23/08/2005

La complexité de l'écoute

Billet précédent de la série

 

Voici comme promis mon dernier billet sur la petite série entamée la semaine dernière sur le sujet de la communication et de l’écoute. Je vous propose de commencer par un petit récapitulatif de ce que nous avons vu jusqu’à maintenant (pour ceux qui n'ont pas lu les premiers billets ça commence , puis ensuite il y a ça, puis ça, et encore ça, puis un détour , et nous voici enfin ici).

 

Tout d’abord les limites incontournables de la communication, l’écart irréductible qui nous sépare des autres et qui fait que nos mots ne signifient pas la même chose dans la partition des autres, à cause de nos filtres personnels qui nous font modifier le sens initial des mots et des choses. Je voudrais compléter un peu ce point. On utilise une expression pour illustrer la différence qui existe toujours entre l’objet (je ne parle pas de spatule en bois là, j’espère que l’utilisation du terme objet est claire pour tout le monde) que l’on veut exprimer, qui a sa réalité en elle-même, et l’objet tel qu’on l’a exprimé, et qui se trouve donc revêtu des caractéristiques particulières qu’on est seul à lui donner. On dit que « la carte n’est pas le territoire ». Une carte routière n’est pas la route, elle n’en est que la représentation dessinée. De la même façon, notre description d’une chose n’est pas la chose elle-même, elle n’est que notre façon de voir cette chose. La difficulté de la communication vient ici de ce que l’interprétation qu’on va faire des mots et des choses n’est pas identique à celle que les autres vont en faire de leur côté.

 

On a vu aussi que souvent, ces conditionnements que nous avons, nous font réfléchir d’une façon très orientée. Nous avançons dans le débat avec nos filtres, souvent sans prendre en compte l’impact limitatif que ces filtres peuvent avoir sur notre compréhension de ce que dit l’autre. Et ainsi bien souvent nous nous faisons prendre au piège de surinterprétations qui déforme la pensée de l’autre, notamment au travers d’inférences qu’on n’aura pas remises en cause correctement.

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Pour en terminer avec ce thème (qui mériterait peut-être d’autres développements, mais la forme du blog impose tout de même une certaine concision) nous allons donc parler aujourd’hui de l’écoute et de l’empathie. C’est un peu la bonne bouche pour moi car l’écoute est un sujet qui m’intéresse énormément et quand on a la chance de pouvoir ne serait-ce qu’un petit peu la mettre en œuvre, elle apporte une sensation de bien-être, de joie et même, je risque le mot, d’amour, qui nous fait nous sentir en grande harmonie avec nous-même et les autres. Bref ce sont des moments privilégiés qui nous apportent beaucoup et où l’on sent que l’on donne aussi beaucoup à ceux que l’on écoute.

 

Pour ne pas rester à un niveau trop théorique, que je maîtriserais d’ailleurs bien mal, je vais partir d’une situation concrète et voir quelles sont les différentes formes d’écoute qui peuvent exister dans cette situation. Imaginons-nous avec un ami  qui rencontre depuis quelques semaines des difficultés d’ordre personnel dont il n’a encore fait part à personne. Cet ami a besoin de parler et c’est à nous qu’il a choisit de se confier. Gardez cette situation en tête en lisant la suite du texte.

 

Tout d’abord évacuons un des comportements les plus courants et les plus inefficace : celui des « gentils » qui abusent d’un discours angélique du style : « tu verras tout se passera bien », « c’est pas grave, je suis sûre qu’il va te rappeler », « je suis sûr que tout finira pour le mieux », etc.

  • Visiblement ces gens-là ne comprennent pas l’autre. Il a un problème, un vrai. Dire que ce n’est rien c’est donc tourner en ridicule ce problème. Bonjour le message pour celui qui reçoit ça.
  • Les discours angéliques sont idiots et peuvent être dangereux. Idiots parce que la vie n’est pas un dessin animé de Candy. Les choses ne tombent pas du ciel, encore moins les solutions à des problèmes humains complexes. « Tout va s’arranger » Mais il est où l’ange qui viendra du ciel pour « tout arranger » ? Enfin ils peuvent être dangereux si la personne à qui on les adresse cherche, peut-être par désespoir, à s’y accrocher, comme à un horizon factice qui permet de continuer en souffrant le moins possible. Le jour où la réalité tombe et où le miracle tant attendu n’est pas venu, les désillusions peuvent être désastreuses.
  • Enfin, la plupart du temps les gens qui utilisent ce type « d’écoute » ne font en fait que penser à eux et à s’envoyer un message personnel réconfortant qui est : « quand même, qu’est-ce que je suis gentil. » En cherchant de plus à ce que l’autre reconnaisse ce fait. Car le message sous-jacent « je suis gentil » est très clairement associé aux phrases creuses prononcées. Et souvent il est bien difficile de dire aux gens qui en usent que dans le fond leur attitude est bien loin de la moindre attention pour les autres et relève plus de l’égoïsme. Or qui ne critique consent. Il sera donc bien difficile de revenir là-dessus plus tard pour éclaircir les choses.

 

En deuxième position des comportements qui ne sont pas vraiment de l’écoute, je mettrais l’attitude paternaliste de celui qui dès qu’on lui demande de nous écouter ne peut s’empêcher de nous abreuver de ses conseils avisés. Celui-là, parfois très involontairement, nous met en position d’infériorité et de dépendance vis-à-vis de lui. Il prend le contrôle et nous enlève nos forces. S’il part tout s’écroule, enfin si tant est qu’on ait pris en compte ses paroles. Ecouter ce n’est pas forcément conseiller. Parfois la meilleure des écoutes est silencieuse. Et un regard attentif, proche, peut suffire à faire sentir à l’autre qu’on écoute et qu’on est là. Etre paternaliste c’est enlever à l’autre sa capacité à réagir en adulte, ce qui est pourtant précisément ce dont il a besoin.

 

J’en viens maintenant à un piège beaucoup plus subtil. Celui de l’empathie. Quoi ? Comment ? L’empathie n’est-elle pas précisément cette qualité si rare qui permettrait, si elle était plus partagée chez les gens, de nous ferait vivre en paix et en harmonie les uns avec les autres ?

 

Tout d’abord, qu’est-ce que l’empathie ? Le dictionnaire nous dit : de en- "dedans" et -pathie "ce qu'on éprouve". Philosophie,  psychologie: Faculté de s'identifier à quelqu'un, de ressentir ce qu'il ressent. L’empathie donc nous permet en quelque sorte de rentrer dans le monde de l’autre et de ressentir ce qu’il ressent. Quel meilleur moyen pour le comprendre ? Oui mais. Il y a deux défauts dans la vision de l’empathie. Le premier c’est que celui qui peut prétendre savoir se mettre véritablement à la place de l’autre et ressentir tout à fait ce qu’il ressent est un bien grand génie. Il y a une illusion dans cette idée, car on ne peut jamais vraiment se mettre à la place de l’autre. Il y est et y restera seul. Et si, pensant se mettre à la place de l’autre, on ne voit en fait qu’une illusion ou le masque intérieur que celui-ci peut s’être fait, alors on reste très inefficace et on peut même créer chez l’autre un sentiment de malaise fort, car il saura qu’il reste malgré tout incompris. Le deuxième défaut c’est qu’avec l’empathie on prend sur soi des choses qu’on n’a pas à prendre. On se charge d’une affectivité qui empêche de voir les choses de façon lucide. Et on risque de trop vivre à travers l’autre, par procuration. Bref, on devient inefficace pour l’autre, et on risque de se rendre malheureux soi-même. Tout le monde y perd.

 

Alors qu’elle est la solution ? J’avance ici avec ma propre vision du sujet, que j’ai documentée, et aussi un peu expérimentée, mais qui n’est pas l’avis d’un « professionnel » de la chose.
L’écoute à mon sens c’est une attitude mesurée où, tout en restant à notre place, on se rend ouvert, disponible à l’autre, attentif. Où on lui offre notre chaleur humaine. Ca me fait un peu penser à une expression trouvée dans le livre de Colette Nys Mazure dont je vous ai déjà parlé et qui dit : « il posa sa main sur mon épaule, et la solitude fit un pas en retrait ». C’est une proposition d’accompagner un peu l’autre (on devient son compagnon, on offre notre compagnie), sur la durée du chemin qu’il souhaite. C’est offrir son temps pour que l’autre puisse nous parler, mais sans s’imposer ni sans faire intrusion. C’est une attitude où l’on va vers l’autre en tendant la main (et l’oreille) sans mettre de contrepartie dans la balance. Il y a une forme de don simple dans l’écoute. Sans pathos ni affectif lourd, mais une attention de quelqu’un qui se rend proche, pour que l’autre se sente en confiance, avec celui qui écoute, et aussi avec ce qu’il a à dire, c’est-à-dire pour qu’il sente qu’il ne se met pas en danger en le disant.

 

Je voudrais revenir un peu sur l’exemple que j’ai proposé au début. Je garde en mémoire une période d’échanges particuliers que j’ai eu avec un ami qui est quelqu’un d’assez réservé et qui paraît pour la plupart des gens ne pas beaucoup aimer se confier. Pourtant à une époque j’ai osé engager avec lui une discussion sur sa vie privée, et progressivement il en est arrivé à me confier des choses très personnelles, des émotions, des sentiments qu’il avait vécus ou qu’il vivait à cette époque. Dans cet échange j’ai souvent été silencieux, je l’écoutais en disant peu de choses, quelques hmm, des hochements de tête, mais peu de mots. Quand je parlais c’était pour reformuler ce qu’il disait pour être sûr que je comprenais bien, ou pour lui poser des questions qui me semblaient lui être importantes. Pourquoi ai-je franchit l’obstacle de sa réserve naturelle pour parler de ces sujets avec lui ? On pourrait utiliser deux mots pour répondre à cette question : par curiosité, ou par attention. Et en fait, et malgré que ce soient là deux mots différents, il recouvrent ici la même idée. C’est un ami, donc ce qu’il vit m’importe. C’est dans cette mesure que je suis curieux de ce qui lui arrive et que je me sens à ma place en me rendant disponible s’il veut se confier à moi, c’est parce que c’est un ami que je porte attention à sa vie.

 

Dans l’écoute je trouve donc qu’il y a une forme d’amour a priori pour l’autre. Une attention et une ouverture pour offrir sa présence et son temps. Si l’on sent ce sentiment en soi avant d’écouter l’autre, alors l’écoute vient d’elle-même, naturellement. L’autre sent cette présence simple qu’on offre, il se sent aimé, reconnu, il sent qu’il peut parler en confiance à l’autre, et le fait qu’on garde en même temps notre position, là où l’on est et sans faire intrusion dans sa vie, donne une légèreté à la démarche. On ne crée pas de risque supplémentaire par exemple en faisant craindre à celui qui a besoin de se confier que ses paroles pèsent trop sur le moral de l’autre. C'est un peu ça.

 

Pas d’angélisme donc, pas d’attitude de supériorité, pas de pathos non plus. L’écoute c’est ce mettre au même niveau que l’autre, pour être plus accessible et disponible, c’est s’ouvrir à lui et à ce qu’il a à nous dire et à nous apporter. C’est donner son attention avec générosité, mais sans excès.

 

P.S: Pour ceux qui sont intéressés par le sujet de la communication et qui voudraient approfondir, je conseille la lecture des ouvrages de Carl Rogers qui est souvent pris comme référence dans ce domaine.

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