28/12/2006
La nécessaire révolution des cerveaux
Le débat qui a eu lieu est somme toute convenu, on n’est dans une émission de divertissement après tout, mais une remarque de Zemmour m’a intéressé, lorsqu’il a interpellé Besancenot sur la faisabilité de la révolution qu’il prône. C’est tout le piège des partis d’extrême gauche : les valeurs qu’ils mettent en avant résonnent souvent positivement en nous, mais quand on en vient aux méthodes de mise en œuvre on se demande comment tout cela peut tenir debout.
Car les contradictions que renferment leurs programmes sont importantes: l’engagement pour les pays pauvres, mais le protectionnisme économique et le rejet de la mondialisation (pardon, je ne détaille pas), la défense de l’Homme avec un grand H, mais la stigmatisation de certains qui ne sont vus qu’à travers leur fonction (souvenons-nous à cet égard de ce que produit ce type de comportement de réduction des personnes aux définitions que nous en faisons) critique de tout ce qui ressemble au pouvoir, mais lutte intestine pour savoir qui d’entre eux va le détenir et représenter leur courant aux prochaines élections, etc.
Eric Zemmour conclut lors de l’émission (après un discours un peu différent de ce que je viens de dire) : la révolution n’est pas possible sans contradiction, sans reniement de ce qui la fonde. Il poursuit tranquillement en disant que nous sommes donc bien forcés de poursuivre le chemin actuel, en apportant des changements que par petites touches, mais en oubliant les idées de grand chambardement.
Je suis plutôt d’accord avec lui concernant la révolution que prônent les partis d’extrême gauche, qui me semblent beaucoup plus porteuses de destructions et de drames que d’avancées sociales. Mais pourtant je crois pour ma part qu’il existe une révolution qui non seulement est souhaitable, mais qui va devenir de plus en plus nécessaire avec le temps : la révolution de nos cerveaux.
En quoi consisterait-elle ? Globalement, en une compréhension plus grande des éléments qui fondent nos comportements. Pour parvenir à deux résultats : d’abord prendre connaissance des sources d’asservissement de nos comportements (j’évite volontairement l’expression prendre conscience, parce que ce n’est pas un sentiment ou une impression que nous devons acquérir, mais bien un savoir) : la volonté de domination et de pouvoir, nos besoins primaires satisfaits par l’usage de notre cerveau reptilien, la mémoire limbique qui pousse au réenforcement de nos actions gratifiantes. Ensuite, nous dégager de ce qui fait notre aveuglement face à nos choix : l’utilisation frauduleuse que nous faisons du langage pour barder la moindre de nos action de noblesse et de grandeur d’âme.
Il ne s’agit évidemment pas de supprimer le langage. Ce serait totalement stupide et absurde. Et ce n’est évidemment pas moi, qui aime bien m’adonner à un peu de poésie, qui souhaiterait ôter à tous la possibilité d’en user pour son propre plaisir. Mais je crois en revanche nécessaire que nous parvenions un jour (car non, je ne me fais pas de doute sur la longueur de temps que prendrait la révolution dont je parle ici) à réformer notre façon d’utiliser le langage, et surtout les raisons pour lesquelles nous l’utilisons. Qu’il devienne moins un outil de justification de nos actes et d’évitement de nos responsabilités. Mais pour cela, il est indispensable que nous ayons, avant, compris pourquoi nous l’utilisons comme nous le faisons aujourd’hui.
Deux événements récents viennent à l’appui de mon idée. D’abord, le récent sketch des mouvements antilibéraux pour désigner leur champion. On voit bien là que vers quelque bord que l’on se tourne, la volonté de pouvoir et l’intérêt personnel viennent en premier dans les intentions des individus. Elle reste souvent cachée derrière des discours qui dissimulent derrière de grandes intentions de progrès collectif, de non moins grandes envies de satisfactions individuelles.
J’ai souvent pensé, sans doute comme beaucoup d’autres, que la modestie des conditions sociales ne faisait pas la valeur des gens. Non plus que leur richesse, évidemment. Et que chez les deux, pourvu qu’on leur offre la possibilité, ou même seulement l’espoir d’acquérir du pouvoir, on pouvait assister aux mêmes actions de recherche de domination.
Je me souviens d’une anecdote lue il y a quelques années dans un petit livre de vulgarisation philosophique que j’avais trouvé très amusante : un chanteur célèbre avait lancé une opération humanitaire d’envergure pour protéger des populations sud-américaines de la déforestation et promouvoir leur cause auprès des grandes institutions internationales. L’opération avait eu je crois un certain retentissement et des fonds conséquents furent débloqués. Mais à peine ces fonds étaient-ils arrivés aux représentants locaux de la cause défendues que ces derniers, aussi pauvres à la base que les autres, ont disparus avec l’argent récolté.
En bref, que l’on donne à une personne défavorisée les moyens d’exercer le pouvoir comme le font ceux qu’ils envient et ils répéteront exactement les comportements qu’ils fustigent. Certains mollahs illettrés que l’on voit émerger ici et là en sont le plus bel exemple.
Deuxième événement, qui en fait n’en est pas un, si ce n’est à l’échelle réduite de notre petite blogosphère : les quelques débats qu’on a vu émerger récemment au sujet de l’Europe, dans une version remixée des échauffourées entre ouiistes et nonistes qui avaient eu court en 2005. Où l’on a constaté qu’un an et demi plus tard, la hache de guerre n’était toujours pas enterrée, et que les plus vifs partisans de chaque camps était toujours aussi prêts à en découdre avec ceux de l’autre bord.
Et les « débats » ou supposés tels, ne se sont, à nouveau, résumés qu’à des tentatives de clouage de bec en règle, sans la moindre volonté réelle de convaincre, et encore mois de discuter, mais seulement pour distribuer du haut de chaque piédestal les bons et les mauvais points, en raillant les uns et ralliant les autres. J’avais déjà parlé de ce type de comportement qui consiste à asséner ses idées par coups de marteau, et de l’intention tout sauf débatatoire qu’il démontre. Je n’y reviens pas.
Ce qui m’énerve en fait dans ce cas là, c’est que bien que l’on soit en train de s’écharper, nous restons tous, dans nos tranchées intellectuelles respectives (tranchées… intellectuelles… bref), persuadés de défendre de grandes valeurs, et surtout, surtout, convaincus d’agir en héritage de la tradition démocratique de l’échange argumenté du pays, et de le perpétuer par nos démonstrations.
Alors qu’il m’apparaît tout à fait évident qu’il ne faudrait pas grand-chose pour que ces prétendus débats se transforment en bataille qui traduise dans les gestes la violence des mots. Qu’on nous mette, nous les grands débateurs politiques devant l’éternel, dans le contexte d’un pays moins civilisé, moins développé, dont les lois restent balbutiantes, qu’on nous fasse naître dans un environnement pauvre et peu éduqué, et on verrait ce qu’il resterait de notre capacité à retenir nos coups. Que nul n’en doute : au vu de la méchanceté affichée de chaque côté, et parfois par ceux que l’on croit être les meilleurs, il n’en resterait rien. Prétendre le contraire n’est qu’un pur aveuglement.
C’est pour cette raison qu’appeler à réfléchir d’abord à son propre comportement face à la contradiction, face au pouvoir des autres, face aux contraintes qui empêchent la réalisation de nos désirs, etc. comme je l’ai fait récemment, n’est à mon avis pas si simplet que ça. C’est pour cette raison qu’à l’approche de la nouvelle année, qui sera peuplée d’opportunités de se mettre sur la gueule, comme on dit vulgairement, je nous souhaite de parvenir à trouver les bases sur lesquelles de vrais dialogues peuvent avoir lieu. Et qu’ils ne restent pas que des tournois de lancement de piques et de mise au pilori. Même si je me doute bien que ces changements que j’appelle de mes vœux, ne peuvent être que longs à venir, ne serait-ce que parce que je constate sans cesse mes propres limites à les mettre en oeuvre.
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