26/10/2011

Le monde est un polder

ville-flottante.jpgC'est le titre que donne Jared Diamond au dernier chapitre de son livre désormais célèbre, Effondrement. Cette image évoque bien sûr la fragilité du monde, ainsi que la vigilance qu'il est nécessaire d'avoir pour maintenir notre équilibre.


Dans son livre, Diamond étudie les conditions dans lesquelles certaines civilisations anciennes ou contemporaines se sont effondrées ou sont parvenues à se maintenir en vie. La civilisation Pascuan de l'île de Pâques, les Anasazis en Amérique, les Vikings du Groenland, les polynésiens des îles Henderson et Pitcairn, les Mayas, ou aujourd'hui Haïti, le Rwanda et, plus surprenant, l'Australie ou encore la Chine (et j'en laisse de côté), tous passent au crible de son analyse pour comprendre les causes de leur disparition, ou les risques qu'ils encourrent dans un futur proche. Mais son ouvrage n'est pas une litanie d'échecs. Certaines réussites, comme celle de l'Islande ou de l'île de Tikopia dans les îles Salomon sont également évoquées.


Diamond avance 5 grands ensemble de facteurs pour expliquer l'effondrement ou non des civilisations : les dommages que l'homme cause à l'environnement, les changements climatique (et n'ayons pas sur ce point une lecture trop simpliste, les vikings du Groenland ont souffert d'un mini âge de glace qui ne devait rien au rejet de gaz à effet de serre), les conflits avec les populations voisines, la dépendance vis-à-vis de voisins amicaux, et enfin les réponses que nos sociétés apportent à tous ces défis.


Diamond dresse également un inventaire complet des problèmes d'environnement auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés. Ils sont au nombre de 12, parmis lesquels les plus importants sont en premier lieu la déforestation, qui entraîne en outre l'appauvrissement des sols, et la destruction des ressources marines. Nous pouvons également citer la pénurie des sources d'énergie fossile, la pénurie d'eau douce et la démographie.


Dans son livre, Diamond ne joue pas les oiseaux de mauvaise augure. Ce n'est pas une vision défaitiste du monde qu'il propose mais une analyse étayée des difficultés auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui même, et auxquelles il est urgent d'apporter des réponses pour éviter le sort d'autres civilisations. Il montre notamment, en analysant le cas de l'île de Tikopia et celui du Japon à l'époque Tokugawas, comment l'on peut trouver des solutions à ces difficultés, soit par le haut, soit par le bas; dans le cas de Tikopia les habitants prennent leurs décisions en commun pour réguler leur consommation de bois et leur population; dans le cas du Japon des Tokugawas, c'est par les shoguns successifs qui invoquèrent les principes confucéens que s'instaura la régulation de la consommation de bois.


Mais l'exemple qui m'intéresse le plus dans Effondrement, est celui des îles Pitcairn et Henderson. Ce cas est en effet une illustration des risques de l'interdépendance que je trouve très éclairante. Pitcairn et Henderson sont des îles relativement peu hospitalières. Pitcairn est de petite taille, peu propice à l'agriculture, et dispose de peu de ressources marines. Henderson est plus grande mais son sol est principalement constitué de corail et elle ne dispose pas de source d'eau douce. Ces deux îles dépendaient donc de façon importante de ressources qu'elles importaient de l'île de Mangareva, qui en retour importait de la pierre de Pitcairn et les ressources marines d'Henderson. Pitcairn et Henderson sont aujourd'hui toutes les deux inhabitées. Ce n'est pas en raison de causes qui leur sont propres, mais parce que Mangareva a souffert à une époque d'une grave crise environnementale. La chute de Mangareva a entraîné celle de Pitcairn et Henderson.


On s'aperçoit très clairement aujourd'hui des risques encourrus du fait de la mondialisation des économies. Et il ne s'agit pas que d'économie d'ailleurs. Diamond le dit dans son livre : l'ampleur de la population, la taille du pays, et la place de l'économie de la Chine dans le monde font aujourd'hui que les défis environnementaux qu'elle rencontre n'ont pas qu'un impact national mais nous touche tous. Je ne veux pas dire par là qu'il faut adopter une position démondialisatrice comme le suggèrent certains. Je n'y crois pas car à mes yeux cette position va à l'envers du sens de l'histoire. En revanche, il nous faut trouver des modes de gouvernance qui nous permettent d'adopter des réponses efficaces au niveau mondial, qui dépassent les dispositifs actuels qui me semble montrer leurs limites. Il s'agit probablement d'aller vers plus de fédéralisme, à tous les niveaux. De nombreux obstacles s'y opposent et en premier lieu celui-ci : culturellement absolument aucun pays n'est encore prêt à aller dans ce sens. Mais je me demande si nous y échapperons à termes. Les prochaines années seront aussi décisives que passionantes !


A titre d'épilogue, indiquons que Diamond n'a pas que des admirateurs. Dans un excellent article, un ami journaliste, spécialisé en histoire globale, mentionne certaines critiques adressées au livre de Diamond. La disparition des Pascuans sur l'île de Pâques, serait bien plus le fait du génocide subit du fait des envahisseurs péruviens, français et britanniques que de la déforestation; les vikings n'auraient pas souffert de leur refus de manger du phoque puisque l'analyse de leurs dépottoirs démontre le contraire, etc. On retiendra toutefois, malgré quelques imprécisions peut-être (mais je ne suis nullement un spécialiste pour en juger), l'entreprise admirable menée dans cet ouvrage dont la colonne vertébrale n'est elle pas remise en cause.

 


Crédit photo : http://www.luxuo.fr/architecture/une-ville-flottante-ecologique.html

03/10/2011

Ni brutes, ni truands, des Hommes dans des systèmes

jekyll-and-hyde.jpgJean-Jacques Rousseau considérait que "l'homme est naturellement bon" et que c'est la société qui le corromp. Récemment, suite à l'article que j'avais écrit ici au sujet d'Anders Breivik, un ami m'avait envoyé un message dans lequel il me disait que, selon lui, arrive un moment où tout individu fait un choix entre le bien et le mal. Il réagissait au commentaire d'Helios sous le même article, qui disait lui que nous avons chacun en nous la faculté de faire le bien comme le mal.

 

Pour ma part je trouve ces visions très insatisfaisantes pour expliquer nos comportements, et encore plus pour agir d'une façon efficace. Le bien et le mal, je vois bien ce que ça veut dire. Quand on me dit que Hitler était un "méchant" et que mère Thérésa était une "gentille", je comprends de quoi on parle. Mais il s'agit là de cas extrêmes, en tout cas tels que l'histoire les présente aujourd'hui. Et dans le fond, un Homme bon, ou un Homme mauvais, je ne saisis pas bien ce que ça signifie. Je crois beaucoup plus que nous sommes capables de commettre des actes mauvais comme nous sommes capables de commettre des actes bons.

 

Ca ne fait pas de différence ? A mon sens si, et une différence de taille. D'abord parce que ce que nous faisons n'est pas ce que nous sommes. Et surtout, parce que nous envisageons toujours notre être comme une sorte de substance existant en dehors de toute contingence; nous avons cette idée d'un noyau identitaire qui définirait ce qu'il y a de plus profond en nous, et qui serait immuable dans toute circonstance. Et que cette vision me semble au final tout à fait imaginaire. Que nous ayons des traits de caractère qui nous définissent plus que d'autres, des préférences comportementales, tout cela, je le conçois bien. Mais que l'on puisse en tirer des jugements de valeur sur nous-mêmes me semble bien peu envisageable.

 

Je ne crois pas que nous agissions de façon pure, parce que nous sommes ceci ou cela. Nous agissons dans un environnement, humain, matériel, informationnel, en fonction d'expériences passées, de stimuli nombreux. Bref, ce que nous sommes à chaque instant, ou disons la manifestation de nous-même à chaque instant est le résultat de paramètres multiples, qui, s'ils changent d'une seule virgule, peuvent parfois tout modifier en nous entre maintenant et l'instant d'après. C'est peut-être une autre façon d'envisager cette nouveauté radicale évoquée par Bergson, qui lui faisait dire en évoquant le changement inhérent à l'écoulement du temps "vous ne sauriez diminuer d’un seul instant la vie psychologique sans en modifier le contenu. Pouvez-vous, sans la dénaturer, raccourcir la durée d’une mélodie ? La vie intérieure est cette mélodie même".

 

Dis peut-être plus simplement, cela signifie que pour comprendre nos comportements et y réagir d'une façon pertinente, il faut adopter une vision systémique. Nous évoluons dans des systèmes, interconnectés. Ce sont ces systèmes, par exemple, qui font que nous ne nous comportons pas toujours de la même façon chez nous et au travail; voire chez nous en famille et chez nous tout seuls. Ce sont ces systèmes qui font que nous sommes capables du meilleur dans certaines situations et du pire dans d'autres. Parce que dans un cas notre susceptibilité aura été touchée sur un point sensible de notre expérience passée, parce que dans un autre nous aurons fait le plein d'énergie et de satisfaction avant d'affronter une difficulté.

 

C'est pour cette raison que notre système judiciaire basée sur la punition me semble être fondamentalement une erreur et que les analyses qui se bornent à dire "il faut bien appeler un voyou un voyou et le faire payer" tombent à côté de la plaque. Ces stratégies, si elles peuvent porter ce nom, ne traitent même pas tous les symptômes. Quand aux causes systémiques qui sont à la base de ces comportements que nous jugeons déviants, elles les ignorent purement et simplement. Il y a donc bien peu d'amélioration à en espérer. Certains y trouvent la satisfaction de la vengeance. Mais saviez-vous que les études psychologiques montrent que ces "bienfaits" sont en réalité assez pauvres et surtout peu durables ?

 

On ne peut pas répondre à des comportements qui font souffrir les autres sans comprendre les causes systémiques qui génèrent ou favorisent ces comportements. Bien sûr cela nécessite du temps, de l'énergie, mais c'est à ce prix que l'on peut trouver des solutions réellement efficaces.

 

Cette constatation vaut en particulier dans le monde du travail, pour traiter la question des risques psychosociaux. Un exemple accablant est donné par Marie Pezé dans son livre désormais connu du grand public Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient touchés. Une femme, téléopératrice, est adressée à sa consultation. Elle est ballotée d'un service à l'autre, au gré des besoins. De retour d'un congé maladie déjà dû à ses conditions de travail, sa nouvelle directrice lui indique sans ménagement qu'elle a vidé son tiroir personnel car son poste a été supprimé. Le jour même, la femme perd connaissance et s'effondre au sol. Quelques jours plus tard, Marie Pezé reçoit dans sa consultation ... la directrice en question. Elle lui fait part de la rigidité et de la dureté de la posture managériale à laquelle on l'a éduquée et qui, petit à petit, la détruite. En première lecture combien aurait eu envie de giffler la directrice ? Et en deuxième, combien pensent que cela aurait apporté la moindre amélioration ?

 

Il ne s'agit pas de nous exonérer de nos responsabilités, loin de là. Mais nous vivons dans des systèmes, qui se complexifient d'ailleurs de plus en plus. Nous devons les prendre en compte pour trouver des réponses adaptées aux comportements qui détruisent. Dans l'entreprise, tout l'enjeu et toute la difficulté de l'exercice qui vise à instaurer une bonne qualité de vie au travail sont bien là.