Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18/04/2006

Pause du langage

Il y a déjà quelques mois, Damien a produit une note très intéressante évoquant certaines pistes envisageables pour réinstaurer une situation sociale qui nous garderait de revivre les évènement de l'automne dernier dans nos chères banlieues. Au-delà des constats habituels il était effectivement bon de se pencher sur le fond des choses et de proposer une analyse précise et des solutions concrètes au problème posé.

 

D'autant que l'on a vu à l'occasion des manifestations contre le CPE les mêmes individus reproduire exactement les mêmes comportements, toujours aussi effrayants. La casse pour la casse, la bagarre pour la bagarre, bref la logique de chaos total à l'oeuvre. Mais ce qui inquiète surtout dans ces évènements, au-delà de leurs conséquences directes, c'est qu'ils laissent d’abord désarmés, parce qu'ils détruisent tous les fondements logiques de nos comportements habituels. On agit presque toujours en vue de quelque chose, pour atteindre un objectif.

 

La logique de destruction sort de ces schémas, puisque les casseurs ne rapportent aucun gain de leurs casses (si ce n'est à travers quelques vols, certes, mais je ne crois pas que la majorité agissait avec le but final de voler). Ils ont détruit, c'est tout, et personne n'y gagne au final, il n'y a pas de gratification derrière cela. C'est pour cela que cette logique inquiète tant: parce qu'elle est dans le fond parfaitement illogique et déraisonnable. Dès lors que faire pour convaincre ces personnes de changer de comportement puisque précisément elles refusent d'agir de façon raisonnable ? Quelle maîtrise peut-on prétendre avoir sur des personnes aux comportements insensés et imprévisibles?

 

C’est cette question qu’il faut notamment parvenir à résoudre pour trouver une solution pérenne : qu’est-ce qui peut pousser les gens à agir de telle façon ? Comment faire en sorte que ces causes disparaissent ? Damien dans son billet, abordait notamment, au milieu d’autres propositions concrètes, une idée que je crois très juste : la solution passera notamment par la maîtrise du langage, qui est une des clés de « l’embourgeoisement des barbares ».

 

Il doit exister des études qui démontrent une corrélation entre maîtrise du langage et réussite sociale, et sans doute également (et c’est forcément une conséquence) entre non maîtrise et dérive sociale (combien de prisonniers sont illettrés ?). Je n’ai pas encore trouvé de telles études, mais si un lecteur en connaît je suis preneur. Ensuite, il faut bien sûr préciser mieux quels sont les enjeux du langage. Ce ne sera pas encore l’objet de ce billet, mais j’indique tout de même deux idées simples qui sont à mon avis de bonnes pistes de départ :

 

1. La maîtrise du langage, permet la maîtrise de la pensée. La pensée, c’est le verbe, elle ne peut exister sans celui-ci. Et moins le langage est maîtrisé, plus la pensée est confuse et trouble (et vice versa). Et une pensée confuse entraîne naturellement des comportements confus. Il me semble donc très important de réhabiliter le langage et d’accorder une meilleure place au français dans les écoles, notamment en se fixant des objectifs forts concernant la maîtrise de la lecture et de l’écriture à la sortie de la primaire. Attention, je ne dis surtout pas qu’il faille formater le langage, mais l’acquisition d’un vocabulaire riche et d’une syntaxe propre me semble être des choses importantes (quoi l’orthographe ? hum, oui aussi, mais j’ai bien peur que mes pages n’en soient pas toujours le meilleur exemple…).

 

2. Le langage pose aussi la question de l’identité. Parce qu’il est un outil qui construit l’identité d’une personne. Mais cette construction de l’identité par le langage présente aussi le risque, simultanément en fait, d’ostraciser et d’exclure. C’est tout le sens du billet que j’avais écrit il y a plusieurs mois au sujet de l’adhésion de la Turquie dans l’UE : plus on définit une identité de manière forte, moins cette identité laisse de place à l’ouverture. Et inversement, plus les limites qui définissent une entité sont floues, « ouvertes » en quelque sorte, moins l’identité de celle-ci est précise et donc moins cette entité est identifiable (la chose a moins d’identité).

 

On voit bien ce schéma se construire parmi les populations des « jeunes des banlieues ». Ils se sont construit un langage qu’eux seuls pratiquent, par lequel ils se reconnaissent comme appartenant au même groupe, et qui leur permet en même temps de reconnaître ceux qui n’y appartiennent pas. En dehors de la compréhension et de la pratique de ce langage, les personnes sont rejetées. C’est un peu « casse-toi tu pues, t’es pas d’ma bande ». Pour bien s’en apercevoir il suffit d’imaginer quelqu’un utilisant un langage d’aristocrate pour établir le contact avec les autochtones de Bondy. On rigolerait. Mais lui peut-être pas longtemps. (je trace l’idée en gros là).

 

Le défi est donc ici de trouver comment faire en sorte que le langage ne devienne pas un outil de clivage. Je ne poursuis pas plus sur ce billet. Il faudrait consacrer un travail assez conséquent pour dégager des éléments plus intéressants. Cela demande du temps, et j’espère m’y mettre un de ces jours, mais pas tout de suite.

 

En effet (et c’est un peu l’explication du titre de ce billet), je risque de consacrer moins de temps à mon blog dans les semaines à venir. D’abord pour des raisons pratiques qui vont m’en éloigner un peu. Mais aussi parce que j’ai un peu besoin de reprendre un second souffle pour produire des choses convenables. Ce que j’ai proposé ici depuis mon dernier billet sur l’aide début mars m’a peu satisfait, voire très peu, et je ne crois pas intelligent de continuer si c’est pour écrire des choses sans intérêt. Personne n’y gagnerait, et vous sans doute encore moins que moi.

 

A moins qu’une actualité particulière ou une inspiration nouvelle ne me rappelle dans ces parages, je risque donc de me faire plus discret. J’espère toutefois que ça n’éloignera pas tout le monde de ces pages.

 

Add du 19.04: je suis vraiment un mufle. J'ai complètement oublié de parler du travail engagé par Aymeric sur son blog au sujet de Jean Gagnepain (que je ne connais pas). On lira certainement avec profit sa série de billets sur la linguistique.