sérénité. Mais cela ne suffit probablement pas.

 

Alors j'écris sur ces sujets, parce que cela renvoie en moi à une idée qui m'a toujours beaucoup chamboulé: celle du mal de soi. Le sentiment vécu par une personne de n'être pas acceptable telle qu'elle est, ou plutôt telle qu'elle se voit dans le regard des autres. L'horrible idée qu'elle ne convient pas. La douleur d'être soi et pas autre chose (même un taille crayon, allez, ça irait mieux).

 

J'ai rapporté tout récemment à Katar une scène aperçue il y a déjà quelques années. J'étais allé faire du ski dans je ne sais plus quelle station. Un matin, en me rendant aux remontées mécaniques, j'avais vu passer à une dizaine de mètres de moi une jeune fille, suivie quelques mètres plus loin par une vieille dame. En les voyant j'ai alors songé qu'il devait s'agir d'une mère ou peut-être d'une grand-mère et de sa fille ou petite fille.


 
Ce qui m'a immédiatement frappé c'était le visage inquiet de la vieille dame, tandis qu'elle marchait. Elle avait visiblement du mal à suivre le rythme rapide de sa cadette, et je sentais que c'était là la cause de son anxiété. Elle tentait bien de forcer le pas, marquant ainsi une démarche à l'équilibre instable, mais rien n'y faisait, ses forces n'y suffisaient pas et elle restait irrémédiablement distancée. Au bout de quelques mètres, la plus jeune se retourna, apparemment agacée de devoir attendre ainsi, et lui lança sèchement: "bon, alors!".

 

Après qu'elle eût entendu ces mots, la veille dame sembla plus désemparée que jamais. Elle était coincée, perdue. Tentant une fois encore d'accélérer sa marche, mais constatant combien son corps en était incapable. Son visage montrait à la fois son désir immense de répondre positivement à la demande formulée par la jeune fille, et son désespoir de ne pouvoir le faire. En la regardant, j'ai alors senti quel était son sentiment exact à cet instant : elle était désolée d'être cette vieille dame handicapée par ses années et inapte à suivre le pas vif de sa fille. Son regard semblait implorer le pardon, car elle n'était "que" cela, et quelle ne pouvait pas satisfaire une personne qui devait être une des plus chères à ses yeux. Le désespoir de n'être "que soi", alors que l'on voudrait tant être quelqu'un d'autre, et ainsi, peut-être, être enfin aimé.

 

J'ai assisté à quelque chose de similaire durant cette dernière semaine. Je suis parti en Corse, pour marcher quelques jours ,et profiter sur la fin de la plage et du soleil. Je me suis alors installé dans un camping près de Calvi, et chaque jour je faisais l'aller-retour à pied vers la ville, en passant par la plage. Vendredi, alors que je rentrai et arrivai sur les premiers mètres de sable, je vis un homme, allongé seul à l'écart des autres derrière une rangée de bateaux, sur une petite serviette. Personne ne s'installe d'habitude à cet endroit car ce n'est pas encore vraiment la plage. Il y a juste la place de s'allonger, et la présence des bateaux rend évidemment peu pratique l'accès à la mer.

 

J'ai d'abord pensé qu'il s'était mis là parce qu'il pouvait ainsi être à l'ombre des quelques arbres qui le surplombaient, ombre qu'il ne retrouverait pas en restant là où vont tous les autres, ou pas aussi facilement. Il avait effectivement le ventre bien blanc, et cela me semblait donc logique. Mais en m'approchant, je constatai qu'il y avait autre chose. Les membres inférieurs de cet homme étaient atrophiés, ses genoux malformés et ses mollets inexistants. Et en le croisant du regard alors que je continuai ma marche, je revis l'inquiétude que j'avais perçu dans les yeux de la vieille dame. La même crainte, la même anxiété.

 

J'ai alors compris que s'il s'était ainsi lui-même mis à l'écart des autres pour s'installer dans un endroit si peu confortable, ce n'était sans doute pas seulement pour se protéger du soleil. Mais c'était aussi probablement pour éviter  le regard des autres vis-à-vis de lui. Comme s'il ressentait, lui aussi, qu'il n'était pas convenable pour s'installer à côté d'eux, comme s'il n'était pas ce qu'il fallait, comme s'il n'avait pas le droit.

 

Il n'y a aucune réponse facile à apporter à ces gens, et pour ma part je ne fais qu'essayer d'en entrevoir, en sachant combien elles peuvent être mal adaptées dans certains cas, tant ces situations sont particulières. Mais ces images, ce mal de soi, cette peur de ne pas être comme il faut, de ne pas convenir tel que l'on est, tout en sachant que l'on ne peut être autre chose, tout cela me marque et me reste en mémoire. Et forme probablement une part importante de ma façon d'envisager ces sujets. 

Automutilation: l'apaisement et le besoin d'expression

Un article récent du Figaro, indiqué par Katar, revient sur la question de l'automutilation, notamment concernant la population des adolescents. Vous pouvez aller le découvrir en ligne si vous le souhaitez, mais pour pouvoir le commenter facilement, j'en copie ici le contenu:
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Ces entailles dans la peau sont un des nouveaux signes du trouble identitaire des adolescents. Au point que la défenseure des enfants travaille sur le sujet.

« JE ME SUIS coupé plusieurs fois les poignets avec un trombone. C'était le soir, dans ma chambre. J'étais en colère et triste à la fois », confie Marion. Âgée de 14 ans, elle a l'allure de la plupart des filles de son âge, cheveux mi-longs, tee-shirt, jean et baskets. Un bandeau de tennis autour de son poignet dissimule des cicatrices déjà presque effacées. D'une voix peu assurée, elle raconte pour la première fois ses « bêtises » à une psychologue clinicienne d'un centre médico-psycho-pédagogique dans l'Aisne. Des « bêtises » qui ont pour nom scarification ou automutilations.
Cette pratique est de plus en plus fréquente chez les adolescentes. Moins concernés, les garçons préfèrent diriger leur souffrance vers l'extérieur plutôt que sur leur corps. La scarification consiste à s'entailler la peau des poignets, bras, parfois des cuisses et du ventre à l'aide d'un objet tranchant, généralement un rasoir ou un cutter. Elle trouve son origine dans les sociétés traditionnelles, où les scarifications sont effectuées comme un rituel de passage ou pour marquer l'appartenance à un groupe. « L'adolescence est toujours un âge fragile, mais aujourd'hui, les jeunes portent un regard différent sur le corps et certains semblent parfois vouloir l'éprouver ou ressentent le besoin de le déchirer, le découper » s'inquiète Dominique Versini, la défenseure des enfants, qui a choisi de se pencher sur les nouvelles manifestations de la souffrance psychique des adolescents - comme la scarification - dans son rapport annuel prévu pour le 20 novembre prochain.
«Un sentiment d'apaisement»
En France, il n'existe pas d'étude chiffrée sur ce phénomène encore un peu tabou. Les automutilations toucheraient plus de 3 millions d'Américains et représenteraient 10 % des hospitalisations de jeunes adolescents en Grande-Bretagne d'après un ouvrage du psychiatre Armando Favazza datant de 1996. Seul l'Inserm a relevé dans son enquête 2004 sur la santé des 14-20 ans sous protection judiciaire de la jeunesse que 14 % des filles et 4 % des garçons interrogés déclaraient avoir des scarifications.
Lors de cette première entrevue avec une psychologue clinicienne, Marion est venue accompagnée de sa mère. Cette dernière mobilise la parole, laissant sa fille s'enfoncer dans un mutisme teinté de honte. « Marion, comment as-tu eu cette idée ? », relance la psychologue. « J'ai vu une fille se couper dans la cour de l'école. Je lui ai dit que moi aussi, j'allais le faire », se rappelle Marion. «Elle fait toutes les bêtises de ses copines », soupire sa maman, soucieuse et un peu envahissante. « Le phénomène d'imitation ne doit pas occulter un véritable mal-être » prévient la psychologue clinicienne et psychiatre Catherine Rioult qui a fait de la scarification son sujet de thèse. « Ces adolescentes s'entaillent pour matérialiser une douleur psychique insupportable. Avec les coupures, la douleur devient tangible, plus gérable et elles éprouvent un sentiment d'apaisement », explique-t-elle. Marion, pourtant, dit n'avoir senti aucun soulagement après s'être tailladée. Elle a cependant réitéré son geste, quelques mois après ses premières coupures, en se griffant le ventre avec la tige d'une boucle d'oreille. Pendant l'acte, la majorité des adeptes des scarifications disent ne ressentir aucune douleur. Elles aiment ensuite regarder leur sang couler. « C'est une preuve de vie et un acte conjuratoire. Elles veulent faire sortir le mauvais sang comme dans une saignée », analyse Catherine Rioult.
Les cicatrices laissées par ces blessures jouent aussi un rôle. Les adolescentes les montrent ou les cachent selon les circonstances. « Elles se marquent pour se démarquer de leurs parents et pour montrer combien elles souffrent sans avoir besoin de le formuler. Peut-être parfois pour détourner l'attention des signes naissants de leur féminité », note la psychologue. Comme une écriture sur la peau, ces traits doivent être lus. « Le passage à l'écriture sur le papier correspond à l'arrêt des scarifications », conclut Catherine Rioult."
Je retiens deux éléments qui me semblent principaux dans cet article, et qui recoupent ce que j'indiquais dans mon premier billet pour tenter de comprendre ces comportements: le soulagement ressenti par les adolescents après s'être mutilés, et le fait que l'utilisation d'un autre moyen d'expression, l'écriture, permet d'arrêter ces actes. En mettant des mots sur les maux en quelque sorte.