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18/05/2006

Le sens des rites et des rituels

Dans les premières années de ma tendre enfance j’ai reçu une parfaite éducation religieuse : j’allais à la messe tous les dimanches, participais activement aux cours de catéchisme donnés par les volontaires de ma paroisse, je lisais même la bible par moi-même, au travers d’une version en bande dessinée que je trouvais très agréable à feuilleter, d’autant qu’il faut quand même avouer que l’histoire est plutôt prenante, tant dans l’ancien que dans le nouveau testament.

 

Mais petit à petit, assez tôt en fait, vers l’âge de 8 ou 9 ans, le doute a commencé à s’installer quant au sens de tout cela. Plusieurs choses ont participé à mon éloignement progressif de la pratique religieuse. D’abord, et j’aurais presque pu (dû ?) m’arrêter à ça, l’absence ressentie d’un véritable sentiment religieux, d’une vraie croyance. Mais à cela s’ajoutaient deux éléments, qui étaient pour moi très frappants, et qui ont agit comme des accélérateurs dans mon adoption d’une vie profane. Tout d’abord, la certitude grandissante que ceux qui m’entouraient et qui avaient mon age, ne poursuivaient en aucun cas leur « apprentissage » du fait d’une quelconque foi, mais bien, et de façon absolument exclusive, du fait de l’éducation et des repères qu’entendaient leur donner leurs parents. Ensuite, et c’était en fait un symptôme, le plus fort, des comportements observés dans le point précédent, le malaise qu’engendrait chez moi la pratique des rites religieux.

 

De quelque religion qu’ils relèvent, les rites présentent pour moi un paradoxe immense, car ils me semblent toujours être à la foi des éléments qui éloignent leurs pratiquants de leur foi, et en même temps ils révèlent l’ampleur de cet éloignement. Je m’explique.

 

Ce que je trouve marquant dans une cérémonie (là je me situe essentiellement dans le cadre d’une célébration catholique, même si globalement les autres ne me semblent pas vraiment s’éloigner du schéma que je vais décrire), c’est à quel point les choses sont balisées, automatisées, mécanisées en quelque sorte. A une exclamation du célébrant répond une réplique, toujours la même, des fidèles. A un geste, répond un autre geste (le signe de croix fait sur son front, puis sur la bouche, puis sur le cœur par exemple). Etc. A chaque fois que j’ai eu l’occasion de retourner à l’église après ma prise de distance avec le monde religieux, j’ai toujours été très frappé par le caractère qui me semblait très mécanique de tout cela, comme s’il ne s’agissait plus que de réciter sa foi, par les mots et les gestes, mais sans plus y mettre la moindre émotion, la moindre profondeur, bref, sans que tout ça n’ait plus le moindre sens pour les participants.

 

Je me souviens d’ailleurs lorsque j’avais préparé ma première communion, que j’avais été frappé de constater que le point qui semblait à tous le plus crucial, tant pour les participants que pour les préparateurs, avait été de bien se souvenir de la position des mains pour recevoir l’hostie. Main droite sur le dessus ou main gauche ? Les gamins en avaient des sueurs froides d’oublier au moment décisif quel était la bonne position, et craignaient de ne point recevoir leur rond à mâcher (enfin ceux qui ne cherchaient pas à faire les malins devant les autres). Et le spectacle auquel j’avais assisté lors de ma préparation de profession de foi (c’est là que j’ai tout stoppé, au final j’avais bien attendu quand même…) n’était guère moins absurde.

 

Bref, ces rites qui ont cours lors des cérémonies sont à chaque fois pour moi un signe terrible d’une absence fondamentale de sens dans ce qui est fait. Absence d’autant plus choquante dans un domaine qui reste, même pour moi qui suis désormais non croyant, l’un des plus important dans ce qui constitue notre vie spirituelle, et bien évidemment d’autant plus pour des croyants ! Comment peut-on adopter une attitude aussi creuse et aussi absurde dans ce que l’on présente comme étant un des élément fondamentaux de sa personnalité, et de ses choix de vie ? Il m’est arrivé à plusieurs reprises, dans les derniers temps de ma présence à l’église, d’avoir envie de crier un grand STOP ! à la foule pour leur dire "Arrêtez, regardez donc ce que vous faites, croyez-vous un seul instant que Dieu se trouve dans vos mimiques, dans vos têtes baissées, dans vos signes de croix, dans vos genoux pliés, dans vos récitations de pantins ? N’accordez-vous donc que si peu d’importance à ce que vous faites et au sens de votre démarche religieuse, pour en faire reposer une si grande partie sur des comportements aussi vides de sens ?"

 

Les rites ne pourront jamais être, au mieux, que les signes extérieurs de la foi, son décor en quelque sorte. Leur rôle ne peut être que périphérique. Mais en aucun cas leur observation ne peut être assimilée à l’expression de la foi elle-même, car celle-ci reste et restera toujours une question intérieure, personnelle, intime, une aventure avec soi-même que fondamentalement il reste d’ailleurs bien difficile de partager avec les autres. Accorder aux rites un rôle plus personnel me semblerait aujourd’hui être une démarche qui détruit la foi intérieure en ce qu’ainsi on la détourne et on l’affaiblit en faisant porter son attention sur des éléments que l’on « sursacralise », si je puis oser ce néologisme. On donne à des aspects extérieurs, l’importance de ce que l’on devrait porter à l’intérieur, et c’est là où l’on affaiblit la foi.

 

En d’autres termes, la seule fonction qui reste aux rites, selon moi, est de poser des marques que les pratiquants reconnaissent, qui leur balisent le chemin, facilitent sans doute un peu certaines démarches pour avancer dans leur foi ; et également qui permettent de construire une communauté, celle-ci s’attribuant, à travers les rites, une identité, qui va lui permettre par la suite de se retrouver. En gros, les rites comblent le vide laissé par le silence de la méditation intérieure, voire de l’absence de méditation. Or, à l’instar de la nature, du moins c’est ce qu’on dit, l’homme a horreur du vide, et même de l’apparence du vide. On le voit presque en tout : nous passons notre temps à « combler ». Voilà pourquoi les rites continuent d’avoir une place aussi forte dans les religions, et qu’ils restent souvent le principal repère servant aux fidèles pour jauger du niveau d’ancrage de leur foi (donc en négation même de ce qu’est réellement la foi).

 

Mais voilà, il y a bien sûr une limite très forte à toute cette argumentation que je viens de développer. C’est qu’elle n’est que le fait d’un profane. Et qu’en tant que tel, mon expérience des rites n’a quasiment aucune chance d’être similaire à celle des croyants. Les sentiments que j’ai lorsque je rentre dans une église, ou lorsque commence un homélie, ne peuvent pas être les mêmes que les leurs. Ainsi l’espace et le temps sacrés n’ont pas pour moi la même valeur, ni le même sens.

 

La lecture du livre Le sacré et le profane, de Mircéa Eliade, donne un éclairage intéressant à ce point de la réflexion. En effet, on y découvre, essentiellement au travers de l’analyse des sociétés primitives, quel sens les rites revêtent pour l’homme religieux.

 

On apprend notamment, que non seulement les rites ont bel et bien un sens profond dans la pratique religieuse, et sont donc bien loin de la description d’actes creux que j’ai fait précédemment, mais même que c’est en quelque sorte, à travers eux que l’homme religieux parvient à réellement fonder le monde et à lui donner un sens. En effet, pour l’homme religieux, le temps et l’espace ne sont pas homogènes, continus et lisses. Ils sont au contraire hétérogènes, discontinus, parcellisés, composés par parties, dont chacune à une valeur, et donc un sens qui lui est propre.
Ainsi, Mircea Eliade écrit à propos de l’espace sacré :

 

"La manifestation du sacré fonde ontologiquement le monde. Dans l’étendue homogène et infinie, où aucune orientation ne peut s’effectuer, la hiérophanie [NDA : manifestation du sacré] révèle un « point fixe » absolu, un « Centre »."

 

Et un peu plus loin :

 

" La révélation de l’espace sacré a une valeur existentielle pour l’homme religieux." Il en va de même pour le temps sacré.

 

Or, et c’est une évidence, l’espace et le temps ne deviennent sacrés, et donc n’acquièrent cette valeur existentielle, qu’en étant consacrés par l’homme. Et cette consécration se fait toujours, à travers la réactualisation d’une hiérophanie originelle, dans la répétition des actes des Dieux (ou du Dieu), c’est-à-dire dans l’exécution d’un rite. Tout rite, est la répétition d’une cosmogonie, d’un acte, ou d’un ensemble d’actes, qui originellement, ou dans les mythes religieux, ont participé à la création du monde. Ils constituent les formes de la recréation du Monde réel, différencié du chaos par son caractère sacré.

 

" La révélation d’un espace sacré permet d’obtenir un « point fixe », de s’orienter dans l’homogénéité chaotique, de « fonder le Monde » et de vivre réellement." Ecrit encore Eliade.

 

On voit bien ici que précisément, ce sens que je percevais absent dans la démarche du rite, est en fait quasiment créé au travers des rites, car ceux-ci identifient le Monde réel et le sépare du chaos en traçant eux-mêmes les lignes de la discontinuité.

Pour enfoncer le clou, Mircea Eliade rajoute encore plus loin :

 

"Ce qui caractérise les sociétés traditionnelles, c’est l’opposition qu’elles sous-entendent entre leur territoire habité et l’espace inconnu et indéterminé qui l’entoure : le premier, c’est le « Monde » (plus précisément : « notre monde »), le Cosmos ; le reste, ce n’est plus un Cosmos, mais une sorte d’ « autre monde », un espace étranger, chaotique, peuplé de larves, de démons, d’ « étrangers » (assimilés, d’ailleurs, aux démons et aux fantômes)." Voilà qui ouvre une réflexion très intéressante sur les sources de notre rejet de l’étranger.

 

Bien sûr, l’analyse d’Eliade concerne en premier lieu les sociétés dites primitives. Mais la nature des traditions et des rites religieux est de se transmettre, et donc de perdurer. Ainsi, aujourd’hui, on peut dire, toujours avec Eliade, que chez l’homme religieux moderne "quelque chose de la conception traditionnelle du Monde se prolonge encore dans son comportement, bien qu’il ne soit pas toujours conscient de cet héritage."

 

Mieux encore, il est amusant de constater que l’homme profane lui-même en perpétue une partie, notamment en adoptant le rythme du calendrier religieux, et que parfois même il procède à une consécration à des éléments auxquels il n’accorde pourtant qu’une valeur profane. Il en va ainsi de sa maison, qui faisait dans les sociétés primitives l’objet de rites de sacralisation particulièrement lourds de sens, et pour laquelle il continue aujourd’hui à pendre la crémaillère. Il ne s’agit pas exactement d’un rite (les rites ayant par définition trait au sacré), mais plutôt d’un rituel, qui rempli quasiment la même fonction ontologique pour l’homme profane que le rite de consécration de son habitation par l’homme religieux. Ainsi, on pourrait citer d’autres exemples similaires, et on s’apercevrait que l’homme profane à lui aussi segmenté le temps et l’espace qui l’entourent, et les a rendu discontinus et hétérogènes.
Mircéa Eliade rend bien compte de cet aspect dans son livre lorsqu’il écrit:

 

"Et pourtant, dans cette expérience de l’espace profane, continuent d’intervenir des valeurs qui rappellent plus ou moins la non-homogénéité qui caractérise l’expérience religieuse de l’espace. Il subsiste des endroits privilégiés, qualitativement différents des autres : le paysage natal, le site des premiers amours, ou une rue ou un coin de la première ville étrangère visitée dans la jeunesse. Tous ces lieux gardent, même pour l’homme le plus franchement non-religieux, une qualité exceptionnelle, « unique » : ce sont les « lieux saints » de son Univers privé, comme si cet être religieux avait eu la révélation d’une autre réalité que celle à laquelle il participe par son existence quotidienne."

 

Arrivé à ce stade de la réflexion, qui reste d’ailleurs une simple esquisse bien que ce billet soit déjà long, je m’aperçois qu’on pourrait m’opposer une critique. C’est que le sens que l’homme religieux donne aux rites n’est que subjectif et qu’en aucun cas il ne permet de dire que le rite à un sens en soi, objectif. En d’autres termes, que ce sens n’existe guère que dans l’imaginaire religieux et n’a donc pas de réalité concrète. Cette lecture m’arrangerait et me permettrait de sortir du débat en ayant l’impression que finalement c’est bien moi qui avait raison (au-delà de cette petite ironie contre moi-même, j’espère que sur un tel sujet, vous mesurez bien à quel point ce concept « d’avoir raison » est ridicule), mais pourtant je crois qu’on ferait fausse route en raisonnant ainsi.

 

Car il m’apparaîtrait totalement illusoire, et pour tout dire même paradoxal, de prétendre définir et encore moins trouver quel sens « objectif » peuvent bien avoir des éléments dont la dimension est principalement existentielle et ontologique. Précisément c’est bien le propre de ce qui est existentiel d’être subjectif, lié à l’homme et à ses particularismes. Chercher ce qui, dans l’expérience religieuse, relève d’une réalité objective me semblerait donc être tout à fait hors de propos. Ce serait ne pas comprendre ce qu’est une croyance et vouloir lui appliquer des méthodes de réflexion qui lui sont inadaptées.

 

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Mais ma lecture n’est pas finie (bien que le livre soit plutôt petit) et il n’est pas impossible que je revienne plus tard sur ce sujet ou quelque chose de périphérique. J’espère seulement que vous ne vous êtes pas endormis trop tôt en lisant ce texte.

17/05/2006

Enquête du CEVIPOF - quelques points importants

Regardant hier soir une partie de l'émission France Europe Express, mon attention a été fortement retenue par l'annonce des résultats de l'enquête du CEVIPOF, ou devrais-je dire, du Baromètre Politique Français (2006-2007) CEVIPOF-Ministère de l'Intérieur. Cette enquête est disponible sur Internet, vous la trouverez ici, et Vérel y a déjà consacré avant moi un billet.

 

Je reviens tout de même dessus, pour complèter certaines informations bien relevées par Vérel. Pour ce faire, je prends les principaux résultats de l'enquête dans l'ordre où ils apparaissent, et y ajoute mes commentaires personnels (je ne reprends pas tout, sinon vous verrez trop que ce billet n''est qu'un plagiat facile, ça ferait désordre).

 

Les préoccupations des français

Sans aucune surprise, c'est la question du l'emploi qui arrive en tête, et largement devant le reste, avec 38% de sondés qui déclarent que c'est leur principale préoccupation. Notons que sur cette question, le sujet de l'insécurité n'est retenu comme primordial que par 6% des sondés, et celui de l'immigration par 5% uniquement.

 

La situation personnelle

Une courte majorité déclare s'en sortir difficilement avec ses revenus. Je note sur cette question qu'un pourcentage identique de 42% de sondés dit s'en sortir difficilement et facilement (les réponses possibles étant: trés difficilement, difficilement, facilement, très difficilement). Je ne suis pas sûr que l'on puisse extraire grand chose de cette parité. En revanche les réponses glanées aux extrêmes (très difficilement et très facilement) sont intéressantes. Ils sont 12% à estimer qu'ils s'en sortent très difficilement contre 4% qui disent s'en sortir très facilement. Il serait intéressant sur ce point de connaître l'évolution de ce sentiment, par exemple depuis 5 ans. Je trouve tout de même que 12% de foyers à s'en sortir très difficilement avec leurs revenus est une marque élevée.

 

Sur la question des chances de réussite des jeunes par rapport à leurs parents, le résultat est sans appel. 76% estiment que les jeunes d'aujourd'hui sont moins bien lottis que leurs parents. Ce résultat me semble très important, du fait de l'ampleur du pessimisme qu'il démontre, sur une question qui en dit long sur la vision que l'on a de son pays et sur l'évolution qu'on lui prédit.

 

Les valeurs

On trouve quelques résultats très intéressants dans cette rubrique, dont certains sembleront peut-être un peu contradictoires . Tout d'abord 65% des sondés se déclarent favorables au droit de vote des étrangers résidants en France lors des élections municipales (je me serais attendu à moins). Mais 53% estiment qu'il y a trop d'immigrés en France. Je vois clairement là le résultat de la communication politique de certains sur le sujet du droit de vote des étrangers. Mais on peut se demander si le 65% n'est pas inspiré par de simples déclarations d'intention qui ne seraient guères suivies dans les actes le jour d'un référendum sur la question. Je note enfin que "seulement" 40% des sondés indiquent qu'"on ne se sent en sécurité nulle part". Mais quelle curieuse formulation pour évoquer la question de l'insécurité. Elle me semble exclure un grand nombre de réponses qui feraient état d'un sentiment d'insécurité, qui n'apparaissent pas ici, parce que tout de même, dire qu'on n'est plus en sécurité nulle part est pour le moins extrême (mon seulement est donc un peu ironique).

Sur les questions à orientation plus économiques, on note une tendance vers plus de libéralisme, puisque 63% déclarent que les entreprises devraient avoir plus de libertés, et 58% pensent que les chômeurs pourraient trouver du travail s'ils le voulaient, une idée qu'on trouve plutôt dans la bouche des libéraux. Pour moi ces points montrent avant tout que la politique française est sans doute moins prise en otage par les idées d'extrême gauche que ce que l'on nous dit souvent. On peut rapprocher ces résultats de celui glané dans la rubrique Déclin, ouverture, modèle où l'on voit que 54% des sondés pensent que le chômage pourrait être réduit par une plus grande flexibilité du marché du travail.

Un dernier point concernant l'opinion sur la peine de mort. Heureusement, une large majorité (62%) s'y déclare défavorable. Mais je remarque tout de même qu'il reste 19% de la population à estimer qu'il serati tout à fait bon de la rétablir. C'est 19% de trop.

 

L'implication dans le débat public

Deux résultats intéressants dans cette rubrique: d'abord le degré d'intérêt exprimé pour la politique. Les résultats sont partagés, avec une petite majorité qui expriment plutôt un désintérêt (56%). Nous ne serions que 12% à nous y intéresser beaucoup, ce qui me semble très faible. Pour tout dire, ce résultat me semble franchement inquiétant. Et il présage de futurs taux d'abstention qui sont des signes forts d'affaiblissement démocratiques. Sur ce point, pour une réflexion sur la question Faut-il s'intéresser à la politique, je me permets de vous renvoyer à un de mes premiers billets sur ce blog.

Le deuxième résulat qui concerne la participation aux élections, est un peu surprenant, ainsi que le note très bien Vérel. En effet, 87% des sondés déclarent avoir voté à toutes ou presque toutes les élections depuis qu'ils ont le droit de vote. Quand on sait que le taux d'abstention est très régulièrement supérieur à 20% (même au deuxième tour de 2002, alors que la participation était record), on est en droit de lever le sourcil quant à la crédibilité de ces réponses.

Enfin dernière chose, la confiance accordée aux différents médias d'information. A ma grande surprise, c'est la télévision qui remporte la palme, loin devant tous les autres, avec 44% de sondés qui déclarent lui accorder leur confiance. La presse écrite remporte, seulement, 20% des suffrages, et Internet est quasiment dernier, avec seulement 4% de sondés qui préfèrent ce média aux autres. Evidemment, voilà qui est de nature à remettre en cause de façon forte l'idée répandue dans la blogosphère (hors skyblog s'entend), que les blogs pourraient progressivement supplanter la presse. En tout cas, ça me semble indiquer assez clairement que le buzz sur ce sujet n'est que l'affaire d'un microcosme.

 

L'action politique et la confiance

On y constate que l'opinion sur l'action du gouvernement actuel lui est largement défavorable, comme on pouvait s'y attendre, mais toutefois pas autant que ce que la dégringolade de la côte de Villepin aurait pu faire anticiper. "Seulement" 64% des sondés ont une opinion négative de l'action du gouvernement. Si on m'avait demandé un pronostic, j'aurais plutôt dit entre 70% et 80%.

Concernant l'évolution perçue du chômage, il est très intéressant de constater que la balance penche nettement du côté de ceux qui estiment que le chômage a augmenté, allant en cela à l'inverse des courbes indiquées chaque mois par le gouvernement (exception faite de janvier). Malheureusement pour celui-ci, ses efforts ne sont donc pas reconnus, et on peut y voir un indice de plus de son incapacité à communiquer efficacement sur son action. Le problème pour lui, c'est que le noeud de la tactique politique est là.

Viennent ensuite deux résultats, qui sont à mon sens les plus importants et les plus frappants de l'étude. En effet, 74% des sondés expriment un avis pessimiste sur l'évolution économique du pays, chiffre absolument énorme, à mettre en parallèle avec les 76% qui exprimaient une opinion sombre sur les chances des jeunes comparées à celles de leurs parents. Et 69% indiquent qu'ils ne feraient confiance ni à la droite ni à la gauche pour gouverner le pays, chiffre encore considérable, qui marque très nettement le divorce des citoyens avec la politique, et qui constitue à mon sens le plus gros défi à relever dans les années à venir, si nous ne voulons pas que la démocratie dans notre pays ne soit plus qu'un titre sans substance. On peut rapprocher de ce résultat, celui obtenu par l'enquête dans sa dernière rubrique (L'orientation politique) où le plus grand nombre de sondés (37%) déclarent n'être ni à gauche, ni à droite.

 

Déclin, ouverture, modèle

On retrouve ici, sans surprise, une majorité de personnes qui estiment que la France est aujourd'hui en déclin. Toutefois, je suis surpris que la proportion exprimant cet avis (52%) ne soit pas plus proche de celle qui évoque son pessimisme quant à l'évolution économique du pays. Cela voudrait-il dire que certains éléments non économiques contre-balancent de façon importante la marasme sur l'économie ? Si l'on en croit le résultat détaillé, qui suit, il est permi d'en douter. Quasiment tous les points présentés sont dans le rouge selon, les sondés: pouvoir d'achat, école, système de santé, compétitivité, solidarité dans la société et influence de la France dans le monde. Seul la recherche et l'innovation (???) et le rayonnement culturel (???) apparaissent aux sondés comme étant en progrès.

La suite continue d'étonner. En effet, 43% des sondés estiment que la France devrait s'ouvrir d'avantage au monde d'aujourd'hui. On se souvient pourtant qu'ils étaient 53% à penser qu'il y avait trop d'immigrés. Et on découvre plus loin qu'ils sont 46% à estimer que la mondialisation est un danger pour la France, parce qu'elle menace ses entreprises et son modèle social, contre seulement 24% qui pensent que c'est une chance. On voit même de façon plus détaillée dans le tableau qui suit que la mobilité croissante des travailleurs au sein de l'UE est perçue comme un danger, ainsi que celle des individus en général. On peut raisonnablement se demander s'il reste vraiment une possiblité d'ouverture à notre pays, s'il doit rejeter les étrangers et la mondialisation.

Là encore, les réponses données me semblent très clairement indiquer qu'on en reste à de pures (et présumées nobles) déclarations d'intention, mais que dès qu'il s'agit de les mettre en oeuvre tout le monde disparaît. C'est encore un peu plus clair au travers de la réponse donnée à l'opinion concernant le mélange des cultures, où 35% des sondés répondent que c'est une chance contre 30% qui répondent que c'est un danger. On voit bien que dès qu'on sort les mots nobles, les réponses deviennent plus favorables. Mais le paradoxe soulevé par ces réponses contradictoires est bien que dès qu'il s'agit concrètement d'agir pour donner corps aux belles idées, il ne reste malheureusement plus grand monde.

Dernier point sur l'UE. La construction européenne apparaît encore comme un danger pour la France, pour 41% des sondés, alors que seulement 27% estiment qu'elle représente une chance. On voit là le prolongement du vote du 29 mai 2005. Il apparaît très ancré, et le travail à réaliser pour inverser la tendance est sans doute considérable.

 

L'image des personnalités politiques

Où l'on découvre enfin une évaluation du potentiel des différents candidats potentiel lors du premier tour de l'élection présidentielle. Sans surprise, Sarkozy et Royal sont devant, avec respectivement 46% et 45% de sondés qui déclarent probable qu'ils votent pour eux (attention, le total excède largement les 100%, les sondés ayant dû indiquer pour chaque candidat s'il existait une probabilité qu'ils votent pour lui). Fabius est clairement out (il est même le dernier dans le classement du côté socialiste), Villepin, avec 25%, obtient un score en relation avec sa côte de popularité actuelle, et (agréable) surprise, Le Pen est plutôt loin, avec un score de seulement 17%, et surtout 76% qui déclarent qu'il n'est pas probable du tout qu'ils votent pour lui, le plus mauvais score de tous les candidats présentés. Notons d'ailleurs, qu'à la question "quelle est la personnalité à qui l'on fait le plus confiance pour protéger la France du mond d'aujourd'hui, Sarkozy a battu tout le monde à plate couture, avec 34%, loin devant Ségolène Royal qui n'obtient là que 12%. Ce résultat, mis en relation avec le score timide de Le Pen relevé ci-dessus, me semble montrer assez clairement que la stratégie de Sarkozy d'aller chercher les électeurs FN fonctionne bel et bien. Enfin, pour en terminer avec Le Pen, les résulats de la question qui évoque les traits d'image qu'on lui associent me semblent également éloquents. Les deux principaux traits relevés sont qu'il inquiète et qu'il met en colère (respectivement à 65% et à 56%, moi ça me semble encore trop faible...), et 70% estiment qu'il n'est pas honnête, et 79% qu'il n'est pas sympathique. A lire cette enquête, Le Pen semble bien plus faible que ce que les péripéties actuelles des hommes en place pourrait laisser craindre.

 

Une dernière chose sur les traits de caractère étudiés. A mon sens, le principal, celui qui joue le plus lors de l'élection présidentielle, est celui de la stature de la personne, ce qui en fait à nos yeux, un candidat qui a véritablement les épaules d'un chef d'état. En France, je crois que nous cherchons avant tout un homme (voire un surfer d'argent), plus qu'un programme, lors des élections présidentielles. C'est ce qui fausse une grande partie des sondages qu'on nous rabat à longueur de temps. Or sur ce critère, C'est Sarkozy qui arrive en tête, avec un score de 55%, devant Ségolène Royal, qui obtient ici 50%. Le plus mauvais est Le Pen, qui ne totalise que 14% de réponses favorables sur ce point.

 

Quelques conclusions personnelles

Pour moi le résultat le plus marquant et qui devrait le plus retenir l'attention des politiques et des analystes est celui qui marque le divorce des français avec la politique. Plus des deux tiers qui estiment que ni la gauche ni la droite ne peut répondre à leurs attentes, le plus grand parti de France restant probablement celui des dégoutés. Ce résultat est clairement à mettre en relation avec le pessimisme exprimé quant à l'évolution du pays.

Une deuxième chose, sur la propension des sondés, que je crois largement représentative d'une certaine réalité de notre pays, à se positionner de façon favorable dès que l'on évoque quelques grandes valeurs nobles (la culture, l'ouverture), mais à refermer aussitôt la coquille lorsque sont évoquées certaines des méthodes concrètes qui peuvent traduire ces valeurs dans les faits. Je pense en fait que sur ce point, il y a un manque de courage politique pour expliquer sans faux-semblant quels sont les conséquences et les implications de certains choix, afin que les opinions exprimées le soient plus en connaissance de cause.

 

Les données du BPF 2006-2007 ont été produites par le CEVIPOF avec le soutien du Ministère de l'Intérieur et de l'Aménagement du Territoire. Le  BPF 2006-2007 se déroule en 4 vagues de mars 2006 à janvier 2007 réalisées par l'IFOP. Les données seront également déposées et disponibles auprès du Centre de données socio-politiques de Sciences-Po au printemps 2007.