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21/08/2005

Barenboïm à Ramallah

Ce soir Arte doit diffuser le concert en direct de Daniel Barenboïm à Rammallah. Quelques mots sur ce concert et sur ce grand chef d'orchestre.

 

medium_barenboim.jpgDaniel Barenboïm est le Kapelmeister de Berlin mais aussi (et surtout?) chef d'orchestre de l'excellent Chicago symphonic orchestra. Pour situer un peu le niveau de cet orchestre de Chicago, il suffit de dire qu'en y prenant son poste Barenboïm a pris la succession d'un certain Sir Georg Solti. Pas moins. Georg Solti, pour ceux qui ne connaissent pas ou mal (ce qui reste tout de même un peu mon cas), c'est entre autre le chef qui, donnant sa première représentation de La Traviata (oui oui sa première !), à Covent Garden en 1994, en fait immédiatement une version de référence, se révélant ainsi un très grand chef de l'art dramatique (j'ai également de lui un Cosi Fan Tutte pour lequel je n'ai jamais trouvé de version qui rivalise). Bref Barenboïm est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands musiciens de notre temps.

 

Et il entama en 1999 un projet audacieux, avec un ami palestinen (Barenboïm, on l'aura ne serait-ce qu'à son nom compris, est juif). Il monte un orchestre de jeunes musiciens israéliens, palestiniens, jordaniens, egyptiens, libanais, ... Ils appelent cet orchestre le West-eastern Divan Orchestra. Et se fixent l'objectif de donner des concerts à travers les pays du moyen-orient, et notamment à Ramallah. Ce concert devait initialement être donné en 2004. Malheureusement il ne pût avoir lieu. Si tout se passe bien, il devrait normalement avoir lieu ce soir donc.

 

Mais son déroulement ne paraît toutefois pas certain, surtout son bon déroulement. Car l'action de Barenboïm soulève la polémique, et de façon assez forte, ce qui n'étonne guère en ces temps troublés. Un excellent documentaire était diffusé hier soir, toujours sur Arte, intitulé "Nous ne pouvons qu'atténuer la haine". On y voit Barenboïm visiter Ramallah, découvrir la construction du mur qui doit protéger les israéliens des attaques terroristes palestiniennes, et recevoir un prix à la Knesset. Mais Barenboïm n'entend pas se cantonner à son rôle de chef d'orchestre. Son projet avec son jeune orchestre est musical, mais pas seulement. Il entend passer un message, adoucit par la musique et son langage universel qui montre justement qu'avant d'appartenir à certaines fratries, à certaines corporations, à certaines nations, à certains groupes religieux, tous ces éléments qui construisent une part importante de notre identité, nous venons tous de la même souche, cette souche qui fait que juif ou arabe, croyant ou athé, européen ou asiatique, nous pouvons tous comprendre le message de l'art et en particulier de la musique.

 

Le documentaire est très inttéressant en cela. Il montre les véritables découvertes que font les jeunes participants à l'orchestre de Barenboïm sur ce qu'est l'autre, et la compréhension qui s'installe progressivement entre eux, compréhension qui est d'abord rendue nécessaire par l'orchestre et la musique, et de l'autre côté, les positions inflexibles des gens de la Knesset et de certains extrémistes israéliens (on voit notamment l'un d'entre eux brandir un petit bandeau sur lequel il a écrit: "Musik macht frei" en ayant repris le dessin du portail d'Auschwitz, lors du discours de Barenboïm en acceptation de son prix).

 

France Télévision faisant souvent des rediffusion d'une chaîne à l'autre de ses documentaires je conseille de guétter le retour de celui-ci, et ce soir de jeter un oeil et une oreille attentifs au concert qui, espérons-le, aura bien lieu, et dans des conditions calmes et sereines.

19/08/2005

Le piège des inférences

Billet précédent de la série

 

Passons maintenant au plat de résistance de cette deuxième partie. Dans notre compréhension des autres il n’y a pas que nos conditionnements qui nous handicapent. Il y a également l’usage malhabile que nous faisons parfois (voire souvent) des inférences (si le lien ne fonctionne pas - il ya semble-t-il des problèmes avec les mots avec accent - allez sur Wikipédia et tapez inférence en recherche). Pour ceux qui ont la flemme de suivre le lien, une inférence c’est simplement l’opération mentale qui nous fait établir un lien logique entre deux choses, et tirer des conclusions en conséquence de cette logique établie.

 

Par exemple, si vous voyez une alliance au doigt d’une personne que vous rencontrez, vous en conclurez naturellement que cette personne est mariée.  Et si un enfant s’approche d’elle et lui dit : « maman », alors vous vous direz qu’elle a aussi des enfants, en tout cas au moins celui qui vient de lui parler. Jusque là rien d’incroyable. Et pourtant vous venez peut-être sans le savoir d’être victime de conclusions hâtives. Cette femme porte une alliance et donc elle est mariée ? Que nenni, elle est déjà divorcée mais reste encore trop amoureuse de son ex-mari pour se défaire de l’insigne métallique qui symbolisait leur union. Un enfant vient la voir et l’appelle, maman, donc c’est son enfant ? Que nenni également, en fait c’est juste sa nièce qui a tendance à appeler toutes les femmes maman, et tous les hommes papa.

 

Les inférences donc, lorsqu’elles sont utilisées mal à propos nous font conclure trop rapidement sur certaines choses et brouillent la compréhension que nous en avons. On pourra rétorquer, toutefois, en revenant sur mes deux exemples précédents, que dans un très grande majorité de cas, nos conclusions disant que cette femme est mariée et a au moins un enfant seront avérées. Et si on se trouve dans la position d’un éventuel prétendant, on aura fort intérêt dans une situation similaire à sortir le rasoir d’Occam pour dire : « il est extrêmement plus probable que la première conclusion soit la bonne, et il est donc plus raisonnable ne plus y penser pour ne pas se berner d’illusions ».

 

Mais prenons un autre exemple qui sera peut-être plus parlant. Celui des croyances paranormales et des superstitions. Pour une personne superstitieuse, un trèfle à quatre feuilles ou un fer à cheval apporte la chance. C’est pour elle une croyance profondément ancrée, et qu’elle vérifie d’ailleurs souvent dans son quotidien. L’autre jour alors qu’elle est allé au marché elle a vu un trèfle dans une boite à chaussure d’un marchant (me demandez pas comment il est arrivée là, j’en sais rien). Et juste après, pop ! Un billet de 5 euros par terre ! Et il y a eu aussi l’autre fois où sans faire attention elle est passée sous l’échelle qu’elle avait installé dans sa chambre pour refaire la peinture. Une heure plus tard elle renversait la vaisselle dans la cuisine. Si ça c’est pas une preuve !

 

Que se passe-t-il dans l’esprit de cette personne ? Elle a pré supposé qu’il existe des éléments extérieurs qui apportent ou enlèvent la chance. Et elle a remarqué une concordance entre ces présupposés et certaines expériences qu’elle a vécu. De là à conclure que donc ces présupposés sont vrais, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit allègrement. Ce qu’elle ne saisit pas correctement dans cette affaire, c’est que dans le fond elle a conclut avant même d’observer quoi que ce soit qui rend valables ces conclusions. Et elle confond concordance d’évènements et liens logiques.

 

Un autre exemple qui me semble encore plus parlant, et qui pour être clair m’est arrivé. Imaginons un groupe d’amis qui pour s’amuser décident un soir de faire une tentative de spiritisme. Le soir venu, ils se retrouvent tous dans l’appartement de l’un d’entre eux, éteignent les lampes électriques et installent quelques bougies. Puis ils se regroupent autour d’une table ronde sur laquelle ils posent une tasse à café, sur laquelle chacun dépose délicatement son doigt sans appuyer (je suis précis z’avez vu ?). L’objectif est de contacter les esprits et de leur poser des questions auxquels ces derniers pourront répondre en faisant bouger la tasse sur une feuille de papier où on a préalablement écrit les lettres de l’alphabet, des chiffres, enfin ce qu’on veut après tout. L’expérience commence. Tout le monde est très concentré, même ceux qui n’y croient pas, parce qu’ils veulent se prouver sérieusement que tout ça c’est des balivernes.

 

Mais quelques instants plus tard, ils font moins les malins. Car la tasse bouge ! Nondidju elle bouge ! Il faut donc se rendre à l’évidence : les esprits existent bel et bien, et en plus ils parlent notre langue ! Mais là, un des participants, vous, qui avez lu ce billet (je prends un peu la grosse tête là peut-être… ?), rétorque aux autres :

 

« Les gars vous êtes tous victimes d’une inférence mal placée. Moi je dis que si la tasse bouge, c’est à cause des aliens, voire peut-être de l’ongle incarné qui me démange depuis ce matin. »
« Mais enfin, qu’est-ce que tu racontes? C’est ridicule ce que tu dis ! »
« Pas plus que ce que tu dis toi. La tasse bouge ? Et alors ? »

 

medium_presse-puree.jpgOui, et alors ? Revenons au processus mental qui fait conclure que si la tasse bouge c’est bien que les esprits existent. L’idée de l’existence des esprits est quelque chose de très ancien. Ca fait un peu partie de ces sujets sur lesquels nous sommes tous amenés à nous positionner : les esprits existent ou n’existent pas, les fantômes existent ou pas, etc. Le paranormal c’est vrai, ou c’est des histoires. Bref, c’est un sujet qui fait partie des tartes à la crème populaires. Du coup l’inférence dont sont ici victimes nos amis imaginaires est très coriace à défaire. Parce que la conclusion (les esprits existent) qui suit le phénomène observé (la tasse bouge) est admise a priori comme la seule possible. Si jamais la tasse bouge, il leur sera impossible de conclure à autre chose qu’à l’existence des esprits. Ils se sont tous piégés à l’avance. Ils ont établit leur conclusion sans admettre la moindre possibilité qu’autre chose puisse exister.

 

Mais si l’on prend le recul nécessaire à l’analyse de cette situation, il n’existe en réalité absolument aucun lien logique qui permette de conclure raisonnablement que si la tasse bouge c’est qu’elle est mût par les esprits qui entrent en contact avec nous pour s’occuper un peu. Aucun. On peut très bien, à l’instar du récalcitrant dans notre exemple, supposer que c’est en fait l’action télékinésique des amis d’E.T qui est en jeu, ou le battement d’aile d’un papillon volant à Tokyo, ou (mettez ici n’importe qu’elle idée saugrenue qui vous passe par la tête, ça fera très bien l’affaire). Et dans cet exemple le rasoir d’Occam ne nous sera absolument d’aucune utilité. Bien au contraire même ! Car si on réfléchit quelques instants, on s’aperçoit qu’il est clairement plus simple et probable d’expliquer le phénomène par la forme de transe dans laquelle les participants se sont mis, l’énergie, même faible que chacun imprime à la tasse avec son doigt, etc. que d’expliquer qu’en fait les esprits de nos ancêtres circulent dans un entre-deux impalpable et parviennent par des voix mystérieuses à nous entretenir des choses de la vie.

 

Mais redescendons un peu sur Terre et maintenant que, je l’espère, la notion d’inférence et des pièges que celles-ci peuvent recouvrir est claire pour tout le monde, revenons à un exemple plus près de notre réalité quotidienne. Nous avons très souvent tendance à être pareillement victimes d’inférences lorsque nous débattons de sujets importants ou qui portent une charge émotionnelle forte. Le débat qui a eu lieu (et qui continue toujours, chouette :o) sur l’Europe et en particulier sur le TECE en a fournit de très nombreux exemples. Les camps se sont radicalisés, chacun s’est positionné dans l’un ou l’autre et on a rapidement vu des comportements absolutistes qui faisaient attribuer à n’importe quel partisan d’un camp tous les défauts que l’on pouvait trouver dans ledit camp. Un noniste dès qu’il avait prononcé le mot «plombier» était quelqu’un de xénophobe, d’intolérant, un homme de la rue sans réflexion incapable de choisir intelligemment son vote et qui aurait mieux fait de laisser ça à son député, et un ouiiste, à peine avait-il évoqué la notion de marché et/ou de concurrence qu’il devenait un type sans état d’âme, un néolibéral (ou ultra-libéral ? ou juste libéral ?) bref un diable bushiste ne pensant qu’à s’enrichir et à accaparer le pouvoir, et bien sûr sur le dos des défavorisés.

 

Alors que l’analyse des causes du chômage (dans quelle mesure les délocalisations et l’idée de « droit du pays d’origine » mettent-elles en péril les économies nationales ?), le projet économique de l’Europe (quel voie suivre : plutôt libérale ? Au contraire? Comment faire évoluer des systèmes qui ont besoin de modernisation ? etc.), tous ces sujets là méritaient d’être posés et analysés, et si l’on n’était pas tant tombé dans la caricature de part et d’autre sur certains sujets il en serait ressorti beaucoup plus d’avancées.

 

Apprendre à détecter ses inférences c’est ça. C’est savoir repérer à quel moment on est dans la surinterprétation, c’est savoir ne pas prêter à l’autre des idées ou des intentions dont il n’a pas fait foi, sous le seul prétexte qu’on trouve que « ça va avec ». C’est venir avec une véritable ouverture a priori pour les arguments de l’autre, c’est mesurer les automatismes de raisonnement que l’on a tendance à faire, et savoir les remettre en cause pour mieux comprendre ce qui se passe dans l’esprit de l’autre.

 

Et par cette voie, on découvre les prémisses de l’empathie.

 

Billet suivant de la série

 

P.S: je fais des jolis dessins sur excel, non?

Travail sur les conditionnements

Billet précédent de la série

 

 

 

Deuxième partie aujourd’hui sur ma petite série concernant la communication et l’écoute. Je vais séparer cette partie en deux billets, afin d’ajouter un point par rapport à ce que j’avais envisagé dans mon introduction.

 

Tout d’abord un petit schéma pour éclaircir un peu les mécanismes de la communication.

medium_schema_communication.6.jpg

Supposons que le message brut de l’émetteur soit A. Il va d’abord passer par le filtre de l’émetteur qui va donner aux mots bruts un sens particulier, une résonance qui est propre à l’émetteur. Le message initial devient alors A’ (dans l’esprit de l’émetteur). Puis il va ensuite arriver au récepteur et va passer également par le filtre de celui-ci. Le message est donc à nouveau transformé. Il devient alors A’’. Au final donc, le message initial A (le sens brut des mots prononcés par l’émetteur) se traduit par A’ pour l’émetteur et par A’’ pour le récepteur. Il y a donc un écart, qui vient de nos filtres, de nos conditionnements.

 

Ces conditionnements peuvent être un rempart important à une bonne communication si nous ne savons pas être assez flexible pour les atténuer. Pour comprendre quel est notre niveau de flexibilité, on peut faire des petits exercices amusants. Il s’agit de détecter nos rigidités quotidiennes. Quand on se lève le matin, on a souvent tendance à mettre le même pied par terre en premier. Pareil quand on lace ses chaussures, on commence toujours par le même pied. Notre montre vient toujours sur le même poignet, le soir pour manger on s’assoit toujours à la même place autour de la table. Dans le canapé quand on regarde un film ou une émission chacun à son coin réservé, l’un près de la lampe du guéridon, l’autre au milieu avec les coussins. Etc.

 

Petit exercice que je vous propose donc : essayez de prendre conscience de vos conditionnements et de changer votre façon de faire. Si vous sentez que vous avez du mal à repérer vos habitudes mécaniques ou qu’il vous est difficile de les modifier, alors vous avez un travail sans doute important à faire sur vos conditionnements, et il est possible que vous ayez des difficultés à vous ouvrir vraiment au discours des autres en surpassant vos conditionnements.

 

Deuxième billet de cette deuxième partie à venir cet après-midi. Je vous laisse méditer d’abord sur ce premier point.

 

 

 

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18/08/2005

Battu par KO

Je parle assez peu de moi ici, enfin je veux dire, pas de façon vraiment personnelle, oui il y a mon voyage c'est vrai (comment vous n'avez pas encore lu le carnet de mon dernier voyage?? et hop un peu d'auto-promo ni vu ni connu), et quelques rencontres faites, mais enfin reconnaissez que ce n'est pas grand chose tout de même.

 

Alors aujourd'hui j'ai décidé de vous parler d'un truc super important chez moi: mes muscles. Je suis musclé que c'en est gênant. Mes potes sont jaloux, parfois ils font même un geste de recul soudain quand je passe à côté d'eux, de peur qu'un faux mouvement de ma part ne les jette violemment à terre. Et pis avec les filles c'est pas facile à assumer. Aucune n'a jamais accepté de danser un slow avec moi, je pense que ça vient de là.

 

Quoi? Vous pensez que je m'la raconte encore c'est ça? Beuh même pas vrai d'abord. Et pis tenez, puisque vous me croyez pas je vais vous montrez un peu: j'ai trouvé ça ce matin en flânant chez Post-it (qui est souvent marrant). Alors pour vous montrer que je raconte pas des carabistouilles, et ben tenez je vais me mesurer à vous tous en même temps! (aah on fait moins les fiers hin). ah mince .... Oui bon rigolez pas, vous êtes trop nombreux aussi forcément. Bon essayons quelque chose de plus abordable. euh.... bon c'est pas encore ça. Bon alors descendons encore d'un cran. ben mince alors ... bon mais je manque d'entraînement aussi c'est normal. Bon essayons autre chose. Et merde c'est pas vrai quand même! Bon je vais te m'en écraser un oui ? Oh boutchave mais c'est quoi ce délire? Bon je vais faire ça dans l'autre sens, en commencant par le plus simple et en remontant jusqu'à trouver où est ma limite. Bon alors ... Mé... mé c'est pas possible ça ! Et... mais pourquoieu? Ouinnnnn

 

Sniff... m'en fous...  toute façon au mikado c'est moi l'meilleur ... na... :'-(

17/08/2005

Irréductible incommunicabilité

Billet précédent de la série

 

Je commence donc ma série de billets sur la communication et l’écoute. Et comme promis je vous propose d’abord un extrait de L’Insoutenable légèreté de l’être de Kundera. Dans ce livre, Kundera aborde entre autre la question de la différence qui sépare les individus dans la perception des mots et des choses. Kundera propose, pour illustrer son idée, un petit lexique des mots incompris.  C’est à partir d’un extrait de ce lexique que je démarre donc cette série.

Le cimetière :

«[Pour Sabina] Les cimetières de bohème ressemblent à des jardins. Les tombes sont recouvertes de gazons et de fleurs de couleurs vives. D’humbles monuments se cachent dans la verdure du feuillage. Le soir le cimetière est plein de petits cierges allumés, on croirait que les morts donnent un bal enfantin, car les morts sont innocents comme les enfants. Aussi cruelle que fut la vie, au cimetière régnait toujours la paix. Même pendant la guère, sous Hitler, sous Staline, sous toutes les occupations. Quand elle se sentait triste, elle prenait sa voiture pour aller loin de Prague se promener dans un de ses cimetières préférés. Ces cimetières de campagne sur fond bleuté de collines étaient beaux comme une berceuse.
Pour Franz un cimetière n’est qu’une immonde décharge d’ossements et de pierraille. »

 

Et pour reprendre encore Kundera, afin d’éclaircir un peu ce passage : « Ils comprenaient exactement le sens logique des mots qu’ils se disaient, mais sans entendre le murmure du fleuve sémantique qui coulait à travers ces mots. »

 

Ainsi, deux personnes partageant un grande partie de leur intimité (Sabina et Franz sont amants) qui vivent certaines expériences ensemble, et qui parlent des mêmes choses, rattachent à ces expériences, à ces choses et donc aux mots qui les désignent, des perceptions qui peuvent être extrêmement différentes. Et cet écart de perception crée une sorte de faille entre les deux personnes, un espace vide où se loge l’incompréhension. Franz et Sabina ne peuvent pas se comprendre lorsqu’ils vont ensemble dans un cimetière car ils n’y rattachent pas les mêmes images, les mêmes émotions, les mêmes idées, celles-ci venant de leurs souvenirs propres, de leur vécu particulier et personnel.

 

Nous nous construisons tous de façon originale. Avec un patrimoine génétique qui nous est propre (la tarte à la crème), et à travers les expériences que la vie met sur notre chemin (ou que l’on se crée), qui ne sont jamais identiques à celles que vivent les autres. Elles sont parfois similaires, mais ont une intensité différente d’une personne à l’autre, n’arrivent pas dans le même « ordre », etc. Et ainsi petit à petit, en construisant notre propre identité, nous nous séparons des autres progressivement, en grandissant de façon originale. Et cet individu original que nous devenons ne comprend forcément pas les choses de la même manière qu’un autre. Nous avons chacun nos filtres personnels, nos angles de vue qui correspondent à nos priorités, à nos valeurs, etc. Et c’est la confrontation de ces angles de vue très différents qui, parfois, nous fait nous disputer sur des sujets sur lesquels nous sommes pourtant fondamentalement en accord. Pour reprendre Kundera une dernière fois : « Quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, [la] partition musicale [des gens] est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun. »

 

Je crois donc pour ma part qu’une part de cette faille qui nous sépare des autres est irréductible. Qu’il y a un espace que l’autre, aussi grande soit son attention pour soi, ne pourra jamais franchir, jamais combler. Ca rejoint  un peu l’idée que l’autre ne peut pas savoir précisément et complètement qui on est. Cet écart irréductible entre soi et les autres, je crois que c’est en partie ce qui constitue l’intimité. C’est le jardin secret qu’on cultive en soi à l’abri des autres. Ainsi, cette part de nous dont on garde les clés restera toujours inconnue même pour les gens qui nous sont les plus proches. Et pour ma part je trouve ça bon. Je crois beaucoup que la préservation de cette intimité et de ce jardin secret permet de se développer de façon équilibrée.

 

Peut-être trouve-t-on donc là un élément qui réduit irrémédiablement les possibilités de la communication. Quelque chose qui fait que jamais on ne pourra s’assurer vraiment qu’il y a une compréhension totale entre soi et les autres. Mais cet écart me semble fondamentalement souhaitable puisque c’est lui qui fait qu’un échange permet à l’un et à l’autre de s’enrichir. On ne (com)prendra peut-être pas tout ce que l’autre nous a dit, et on ne parviendra peut-être pas non plus à lui transmettre tout ce que l’on voudrait transmettre, mais des éléments feront leur chemin, parviendront de chaque côté et ainsi chacun recevra quelque chose de l’autre (et parfois il faut accepter que cela prenne du temps).

 

Cet écart ne signifie donc pas qu’on ne peut pas trouver un terrain d’entente commun. Ce qui nous laisse la chance de débattre… (à suivre).

 

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Introduction: communication et écoute

Aujourd'hui j'engage une série de billets sur une question qui m'intéresse particulièrement: la communication et l'écoute. Pour alléger un peu la lecture et ne pas vous infliger un texte d'un bloc trop rébarbatif, je partage donc cette question sur plusieurs billets (il devrait y en avoir trois ou quatre).

 

Et afin de vous mettre un peu en appétit (enfin oui je sais, c'est un peu prétentieux ça, après tout rien ne dit que ce que j'écrirai sera bien passionnant et surtout vous êtes très peu nombreux à lire ce blog, en particulier depuis début août, mais bon je suis mythomane alors ça compense) voici la façon dont mes billets sur le sujet seront organisés:

 

  1. La difficulté de parler d'une même chose. En partant d'un extrait de L'insoutenable légèreté de l'être de Kundera et du petit lexique des mots incompris qu'il y propose je tenterai de cerner un peu quelles sont les difficultés presque irréductibles que l'on rencontre quand on veut communiquer avec les autres. Quels sont les écarts qu'on ne sait pas franchir, les passerelles qu'on ne parvient pas à établir, les murs qui restent entre nous et les autres alors qu'on croit arpenter le même chemin. ce billet devrait être écrit aujourd'hui, plutôt en fin de journée.
  2. La difficulté d'écouter et de comprendre. Ici je vais principalement aborder la question des inférences, qui me semble primordiale si l'on veut bien saisir quelles sont les limites de notre compréhension intuitive du discours des autres. Il s'agira surtout ici de découvrir comment on s'abuse parfois soi-même en concluant erronément sur des sujets parce que l'on prend pour évidentes des choses qui ne le sont pas forcément. J'illustrerai cette question en prenant pour exemple notre attitude dans les différents débats que nous avons que ce soit avec nos proches ou des inconnus (par exemple le débat sur l'Europe me semble très indiqué pour observer ce point).
  3. Comment bien écouter. Là j'évoquerai principalement la question de l'empathie, qui nous permet de mieux comprendre l'autre en nous mettant à sa place, en intégrant son vécu, son histoire, ses émotions, ses référentiels, etc. J'essaierai d'illustrer cela avec un exemple concret pour mieux sentir comment ça peut se passer et se vivre de façon pratique.

 

Je vais essayer de me tenir à ce programme, mais il n'est toutefois pas impossible que je le modifie un petit peu en cours de route, soit en ajoutant un billet, soit en modifiant un peu la tournure d'un de ceux que j'annonce. On verra (on part pour l'inconnu là, c'est fun).

 

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