Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06/02/2006

Encore deux choses sur les caricatures de Mahomet

Deux éléments que je n’ai pas évoqués avant et qui me semblent utiles à avoir clairement à l’esprit pour bien comprendre ce qui se passe en ce moment à propos des caricatures de Mahomet.

 

Tout d’abord on aurait tort dans cette affaire de nier le véritable choc des cultures qu’elle démontre. Il est caricatural, excessif, sans doute, mais il est bien là, et si on l’ignore on n’apportera aucune bonne réponse à la situation actuelle. A ce sujet, les meilleurs articles que j’ai lu sont chez Ludovic Monnerat, ici, et encore . Pour ma part, étant de culture occidentale, et ayant été élevé dans les valeurs de la tolérance et de la démocratie, je me situe plutôt clairement dans le camps des défenseurs de la liberté d’expression.

 

Mais je voudrais ici tenir quelques instants le rôle de l’avocat du diable. Monnerat le dit très bien, alors que nous mettons en avant des valeurs laïques pour gouverner nos comportements, les pays musulmans mettent eux en avant, question de culture, des valeurs religieuses. En d’autres termes, oui leurs priorités, avant toute autre considération, sont orientées en fonction de leur religion qui, estiment-ils, doit être absolument respectée. Et oui, ce ne sont pas là nos valeurs, et elles les contredisent, au moins en partie. Mais il faut bien comprendre que dans ces conditions, leur demander de modifier leur échelle de valeurs, leurs références comportementales, en adoptant notre grille de lecture laïque n’est presque rien d’autre que de leur demander de renoncer à leur religion. Je force un peu le trait, et si j’ai des lecteurs musulmans ils pourront peut-être me trouver léger dans les fondements que j’attribue à leurs comportements, mais j’ai tout de même le sentiment qu’on n’est pas loin de ça.

 

Dès lors on comprend qu’il y a un vice majeur, évident, dans la démarche adoptée aujourd’hui par les défenseurs de la liberté d’expression. Car dans notre empressement à défendre ce principe essentiel, vital même pour une démocratie, qu’est la liberté d’expression, on oublie tout bonnement quel objectif doit être donné à notre (ré)action. S’il ne s’agit que de donner son opinion et de tourner ensuite ses idées de la meilleure manière possible pour parvenir à démontrer qu’on a raison (avoir raison, voilà un « concept » dont il faudra un jour que je dise le mal que j’en pense), on ne doit pas s’étonner de ne soulever que colère et mépris. Si véritablement on est attaché à ce principe, il est beaucoup plus raisonnable de chercher à convaincre de sa justesse. Mais convaincre et vouloir avoir raison sont deux choses (très) différentes.

 

Et si j’approuve la liberté qu’avaient les journaux danois de publier les caricatures de Mahomet, je suis par ailleurs certain qu’ils n’avaient absolument aucune chance de convaincre aucun musulman réellement croyant que cette liberté se situait au dessus du respect dû au prophète. Je trouve pour ma part important de bien mesurer les conséquences de ses actes. Oui, ces journaux avait le droit le plus absolu de publier ces dessins. Mais qu’ont-ils fait d’autre qu’établir dès le départ un rapport de force en le faisant ? Qui d’autres que des convaincus pouvaient-ils prétendre persuader de l’importance de la liberté d’expression en agissant ainsi ?

 

Si l’on croit en un principe, et qu’on veut le défendre, il faut alors s’en donner les moyens les plus pertinents, ceux qui ont le plus de chance d’aboutir à un résultat efficace. Sinon on ne fait rien d’autres que bomber le torse. Ce qui est terrible ici, c’est que dans la très grande majorité des cas, on agit ainsi sans même s’en apercevoir. Les défenseurs du droit d’expression ne réfléchissent pas à ce qu’il faudrait faire pour persuader leurs détracteurs du bien fondé de leurs idées. Ils ne pensent qu’à chercher les arguments, les plus massues possibles, qui vont boucler le bec de leurs adversaires.

 

Et pourquoi agit-on naturellement ainsi ? A cause de lui, de l’orgueil. Parce que sur des sujets aussi sensibles on a vite fait de se mettre soi-même dans la balance du débat, alors que ne devrait s’y voir affronter que des idées. Dès lors on ne tente plus vraiment de défendre ces idées, il s’agit de se sauver soi-même au regard des autres. Si l’on parvenait à ne mettre dans la balance que nos idées sur ces sujets on s’apercevrait plus vite de l’inanité d’une démarche qui ne fait que placarder son opinion avec le plus de force possible, mais sans vrai souci de convaincre en étant pédagogue.

 

Et dans un conflit culturel aussi important que celui qui est maintenant à jour, si l’on n’essaie pas d’être un minimum pédagogue, on a perdu d’avance. On empêche le dialogue avant même d’avoir commencé.

 

Il y a un deuxième élément qui me semble important, et qui explique, au moins en partie, que l’embrasement soit aussi important : la combinaison entre la soif de pouvoir, et l’inhibition de l’action dans laquelle se sentent probablement nombre de pays musulmans vis-à-vis de l’occident.

 

La soif de pouvoir d’abord, qui est déjà naturellement bien développée chez chacun d’entre nous, ne pensez pas que vous y échappez du fait de votre bonne éducation, est en plus ici renforcée par plusieurs éléments. D’abord un élément de circonstance : l’élection du Hamas du 25 janvier (pas le 26 Koz, le 25, le délai me semble donc suffisant pour que ce soit un élément déclencheur) qui a légitimé d’un coup un groupe terroriste et ses méthodes aux yeux de beaucoup de musulmans de cette région.

 

Souvenez-vous (voir fin du billet), le peuple a parlé, de façon démocratique, donc ce qu’il dit est juste et bon (sic). L’idolâtrie du peuple peut mener, contre lui, à sa perte. Je crois toutefois qu’il faut le comprendre, et même l’accepter : aujourd’hui aux yeux de la majorité des palestiniens, le Hamas EST légitime. Pas du fait de son passé, de ses idées, de ses projets. Non, il est légitime parce que les palestiniens l’ont élu. Et cette légitimité fait sauter la chape morale qui pouvait avant exister dans certains esprits concernant ses actions. Là le risque est grand de voir les dérives et les manifestations de force se succéder. A partir du moment où l’on a trouvé un fondement moralement difficile à attaquer de l’usage de la force, on peut craindre des évolutions inquiétantes. Et dans ce contexte, les caricatures danoises sont venues encore renforcer ce point. Elles ont donné un alibi de plus, dont la légitimité, la justesse n’a même pas besoin d’être expliquée pour la majorité des musulmans de ces pays. On désinhibe le désir de manifester sa force, on donne des raisons qu’eux jugent probablement presque morales, de réagir avec violence.

 

L’inhibition de l’action lorsqu’elle est libérée, est dangereuse. Elle est nourrit de la frustration ressentie pendant tout le temps où l’on a été inhibé. Et plus cette frustration est longue et forte, plus sa libération risque de se faire de façon violente. Aujourd’hui cette inhibition existe je crois de façon évidente dans les pays musulmans vis-à-vis de l’occident. Ils sont tous les jours confrontés à notre mode de vie, à notre hégémonie culturelle, et cela ne fait que croître. Nous ne nous cachons parfois même pas de notre intention de leur « faire profiter » de ce que nous avons. Mais pour nombre d’entre eux, il y a fort à parier que ce soit ressenti comme une agression contre leur propre mode de vie, comme une remise en question des valeurs qui soutiennent leurs sociétés. L’inhibition grandit avec ceci, elle se renforce, elle se radicalise.

 

Le cocktail d’une inhibition forte, libérée par des évènements qui supprime les interdits moraux qui pouvaient retenir les pulsions violentes, qui même selon leurs valeurs peuvent justifier pas seulement de contester mais de combattre, me semble explosif. L’embrasement actuel en est la démonstration. Ce qui m’inquiète particulièrement ici, c’est que cet évènement désormais fera date. C’est un nouveau poinçon dans les rapports Moyen-Orient-Occident. On n’oubliera pas. Ni d’un côté, ni de l’autre. Et chacun, guidé par la certitude de détenir la vérité et aveuglé par son besoin de justifier sa position et donc lui-même, va rester sourd aux appels de la raison de rouvrir un vrai dialogue sur ce sujet. On n’arrivera plus à démêler la pelote, ce qui serait pourtant la seule chose saine à faire. On laissera le temps recouvrir tout ça, et ça resurgira à une autre occasion. C’est presque imparable.