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24/03/2006

Sociologie française et CPE

C’est un article très intéressant de The Observer découvert dans le Courrier International de la semaine dernière qui me ramène sur les rivages troublés du CPE. Dans cet article, Jason Burke, correspondant en France du journal anglais, aborde la question des manifestations actuelles contre le nouveau contrat proposé par le gouvernement d’un point de vue proche de la sociologie. Car désormais c’est assez clair, les manifestations qui ont lieu dépassent le seul cadre du CPE.

 

Il observe avec étonnement, et aussi un certain amusement, comment les jeunes qui défilaient sous sa fenêtre le samedi 12 mars semblaient loin des réactions qu’il aurait pu observer dans son propre pays dans le cadre d’une réforme similaire. Le faible impact prévisible de la réforme en cours ne devrait-il pas soulever que de maigres réactions au lieu de cette incroyable levée de boucliers où l’on sent se réveiller un parfum de mai 68 ?

 

D’où vient cet écart, si grand, entre les mouvements sociaux, si fréquents et si forts, constatés en France et ce qui se passerait dans tout autre pays d’Europe ? La France semble-t-il, devient de plus en plus difficile à comprendre pour les pays étrangers. Tant et si bien que Jason Burke égrène au fil de son article le lexique de base nécessaire à assimiler pour cerner notre réflexion politique et sociale.

 

L’analyse qu’il propose ensuite, a sans doute souvent été avancée, mais elle me semble néanmoins mériter d’être reprise pour comprendre la situation actuelle et mieux l’évaluer. L’essentiel écrit Burke, vient de ce que la France reste toujours plus ou moins en marge du mouvement de mondialisation qui gagne les autres pays.

 

« France is defiantly not part of the consumerist, capitalist, US-led economic and cultural wave that is engulfing the world. France is different.”

 

Or, cette différence, que je crois effectivement assez fortement revendiquée dans notre pays, notamment au travers de cette “exception culturelle” que nous affirmons souvent avec fierté, ne peut survivre aux forces de pression s’exerçant constamment par l’extérieur sur notre coque nationale que si un projet géopolitique mondial lui donne un appui solide qui en fasse autre chose qu’une revendication utopique. Ce projet, c’est le fameux monde multipolaire si cher à Chirac, et dont l’idée à probablement gagné la plupart des gens.

 

Et dans ce projet, la place que nous souhaitons pour la France n’est évidemment pas celle d’un simple participant à un pôle concurrent à celui des Etats-Unis. Il s’agit clairement d’en prendre le leadership afin que notre présumée différence puisse s’exprimer pleinement. Ainsi Burke note-t-il :

 

"[In their view] the leaders of the pole opposed to the Anglo-Saxons’ would be the French."

 

Il poursuit en décrivant ce que ce terme “Anglo-Saxon” recouvre en France et quelles en sont les connotations:

 

"Anglo-Saxon […] means anglophone, economically liberal, rampantly capitalist. It means the brutish British with their powerful economy and low taxes, their lower levels of unemployment but higher levels of poverty. It means the unsophisticated, insular, ignorant, crassly self-confident Americans […]”

 

L’analyse peut paraître simpliste, trop souvent rabâchée, mais elle contient un gros fond de vérité qu’on ne peut vraiment pas nier. Je crois comme Burke que LA grande peur française se situe bien là : dans le risque de voir notre identité disparaître, emportée par la vague culturelle américaine, et dans le risque qu’en suivant les autres pays dans la voie expresse de la mondialisation, sans avoir pu vraiment au préalable anticiper ce vers quoi elle nous menait réellement, on se retrouve à plus ou moins long terme dans une impasse sociale d’où on ne pourra plus sortir.

 

Cette crainte est probablement alimentée par une intuition collective : celle que le libéralisme sur lequel repose la mondialisation n’est que la traduction en idéologie économique de la tendance préoccupante de nos sociétés modernes vers l’individualisme. Le libéralisme économique fonctionne sur le principe de la concurrence libre, ce qui signifie au final que dans ce système c’est le meilleur qui gagne, avec le corollaire naturel et très fréquent du « chacun pour soi ».  Ce sont les excès de cette logique libérale, dont je crois nous avons peur en France, car, pensons-nous, ils peuvent toucher aussi bien nos emplois que notre mode de vie. Ne plus créer qu’une société jungle dans laquelle plus aucun projet collectif n’est envisageable.

 

« All is thus insecure, threatened, precarious, wether jobs or a way of life. » Ecrit encore Jason Burke.

 

Philosophiquement, cette crainte ne m’apparaît pas illégitime. J’ai déjà indiqué au détour d’une note se fondant sur la théorie de Laborit quel pouvait être le piège de la concurrence. Celle-ci institue une logique d’affrontement, même si celui-ci n’est qu’économique. Dans cet affrontement, les adversaires ont tous le même objectif, ils veulent tous obtenir la même gratification. Mais celle-ci n’est pas partageable en autant de part qu’il y a de concurrents, et certains vont donc nécessairement disparaître dans la bataille.

 

Avec la notion de propriété et l’émergence du besoin de gratification est née une tension naturelle qui nous pousse à nous affronter les uns les autres. Le principe de la concurrence participe pleinement à ce schéma, et c’est pourquoi je comprends qu’on puisse s’inquiéter de ce que ce principe s’étende de façon aussi généralisée à la planète. Je ne vais pas réécrire tout mon précédent billet sur le sujet, et vous y renvoie donc, surtout ceux qui jugeraient que ce n’est là que l’idée d’un nostalgique benêt du communisme (je ne suis pas communiste et j’espère ne pas être un benêt).

 

Maintenant qu’en est-il de la réalité de cette crainte française sur les plans économiques et sociaux ? Est-elle un pur fantasme ou s’appuie-t-elle sur quelques éléments tangibles ? Je ne vais pas m’engager ici dans une analyse très détaillée de la question à la manière de Ceteris Paribus, ne serait-ce que pour ne pas me couvrir de ridicule par rapport à ce qu’il serait capable de produire. Mais je voudrais tout de même relever quelques indicateurs qui m’apparaissent comme étant les plus pertinents pour juger la performance d’un système économique et social : le taux de croissance, le taux de chômage, le taux de pauvreté, l’espérance de vie, et le taux de mortalité infantile, les deux premiers indicateurs servant essentiellement à la mesure du système économique, et les trois suivants étant plus orientés vers la performance du système social. Basique, sans doute simpliste, mais ces chiffres sont à mon sens ceux qui parlent le plus, c’est pourquoi je n’ai retenu qu’eux.

 

Ces chiffres sont extraits de données de l’OCDE. Je ne présente volontairement que quelques pays afin d’éclaircir les tableaux et d’en rendre la lecture plus aisée. Pour voir l’intégralité des informations, suivre les liens.

Tout d’abord, voyons les chiffres de la croissance et du chômage pour les années 2004 et 2005. N.B : les taux de chômage du R-U, de la Norvège et de la Suède ne figuraient pas dans les données 2005 que j'ai récupérées. (j'espère que les tableaux sont lisibles ainsi car ils ne s'agrandissent pas quand on clique dessus...) :

medium_taux_de_croissance_ocde.jpgmedium_taux_de_chomage_ocde.jpg

 

Pas besoin de grandes explication : la France a affiché ces deux dernières années l’un des taux croissance les plus faibles des pays de l’OCDE, et inversement l’un des taux de chômage les plus élevé. Petite incise ici concernant le cas du Royaume-Uni où je renvoie à une ancienne note de Krysztoff qui avait montré que les chiffres du chômage anglais ne reflétaient pas la réalité. Sur ce point je n’ai encore rien lu qui vienne contredire son analyse de façon probante. Mais on comprend en lisant ces chiffres que les économistes soient nombreux à réprouver la voie suivie par la France et qu’ils conseillent plutôt de s’en remettre aux recettes libérales appliquées avec succès dans les pays Anglo-saxons. Les Etats-Unis pour ne citer qu’eux, présentent des taux de croissance supérieurs à la France depuis maintenant presque 15 ans ! Pourquoi n’applique-t-on donc pas leurs recettes ?

 

En fait, le défaut que je trouve dans les articles économiques que lis ici ou là, est qu’ils se restreignent trop souvent à leur seule discipline pour juger de questions qui nécessitent des enquêtes plus globales. L’analyse économique ne suffit pas à embrasser les enjeux de la croissance et du chômage, et je note qu’on semble souvent oublier que cette discipline n’est en aucun cas une fin en soi, pas plus que la performance économique d’un pays n’est une fin en soi.

 

L’économie n’est qu’un moyen, un outil, pour accéder à plus de bien-être, à une vie sociale plus harmonieuse. L’élevée au rang d’étalon suprême à l’aune de laquelle devrait être prise toute décision serait une grave erreur à mon sens, car elle ne peut pas prendre en compte tous les éléments qui contribuent à cet objectif final que j’ai indiqué.

 

Il faut donc évaluer aussi la performance sociale d’un pays pour bien évaluer son modèle. Voici les chiffres trouvés sur le site de l’OCDE en matière de pauvreté, d’espérance de vie et de mortalité infantile, indicateurs qui me semblent être parmi les plus pertinents pour évaluer ce qui nous intéresse ici (le graphique sur la pauvreté que je présente croise les taux de pauvreté avec les dépenses publiques, seul l'indication du taux de pauvreté m'intéresse ici -si vous trouvez plus clair, n'hésitez pas à me l'indiquer).

medium_graphique_pauvrete.2.jpg

medium_esperance_de_vie_ocde.4.jpgmedium_taux_de_mortalite_infantile_ocde.3.jpg

 

 

On constate à la lecture de ces tableaux que si la France semble bien en retrait sur le plan de la performance économique, elle reste toutefois plutôt en avance par rapport au Royaume-Uni et aux Etats-Unis concernant sa performance sociale. Le taux de pauvreté du Royaume-Uni est proche de 8%, celui des Etats-Unis culmine à près de 14%, tandis que celui de la France est parmi les plus faibles, s’établissant à près de 6% seulement. Ces éléments, et surtout le taux de pauvreté, sont souvent ceux qui sont mis en avant par les contempteurs du modèle anglo-saxon. Et je dois dire que sur ce point je m’associe à eux pour dire qu’à leur lecture, il s’en faut de loin que la performance économique soit un objectif prioritaire, et que la prudence est bien de mise quant à suivre les recettes anglaises et américaines.

 

Trois choses maintenant pour conclure ce billet.
La première c’est que finalement je ne fais ici que soulever des questions et que j’apporte peu de réponse. D’une manière générale je dois dire que je comprends l’inquiétude qu’ont certains face à la voie de la mondialisation libérale qu’on nous assène de plus en plus comme étant obligatoire, alors même que les résultats que l’on constate dans certains pays sont loin d’être probants. On avance un peu dans l’inconnu, et si la méfiance serait sans doute excessive, du moins la prudence me semble de mise quant à juger des effets à long terme des modèles économiques proposés.

 

La deuxième c’est que cette rébellion française à un intérêt, peut-être même à une échelle supérieure que celle de notre seul pays. Car elle crée une forme de dialectique, un débat qu’il me semble naturel et bon d’avoir sur des éléments aussi difficiles à évaluer, tant sur de longues durées qu’à l’échelle d’une planète entière. Cela évite d’avancer tout schuss avec un seul bâton en main pour se guider, et permet donc que des réajustements puissent se faire. A l’échelle mondiale bien sûr cela paraît inaccessible tant notre influence est devenue dérisoire, mais au moins dans notre pays, et peut-être encore un peu à l’échelle européenne cette dialectique n’est-elle pas inutile.

 

La dernière enfin, c’est que malgré tout cela, fonctionner sur la peur de l’avenir ne me paraît évidemment pas sain. Elle génère des réflexes défensifs stériles de repli sur soi, de recroquevillement. Elle pousse à ne réagir que par précaution et non par proposition, ce qui, au final, assèche le pays, et accroît notre sentiment de frustration. Rien de vraiment bon ne peut sortir de cette peur si on ne sait pas la transformer en une critique constructive qui nous sorte de l’immobilisme. Mais pour cela il faut des changements d’orientation politique importants, et beaucoup, beaucoup de communication, d’écoute, d’explications avec une population qui semble décidemment ne plus avoir confiance en grand-chose, et en ses représentants peut-être moins qu’en tout le reste.