17/05/2006

Enquête du CEVIPOF - quelques points importants

Regardant hier soir une partie de l'émission France Europe Express, mon attention a été fortement retenue par l'annonce des résultats de l'enquête du CEVIPOF, ou devrais-je dire, du Baromètre Politique Français (2006-2007) CEVIPOF-Ministère de l'Intérieur. Cette enquête est disponible sur Internet, vous la trouverez ici, et Vérel y a déjà consacré avant moi un billet.

 

Je reviens tout de même dessus, pour complèter certaines informations bien relevées par Vérel. Pour ce faire, je prends les principaux résultats de l'enquête dans l'ordre où ils apparaissent, et y ajoute mes commentaires personnels (je ne reprends pas tout, sinon vous verrez trop que ce billet n''est qu'un plagiat facile, ça ferait désordre).

 

Les préoccupations des français

Sans aucune surprise, c'est la question du l'emploi qui arrive en tête, et largement devant le reste, avec 38% de sondés qui déclarent que c'est leur principale préoccupation. Notons que sur cette question, le sujet de l'insécurité n'est retenu comme primordial que par 6% des sondés, et celui de l'immigration par 5% uniquement.

 

La situation personnelle

Une courte majorité déclare s'en sortir difficilement avec ses revenus. Je note sur cette question qu'un pourcentage identique de 42% de sondés dit s'en sortir difficilement et facilement (les réponses possibles étant: trés difficilement, difficilement, facilement, très difficilement). Je ne suis pas sûr que l'on puisse extraire grand chose de cette parité. En revanche les réponses glanées aux extrêmes (très difficilement et très facilement) sont intéressantes. Ils sont 12% à estimer qu'ils s'en sortent très difficilement contre 4% qui disent s'en sortir très facilement. Il serait intéressant sur ce point de connaître l'évolution de ce sentiment, par exemple depuis 5 ans. Je trouve tout de même que 12% de foyers à s'en sortir très difficilement avec leurs revenus est une marque élevée.

 

Sur la question des chances de réussite des jeunes par rapport à leurs parents, le résultat est sans appel. 76% estiment que les jeunes d'aujourd'hui sont moins bien lottis que leurs parents. Ce résultat me semble très important, du fait de l'ampleur du pessimisme qu'il démontre, sur une question qui en dit long sur la vision que l'on a de son pays et sur l'évolution qu'on lui prédit.

 

Les valeurs

On trouve quelques résultats très intéressants dans cette rubrique, dont certains sembleront peut-être un peu contradictoires . Tout d'abord 65% des sondés se déclarent favorables au droit de vote des étrangers résidants en France lors des élections municipales (je me serais attendu à moins). Mais 53% estiment qu'il y a trop d'immigrés en France. Je vois clairement là le résultat de la communication politique de certains sur le sujet du droit de vote des étrangers. Mais on peut se demander si le 65% n'est pas inspiré par de simples déclarations d'intention qui ne seraient guères suivies dans les actes le jour d'un référendum sur la question. Je note enfin que "seulement" 40% des sondés indiquent qu'"on ne se sent en sécurité nulle part". Mais quelle curieuse formulation pour évoquer la question de l'insécurité. Elle me semble exclure un grand nombre de réponses qui feraient état d'un sentiment d'insécurité, qui n'apparaissent pas ici, parce que tout de même, dire qu'on n'est plus en sécurité nulle part est pour le moins extrême (mon seulement est donc un peu ironique).

Sur les questions à orientation plus économiques, on note une tendance vers plus de libéralisme, puisque 63% déclarent que les entreprises devraient avoir plus de libertés, et 58% pensent que les chômeurs pourraient trouver du travail s'ils le voulaient, une idée qu'on trouve plutôt dans la bouche des libéraux. Pour moi ces points montrent avant tout que la politique française est sans doute moins prise en otage par les idées d'extrême gauche que ce que l'on nous dit souvent. On peut rapprocher ces résultats de celui glané dans la rubrique Déclin, ouverture, modèle où l'on voit que 54% des sondés pensent que le chômage pourrait être réduit par une plus grande flexibilité du marché du travail.

Un dernier point concernant l'opinion sur la peine de mort. Heureusement, une large majorité (62%) s'y déclare défavorable. Mais je remarque tout de même qu'il reste 19% de la population à estimer qu'il serati tout à fait bon de la rétablir. C'est 19% de trop.

 

L'implication dans le débat public

Deux résultats intéressants dans cette rubrique: d'abord le degré d'intérêt exprimé pour la politique. Les résultats sont partagés, avec une petite majorité qui expriment plutôt un désintérêt (56%). Nous ne serions que 12% à nous y intéresser beaucoup, ce qui me semble très faible. Pour tout dire, ce résultat me semble franchement inquiétant. Et il présage de futurs taux d'abstention qui sont des signes forts d'affaiblissement démocratiques. Sur ce point, pour une réflexion sur la question Faut-il s'intéresser à la politique, je me permets de vous renvoyer à un de mes premiers billets sur ce blog.

Le deuxième résulat qui concerne la participation aux élections, est un peu surprenant, ainsi que le note très bien Vérel. En effet, 87% des sondés déclarent avoir voté à toutes ou presque toutes les élections depuis qu'ils ont le droit de vote. Quand on sait que le taux d'abstention est très régulièrement supérieur à 20% (même au deuxième tour de 2002, alors que la participation était record), on est en droit de lever le sourcil quant à la crédibilité de ces réponses.

Enfin dernière chose, la confiance accordée aux différents médias d'information. A ma grande surprise, c'est la télévision qui remporte la palme, loin devant tous les autres, avec 44% de sondés qui déclarent lui accorder leur confiance. La presse écrite remporte, seulement, 20% des suffrages, et Internet est quasiment dernier, avec seulement 4% de sondés qui préfèrent ce média aux autres. Evidemment, voilà qui est de nature à remettre en cause de façon forte l'idée répandue dans la blogosphère (hors skyblog s'entend), que les blogs pourraient progressivement supplanter la presse. En tout cas, ça me semble indiquer assez clairement que le buzz sur ce sujet n'est que l'affaire d'un microcosme.

 

L'action politique et la confiance

On y constate que l'opinion sur l'action du gouvernement actuel lui est largement défavorable, comme on pouvait s'y attendre, mais toutefois pas autant que ce que la dégringolade de la côte de Villepin aurait pu faire anticiper. "Seulement" 64% des sondés ont une opinion négative de l'action du gouvernement. Si on m'avait demandé un pronostic, j'aurais plutôt dit entre 70% et 80%.

Concernant l'évolution perçue du chômage, il est très intéressant de constater que la balance penche nettement du côté de ceux qui estiment que le chômage a augmenté, allant en cela à l'inverse des courbes indiquées chaque mois par le gouvernement (exception faite de janvier). Malheureusement pour celui-ci, ses efforts ne sont donc pas reconnus, et on peut y voir un indice de plus de son incapacité à communiquer efficacement sur son action. Le problème pour lui, c'est que le noeud de la tactique politique est là.

Viennent ensuite deux résultats, qui sont à mon sens les plus importants et les plus frappants de l'étude. En effet, 74% des sondés expriment un avis pessimiste sur l'évolution économique du pays, chiffre absolument énorme, à mettre en parallèle avec les 76% qui exprimaient une opinion sombre sur les chances des jeunes comparées à celles de leurs parents. Et 69% indiquent qu'ils ne feraient confiance ni à la droite ni à la gauche pour gouverner le pays, chiffre encore considérable, qui marque très nettement le divorce des citoyens avec la politique, et qui constitue à mon sens le plus gros défi à relever dans les années à venir, si nous ne voulons pas que la démocratie dans notre pays ne soit plus qu'un titre sans substance. On peut rapprocher de ce résultat, celui obtenu par l'enquête dans sa dernière rubrique (L'orientation politique) où le plus grand nombre de sondés (37%) déclarent n'être ni à gauche, ni à droite.

 

Déclin, ouverture, modèle

On retrouve ici, sans surprise, une majorité de personnes qui estiment que la France est aujourd'hui en déclin. Toutefois, je suis surpris que la proportion exprimant cet avis (52%) ne soit pas plus proche de celle qui évoque son pessimisme quant à l'évolution économique du pays. Cela voudrait-il dire que certains éléments non économiques contre-balancent de façon importante la marasme sur l'économie ? Si l'on en croit le résultat détaillé, qui suit, il est permi d'en douter. Quasiment tous les points présentés sont dans le rouge selon, les sondés: pouvoir d'achat, école, système de santé, compétitivité, solidarité dans la société et influence de la France dans le monde. Seul la recherche et l'innovation (???) et le rayonnement culturel (???) apparaissent aux sondés comme étant en progrès.

La suite continue d'étonner. En effet, 43% des sondés estiment que la France devrait s'ouvrir d'avantage au monde d'aujourd'hui. On se souvient pourtant qu'ils étaient 53% à penser qu'il y avait trop d'immigrés. Et on découvre plus loin qu'ils sont 46% à estimer que la mondialisation est un danger pour la France, parce qu'elle menace ses entreprises et son modèle social, contre seulement 24% qui pensent que c'est une chance. On voit même de façon plus détaillée dans le tableau qui suit que la mobilité croissante des travailleurs au sein de l'UE est perçue comme un danger, ainsi que celle des individus en général. On peut raisonnablement se demander s'il reste vraiment une possiblité d'ouverture à notre pays, s'il doit rejeter les étrangers et la mondialisation.

Là encore, les réponses données me semblent très clairement indiquer qu'on en reste à de pures (et présumées nobles) déclarations d'intention, mais que dès qu'il s'agit de les mettre en oeuvre tout le monde disparaît. C'est encore un peu plus clair au travers de la réponse donnée à l'opinion concernant le mélange des cultures, où 35% des sondés répondent que c'est une chance contre 30% qui répondent que c'est un danger. On voit bien que dès qu'on sort les mots nobles, les réponses deviennent plus favorables. Mais le paradoxe soulevé par ces réponses contradictoires est bien que dès qu'il s'agit concrètement d'agir pour donner corps aux belles idées, il ne reste malheureusement plus grand monde.

Dernier point sur l'UE. La construction européenne apparaît encore comme un danger pour la France, pour 41% des sondés, alors que seulement 27% estiment qu'elle représente une chance. On voit là le prolongement du vote du 29 mai 2005. Il apparaît très ancré, et le travail à réaliser pour inverser la tendance est sans doute considérable.

 

L'image des personnalités politiques

Où l'on découvre enfin une évaluation du potentiel des différents candidats potentiel lors du premier tour de l'élection présidentielle. Sans surprise, Sarkozy et Royal sont devant, avec respectivement 46% et 45% de sondés qui déclarent probable qu'ils votent pour eux (attention, le total excède largement les 100%, les sondés ayant dû indiquer pour chaque candidat s'il existait une probabilité qu'ils votent pour lui). Fabius est clairement out (il est même le dernier dans le classement du côté socialiste), Villepin, avec 25%, obtient un score en relation avec sa côte de popularité actuelle, et (agréable) surprise, Le Pen est plutôt loin, avec un score de seulement 17%, et surtout 76% qui déclarent qu'il n'est pas probable du tout qu'ils votent pour lui, le plus mauvais score de tous les candidats présentés. Notons d'ailleurs, qu'à la question "quelle est la personnalité à qui l'on fait le plus confiance pour protéger la France du mond d'aujourd'hui, Sarkozy a battu tout le monde à plate couture, avec 34%, loin devant Ségolène Royal qui n'obtient là que 12%. Ce résultat, mis en relation avec le score timide de Le Pen relevé ci-dessus, me semble montrer assez clairement que la stratégie de Sarkozy d'aller chercher les électeurs FN fonctionne bel et bien. Enfin, pour en terminer avec Le Pen, les résulats de la question qui évoque les traits d'image qu'on lui associent me semblent également éloquents. Les deux principaux traits relevés sont qu'il inquiète et qu'il met en colère (respectivement à 65% et à 56%, moi ça me semble encore trop faible...), et 70% estiment qu'il n'est pas honnête, et 79% qu'il n'est pas sympathique. A lire cette enquête, Le Pen semble bien plus faible que ce que les péripéties actuelles des hommes en place pourrait laisser craindre.

 

Une dernière chose sur les traits de caractère étudiés. A mon sens, le principal, celui qui joue le plus lors de l'élection présidentielle, est celui de la stature de la personne, ce qui en fait à nos yeux, un candidat qui a véritablement les épaules d'un chef d'état. En France, je crois que nous cherchons avant tout un homme (voire un surfer d'argent), plus qu'un programme, lors des élections présidentielles. C'est ce qui fausse une grande partie des sondages qu'on nous rabat à longueur de temps. Or sur ce critère, C'est Sarkozy qui arrive en tête, avec un score de 55%, devant Ségolène Royal, qui obtient ici 50%. Le plus mauvais est Le Pen, qui ne totalise que 14% de réponses favorables sur ce point.

 

Quelques conclusions personnelles

Pour moi le résultat le plus marquant et qui devrait le plus retenir l'attention des politiques et des analystes est celui qui marque le divorce des français avec la politique. Plus des deux tiers qui estiment que ni la gauche ni la droite ne peut répondre à leurs attentes, le plus grand parti de France restant probablement celui des dégoutés. Ce résultat est clairement à mettre en relation avec le pessimisme exprimé quant à l'évolution du pays.

Une deuxième chose, sur la propension des sondés, que je crois largement représentative d'une certaine réalité de notre pays, à se positionner de façon favorable dès que l'on évoque quelques grandes valeurs nobles (la culture, l'ouverture), mais à refermer aussitôt la coquille lorsque sont évoquées certaines des méthodes concrètes qui peuvent traduire ces valeurs dans les faits. Je pense en fait que sur ce point, il y a un manque de courage politique pour expliquer sans faux-semblant quels sont les conséquences et les implications de certains choix, afin que les opinions exprimées le soient plus en connaissance de cause.

 

Les données du BPF 2006-2007 ont été produites par le CEVIPOF avec le soutien du Ministère de l'Intérieur et de l'Aménagement du Territoire. Le  BPF 2006-2007 se déroule en 4 vagues de mars 2006 à janvier 2007 réalisées par l'IFOP. Les données seront également déposées et disponibles auprès du Centre de données socio-politiques de Sciences-Po au printemps 2007.

Commentaires

Je suis allé directement au chapitre "potentiel électoral des personnalités politiques".
L'humiliation suprême c'est que Chirac est traité dans la seconde partie, avec les seconds couteaux. Doit-on y voir la patte du ministère de l'Intérieur?

Par ailleurs, concernant la méthodologie, une chose m'a un peu choqué. Le baromètre est annoncé Cevipof-Ministère de l'intérieur et porte la griffe science po. Mais quand on ouvre la première page, on lit: enquête réalisée par IFOP.
Ne voyons pas le mal partout, mais ça, ce n'est pas un peu bizarre?

Écrit par : Eric | 17/05/2006

Le 2ème tour de 2002 a montré que le rejet de Le Pen est massif. Ce sondage le confirme.
Par contre il reste très menaçant au premier tour. Les sondages ont toujours sous estimé la proportion de français prêt à voter pour lui. Il peut très bien passer à 20% voir plus , tout en suscitant un rejet massif du reste de la population. Mais s'il se retrouve au 2ème tour, cela signifie que le résultat de l'élection se fait au premier! Rude question pour les stratéges des partis politiques quand la logique de nos institutions pousse chaque courant à être présent à la présidentielle!

Écrit par : Verel | 18/05/2006

Eric
Je ne vois pas bien quel est votre point. Ce n'est pas bien que l'enquête soit faite par l'IFOP ?

Verel
Je suis en fait assez près de vous rejoindre. Après avoir posté mon billet hier, je me disais qu'une chose que ne prend pas en compte cette enquête, c'est la faible couverture médiatique actuelle concernant Le Pen. Comme les autres, Le Pen a besoin d'être vu à la télé, lu dans les journaux, etc. pour exister politiquement. Et malgré tout ce que l'on entend dire sur les gains qu'il engrangerait actuellement du fait des différentes "afffaires", son absence du moment joue contre lui et affaiblit le score qu'il obtiendrait réellement.

Écrit par : pikipoki | 18/05/2006

ok avec PIKIPOKI sur le respect de la démocratie.
ceci dit je ne vais pas me plaindre de ne pas voir Le Pen arriver dans mon salon tous les soirs........

Écrit par : stroumph | 18/05/2006

Stroumph alias langui
Cette fois-ci ça se voit que tu n'as pas lu le billet. Je n'y ai pas parlé de respect de la démocratie. Et mon commentaire concernant Le Pen ne visait pas à dire qu'il serait bon qu'il dispose d'un plus grand espace médiatique (il l'a quand il le veut), mais simplement que le fait qu'il n'occupe pas le terrain actuellement faussait probablement le faible score qu'on lui voyait dans l'enquête.
Je préfèrerais que tu commentes si tu lis les billets, stp ce serait plusse mieux pour le blog.

Écrit par : pikipoki | 18/05/2006

pikipoki,

Que l'enquête soit faite par l'IFOP ne me dérange pas. Mais qu'on ne dise pas alors qu'il s'agit d'une enquête du Cevipof.
Est-ce une enquête de l'Etat ou une enquête d'un organisme privé? Les résultats sont-ils orientés? On sait bien qu'un sondage qui paraît dans le Figaro n'a jamais les mêmes résultats qu'un sondage qui paraït dans l'Obs.

Écrit par : Eric | 23/05/2006

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