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13/01/2006

Kant et l'euthanasie

Avertissement: ce texte, comme la plupart de ceux que je poste dans la catégorie Réflexions et débats, est une tentative, l'expression de ma vision des choses. Mais en aucun cas je ne prétends être capable de répondre de façon définitive sur des sujets parfois ardus. J'essaie simplement d'apporter ma pierre à certains débats.

 

Chez Paxatagore, un débat intéressant (de ceux qui reviennent de façon récurrente sur la place publique) a lieu autour du sujet de l’euthanasie. Parmi les débatteurs, Bodpa argumente en s’appuyant sur la philosophie morale de kant et notamment sur son fameux impératif catégorique qui, dit-il, doit conduire à la conclusion qu’on ne peut en aucun cas vouloir la mort de quelqu’un et qu’il nous revient en toute circonstance de préserver sa vie. Pour appuyez l’argument de Bodpa, le mieux est encore de citer l’illustre philosophe, qui écrivit dans la section 2 des Fondements de la métaphysique des mœurs :

 

« Ainsi je ne puis disposer en rien de l’homme en ma personne, soit pour le mutiler, soit pour l’endommager, soit pour le tuer. »

 

Mes fidèles lecteurs le savent, j’ai lu ce livre de Kant avec beaucoup d’attention et d’enthousiasme, et j’ai d’ailleurs déjà utilisé la citation que je relève ci-dessus dans un ancien billet traitant du dilemme entre peine de mort et prison à perpétuité. J’y avançais que la peine de mort allait précisément à l’encontre de la philosophie morale de Kant, et que c’était un des arguments qui devait permettre de comprendre pourquoi elle devait être rejetée. Il semblerait donc très logique que je me rallie à l’opinion exprimée par Bodpa.

 

Il n’en est rien. Je voudrais proposer une réfutation de l’utilisation qu’il fait de la philosophie morale de Kant en deux parties. La première, que certains jugeront probablement peu argumentée, qui est si j’ose dire, celle du cœur. Et la deuxième dans laquelle je tenterais de montrer en quoi Bodpa va trop vite dans son utilisation de l’impératif catégorique comme argument nécessairement contre l’euthanasie, et quels éléments de la philosophie de Kant me semblent aller à l’encontre de cette interprétation.

 

Première partie.

Pour commencer, et afin de ne tout de même pas trop livrer le flanc à une critique trop forte de ma démarche dans cette première partie, je voudrais indiquer quelques éléments en faveur de cette démarche d’une réponse qui se base plus sur l’intuition personnelle, et sur ce qu’on pourrait appeler nos « intimes convictions » que sur une raison logique pure. J’introduis donc une parenthèse un peu longue, mais qui me semble en valoir la peine.

 

Un ami avec qui je discutais il y a quelques mois me rapportait le grand trouble qu’il avait vécu pendant plusieurs années lorsqu’il était dans sa phase de questions existentielles dont notamment : Quelle place/valeur accorder à la vie des hommes ? A la mienne ? Pourquoi tuer un homme ou au contraire choisir de ne pas le faire ? Il lui fut très difficile de répondre à ces questions, tout du moins il ne parvint pas à mettre dessus des mots et des idées claires qui lui permette de se positionner. Mais il trouva tout de même une réponse que j’ai trouvée tout à fait excellente et qu’il me rapporta en ces termes : « Je me sentais vraiment dans le brouillard, et puis à un moment je me suis dit : « mais après tout, pourquoi me poser ces questions dans ces termes-là ? Tuer quelqu’un, est-ce que j’en ai envie ? Voilà la seule question à laquelle j’ai besoin de répondre ! Que je parvienne à expliquer par a+b pourquoi mon choix est le bon, peu importe. Ce qui compte c’est qu’au fond de moi je sens que c’est la bonne réponse, que je me sens en paix avec ce choix. Le reste… »

 

Excellente réponse oui. Chercher en tout à répondre par la raison ou par des éléments argumentés et balisés par la logique n’est pas nécessairement une bonne démarche. Elle peut être une pure perte de temps, si ce n’est parfois même contre-productive. Et c’est avec un zeste d’ironie que je rappelle ici que Kant lui-même indiquait dans la première section des Fondements de la métaphysique de mœurs, que l’intuition était à n’en pas douter un bien meilleur guide que la raison dans la poursuite du bonheur, et donc dans la prise d’une grande partie de nos décisions. Proposer une opinion de cet ordre ne me semble donc pas ridicule, et peut-être même y trouvera-t-on au final les arguments les plus justes. Fin de la parenthèse.

 

Mon opinion intuitive sur la question de l’euthanasie est qu’elle est un recours qu’on doit pouvoir envisager pour soulager une personne qui souffre de façon excessive et pour laquelle on n’a pas de solution raisonnable pour soulager ses souffrances. Bodpa avance, et en cela il est cohérent, qu’il faut développer les soins palliatifs afin d’atténuer la douleur des patients. Evidemment si ce développement est tel que les gens peuvent être maintenus en vie dans des conditions satisfaisantes, le problème est résolu pour une grande partie. Mais est-ce le cas aujourd’hui ? Que fait-on en attendant que ces soins soient suffisamment développés ? C’est à ces questions qu’il faut répondre. Dire aujourd’hui qu’il faut les développer, et qu’en attendant on doit « à tout prix préserver la vie » c’est en fait botter en touche. Oui il faut développer ces soins. Mais cela ne résout en aucun cas la situation des malades qui aujourd’hui expriment le désir de faire cesser leurs souffrances par la mort.

 

En fait ma réponse est différente de celle de Bodpa car nous n’abordons pas la question avec la même priorité en tête. Dans sa vision, la vie et sa défense intervient avant tout autre considération, tandis que ma priorité c’est le refus de toute forme de maltraitance. Je trouve intéressant de souligner ces priorités car on voit bien que fondamentalement nous avons tous les deux une intention de départ relativement similaire et au moins aussi louable l’une que l’autre. Mais ce sont les conséquences de ces intentions qu’il convient d’analyser pour comprendre ce qu’elles signifient véritablement. Faire cette distinction permettrait d’ailleurs bien souvent à des débatteurs de s’apercevoir par surprise qu’ils ont beaucoup plus de choses en commun que ce que les apparences de leurs discours peuvent laisser à penser.

 

Je me place simplement dans la position d’une personne qui aurait à affronter les plaintes répétées d’un malade, son désarroi, et l’impuissance du centre hospitalier ou de la clinique dans lesquels je serais à répondre à ces appels. Le dilemme est énorme. Je ne crois d’ailleurs pas que ce soit une décision simple, et encore moins un geste simple pour un médecin ou une infirmière, que de décider l’arrêt des appareils qui maintiennent une personne en vie. Ils doivent en avoir gros sur la patate lorsqu’ils en arrivent à de telles extrémités, qui sont en elles-mêmes des aveux d’échecs, presque des dénis du métier qu’ils exercent. Mais quelle douleur que de faire durer la douleur ! Et ce serait un seul principe, moral me dit-on, qui devrait m’interdire de soulager mon patient ? Admettons que ma tête ne sache pas quoi répondre. Mon cœur lui dit non, pas d’accord pour suivre ce principe aveuglément et quoi qu’il en coûte. Surtout pas quoi qu’il coûte.

 

Seconde partie.

L’utilisation par Bodpa de l’impératif catégorique de Kant me semble pour le moins partielle et rapide. Trop manichéenne pour être vraiment juste. Car il ne suffit pas de citer une phrase de Kant comme je l’ai fais plus haut pour dire « boum, voilà la vérité à laquelle on doit se rattacher ». L’argument est tout de même un peu plus subtil que ça.

 

Que dit l’impératif catégorique ? « Toujours se conduire de telle sorte que je puisse vouloir que ma maxime s’érige en loi universelle. » Si on lit bien ceci, on s’aperçoit que brandir l’impératif catégorique, comme argument définitif que l’euthanasie doit être refusée, est en fait parfaitement factice. Parce que la question qu’on a à se poser une fois cet impératif brandit est : « la possibilité de l’euthanasie peut-elle donc devenir une loi universelle ? » Et on en revient donc tout bonnement à la question de départ : faut-il légaliser l’euthanasie ? L’impératif catégorique n’a rien résolu du tout. L’utiliser revient donc dans le fond à répondre « Il ne faut pas, parce qu’il ne faut pas. »

 

Cependant, il est plus ardu de répondre à la citation de Kant que j’ai relevée en premier. Si l’on ne peut user en rien de l’homme pour le tuer, comment tolérer l’euthanasie ? Ce que Bodpa ne perçoit pas, ou de façon partielle il me semble, c’est que cette idée de Kant  est une balise certes essentielle, mais qu’elle ne se situe pas moins dans un contexte de réflexion qu’il ne rappelle pas. Kant ici en est à démontrer en quoi l’homme est une fin en soi, et doit toujours être considéré en tant que tel, et non comme un moyen. Il ne doit donc en aucune circonstance être instrumentalisé, que ce soit par les autres ou par lui-même, sans être en même temps considéré comme une fin (en entreprise par exemple il est bien normal qu’on « utilise » la main d’œuvre, mais les individus qui la compose doivent (devraient) toujours être considérés comme des fins).

 

Mais que signifie précisément que l’homme est une fin en soi ? Qu’est-ce que cela implique ? Pour ma part, je le comprends ainsi : il s’agit essentiellement de préserver notre humanité, notre caractère humain. De faire vivre ce qui en nous est propre à l’homme. C’est ainsi que Kant critique la position du paresseux, qui s’il conserve sa vie, n’est pas moins en contradiction avec l’expression pleine de celle-ci. La paresse est compatible avec la conservation de la vie, mais pas avec son accomplissement. Dans cette mesure, le paresseux corrompt son humanité, partant, ne la préserve pas, et donc ne répond pas à l’impératif moral de Kant.

 

La question à laquelle il faut désormais répondre est donc : maintenir une personne en vie contre sa volonté et en dépit de ses souffrances est-il compatible avec la préservation de son humanité ? Bodpa me répondrait peut-être immédiatement qu’en le privant de sa vie on ne peut certainement pas préserver son humanité puisque précisément il n’en a plus l’usage. Humm… Qu’on ne préserve pas sa vie, certes, mais qu’il en aille de même concernant son humanité, voilà qui mérite une analyse plus approfondie.

 

Tout d’abord répondons à l’anglaise. Quid de la préservation de l’humanité d’une personne qu’on conserve ici à l’état de légume, et là en état de perpétuelle souffrance ? Est-ce bien son humanité que l’on préserve ainsi ? L’image que certains s’en font peut-être, mais si le patient lui-même pouvait répondre je ne suis pas sûr qu’il émettrait le même avis. Pour être clair, j’ai même l’impression que c’est souvent la sensation de cette perte définitive du caractère humain de la personne qui constitue l’argument final en faveur de l’euthanasie. On voit déjà à ce niveau qu’il y a un conflit entre l’exigence de conservation de la vie et l’exigence de conservation de l’humanité de la personne. Ce seul conflit montre bien à mon sens qu’il est trop caricatural de brandir Kant comme argument définitif censé démontré que l’euthanasie est immorale.

 

Il faut bien admettre toutefois qu’il n’est pas aisé de résoudre ce conflit. Pour moi la réponse réside dans la priorité avec laquelle j’aborde ce type de problématique : toujours faire en sorte qu’un homme se sente homme, qu’il soit traité comme tel (donc qu’il ne soit pas maltraité), et qu’il conserve la possibilité de l’accomplissement de son humanité. Je crois que tous les grands arguments, même ceux issus de la lecture des philosophes les plus admirables, s’ils ne sont au final que des mots sur du papier, mais ne tiennent pas compte des réalités des personnes, de leur vécu, perdent complètement leur force. Ce ne sont plus que des lettres mortes, sans aucune vérité. Et ils peuvent alors devenir dangereux. C’est la raison pour laquelle il m’apparaît en fait tout à fait indispensable d’inclure ses intimes convictions, ses idées du cœur, dans ce type de réflexion.

12/01/2006

Blogs, politique, Finlande et débat de fond (je solde tout !)

Il y a quelques mois, j'émettais encore une opinion très réservée sur l'impact que les blogs pourraient avoir en France sur le débat public en général, et politique en particulier. Certains blogs de grande qualité comme notamment Publius montraient pourtant déjà clairement que les blogs pouvaient exercer une influence de ce type, mais le buzz autour du TECE me semblait avoir un caractère très exceptionnel, et je ne voyais pas d'évènement de ce type susceptible de soulever le même intérêt, avec les conséquences sur les blogs que cela pourrait supposer.

 

Mais la réalité semble en train de me faire mentir. L'attention portée par les politiques aux blogs se développe, suivant deux axes différents:

  1. Tout d'abord par la prise en compte grandissante de la place des blogueurs dans le débat public, ce dont attestent entre autres la rencontre entre Loïc Le Meur et Sarkozy, et plus récemment, l'invitation faite à certains blogueurs par le ministre de la culture RDDV pour discuter de la loi DADVSI qui a soulevé tant de remous, ou encore celle de Sarkozy pour assister à ses voeux à la presse (je ne mets pas de liens, ce n'est pas par mon blog que ces nouvelles auront été apprises par les uns et les autres).
  2. Ensuite par le développement des blogs tenus par des hommes politiques, certains très connus, d'autres moins.

(je ne cherche évidemment pas à concurrencer Versac avec mon analyse au rabais, je n'en ai pas la compétence)

Peut-être cette tendance se dessine-t-elle parce que nos représentants ont compris combien ils avaient été dépassés par le débat sur la constitution européenne et qu'ils veulent maintenant reprendre la main, ce pour quoi il leur faut se rapprocher des gens.

 

Mais cette tendance ne se dessine pas qu'en France. Elle pourrait même s'étendre prochaînement à toute l'Europe. Déjà en Finlande, plusieurs personnages politiques de premier plan tiennent un blog, et certains semblent connaître un vrai succès populaire. Cependant, il n'est pas très sûr que ces blogs aident précisément à élever le débat...

10/01/2006

Points d'ancrage et manipulation

Parmi les techniques de gestion du stress on trouve quelques idées originales qui, si elles ne constituent pas vraiment des méthodes de fond, n’en sont pas moins intéressantes à explorer. L’une d’entre elle est l’utilisation de ce que je vais appeler les points d’ancrage. Je crois qu’il n’y a pas de formulation « officielle » pour cela mais l’expression poins d’ancrage me semble très appropriée.

 

Cette idée repose sur le fait que le corps mémorise un certain nombre de choses, et notamment les états de formes, physiques et psychiques, dans lesquels il s’est trouvé aux différents moments de l’existence. Et qu’il est possible de créer soi-même les conditions permettant de fixer ces souvenirs de façon corporelle, sans que l’on ait besoin plus tard d’un quelconque travail de la mémoire pour que ces souvenirs reviennent. En se constituant des points d’ancrage.

 

Il s’agit en fait, lorsque l’on se trouve dans un état physique et psychique particulier que l’on souhaite pouvoir retrouver plus tard, de s’imposer une sensation physique spécifique qui ancre le souvenir de cet état dans notre mémoire corporelle. Il suffira alors ensuite de répéter cette sensation physique spécifique pour que l’on se retrouve dans le même état physique et psychique que lorsque l’on a créé son point d’ancrage.

 

Mais quelques exemples éclairciront mieux ce que je veux dire. Mon premier exemple servira en particulier aux professeurs qui rencontrent des difficultés à faire régner l’ordre et le silence dans leur classe. Bien souvent, face à une classe excitée il faut plusieurs minutes de « Silence ! » tonitruants pour obtenir un retour au calme. En utilisant un point d’ancrage très simple vous pourrez parvenir à ce silence d’une façon plus facile. Il suffit, à chaque fois que vous êtes parvenu à retrouver le silence après un brouhaha que vous fassiez un claquement de doigts bruyant. Juste au moment où le silence est revenu. Faites-le plusieurs fois, à chaque nouveau brouhaha, afin, petit à petit, d’habituer les élèves à ce claquement de doigt. Et le jour où vous en aurez assez de crier, mettez-vous juste debout devant la classe et faites ce claquement de doigt bruyant. Si le point d’ancrage a été bien fait, vous obtiendrez instantanément le silence. Ca peut bien sûr aussi être utilisé par les professionnels habitués à faire des présentations devant différents auditoires, mais la difficulté sera là de créer le oint d’ancrage dans un délai court.

 

Deuxième exemple, utilisable par tous. Lorsque vous vous sentez bien, tant physiquement que moralement, lorsque vous sentez une harmonie profonde en vous, exercez avec l’une de vos mains une pression particulière quelque part sur votre corps. Vous pouvez par exemple saisir votre autre main entre votre pouce et votre index et appuyer un peu lourdement dessus, ou sur votre bras. Essayez de répéter cette expérience à plusieurs reprises quand vous retrouvez le même état général de bien-être. Et le jour où vous vous sentirez patraque, le sourire en berne et le moral dans les chaussettes, vous appuierez sur cet endroit. Le corps, rappelant à lui ce qu’il a mémorisé lorsque vous avez créé votre point d’ancrage, se remettra dans les mêmes dispositions que celles que vous avez mémorisées. Et vous vous sentirez mieux. Je pense que les résultats ne pourront pas être obtenus rapidement par tout le monde, et bien sûr ne comptez pas guérir d’une maladie avec cette seule technique. Mais avec un peu de temps et de patience elle peut aider.

 

Ceci étant dit, je crois qu’on peut tirer une réflexion plus poussée sur les points d’ancrage et sur leur utilisation (et c'est pourquoi j'inclue ce bilelt dans la catégorie réflexions et débats plutôt que dans celle de la gestion du stress - c'est parfois difficile de déterminer dans quelle catégorie doit aller tel ou tel billet).

 

Tout d’abord, les points d’ancrage peuvent être créés de toute sorte de façon : une pression de la main, un morceau de musique, une image, une madeleine, etc. On comprend bien en listant ces différentes méthodes que certaines d’entre elles peuvent créer des points d’ancrage non recherchés, de façon inconsciente donc. En écoutant pour la première fois depuis longtemps le deuxième mouvement du concerto pour piano N° 21 de Mozart je me suis soudain rappelé une partie de mon enfance, chez de vieux oncles et tantes, les jeux dans leur sous-sol, et les programmes télévisés de Chapi Chapo. Peut-être ce souvenir m’est-il venu parce qu’ils écoutaient souvent ce concerto lorsque nous y étions ?

 

Ainsi, les points d’ancrage peuvent se créer en quelque sorte d’eux-mêmes, de façon non voulue. C’est d’ailleurs le plus souvent comme ça qu’ils se forment puisque peu nombreux sont les gens qui cherchent à les utiliser à leur profit. Le problème, si l’on peut dire qu’il s’agit vraiment d’un problème, c’est qu’il agissent alors d’une façon qu’on ne contrôle pas bien. C’est le corps qui agit en fonction de sa mémoire sans nous demander notre avis. Et il rapporte avec lui TOUS les souvenirs qu’il a emmagasiné lorsque le point d’ancrage a été fait. Il ne fait pas le tri pour n’en livrer qu’une partie.

 

Il me semble qu’on peut utiliser cette notion de point d’ancrage dans un autre domaine : celui des mots. Qu’est-ce qu’un point d’ancrage sur des mots ? Un refrain. Un leitmotiv. Un slogan. Chacun de ceux-ci agit d’une façon très similaire aux points d’ancrage physiques que j’ai décris plus haut, par la répétition (c’est leur nature). Et ils sont susceptibles de porter avec eux bien plus que le seul message brut de leurs mots.

 

Je crois que c’est très précisément ce qui se passe pour les slogans et les leitmotivs politiques. Ceux-ci cherchent, par la méthode de communication qui les véhicule et par la posture du personnage qui est censé les porter (ce qui fait en fait partie de la méthode de communication), à enrichir la formulation du slogan brut d’un bagage d’idées générales fortes. Leur objectif est qu’in fine l’auditoire entende ou lise, avec le slogan politique mis en avant, le murmure sémantique qui l’accompagne, avec notamment les valeurs dont il est chargé.

 

On jugera qu’une communication politique est réussie si le slogan trouvé joue bien ce rôle de point d’ancrage, en rappelant avec lui de façon automatique tout le flux d’idées qu’on a cherché à lui rattacher. Le problème, c’est que cette démarche peut vite priver les destinataires de ces slogans de la réflexion nécessaire qui devrait les suivre. Je vois notamment deux cas de messages qui fonctionnent de cette façon dans le paysage politique français actuel. Le message du FN sur l’immigration, et le message de l’extrême gauche sur le libéralisme. Dans le premier cas, on perçoit bien parmi les partisans lepénistes, qu’il suffit d’évoquer le terme immigration pour que les notions d’insécurité, de délinquance, d’assistanat, voire d’illégalité surgissent dans leurs esprits. C’est l’avantage d’un discours monolithique. Sa seule répétition suffit au bout du compte à persuader un nombre important de personnes de sa justesse. Pas besoin de démonstration. Il suffit de répéter pour mieux enfoncer le clou.

 

Le phénomène me semble très similaire dans le discours général de l’extrême gauche à propos du libéralisme. Evoquez seulement ce mot aux oreilles de ces personnes et les thèmes de l’individualisme, de l’égoïsme, de la loi du plus fort, de l’injustice sociale, leur monte au cerveau. Là aussi, le « slogan » initial semble inévitablement accompagné de son emballage d’idées connexes. Il ne peut exister seul. Sa réalité est toute entière comprise avec les idées automatiques dont il s’accompagne. Le libéralisme n’est pas seulement libéralisme mais la doctrine libérale égoïste des puissants et du patronat qui cherchent à s’enrichir au détriment des classes sociales modestes (ou quelque chose de ce genre).

 

Il y a ici un vice majeur. C’est que des slogans utilisés ainsi peuvent très vite devenir manipulateurs. Pour une raison toute simple. C’est qu’utilisés comme ils le sont ils ne permettent pas de remettre en cause l’articulation faite entre le slogan et les idées qu’on lui rattache. On adhère au slogan, donc on adhère à tout ce qui l’accompagne, sans plus de distinction. Il suffit de brandir le slogan pour que d’une certaine façon tout soit dit. On signe alors la défaite de la pensée qui abandonne le travail de mesure de la relation qu’il y a entre ces slogans et les idées qu’ils abritent. Le problème n’est presque pas de déterminer si oui ou non aujourd’hui dans les deux exemples que j’ai évoqués ces liens sont justifiés. Le seul fait que la réflexion soit ainsi limitée par l’usage de ces slogans comme point d’ancrage est inquiétant. C’est pour cela que tout usage de slogan doit porter à la prudence et à l’exercice de la critique.

 

C’est tout le défi éthique de la communication politique que de parvenir à ne pas se transformer en un exercice de manipulation, fut-il inconscient.

 

Sur le sujet, pour éclairer notamment la notion de mémoire corporelle, j’indique ce texte qui, passée une introduction assez obscure, m’a semblé intéressant.