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26/11/2005

Totalitarisme, humanisme et révoltes urbaines

Billet précédent de la série

 

Je découvre à mon retour chez moi les différents sujets qui ont agité la blogosphère pendant ma courte absence. Et c’est avec un peu de surprise que je vois que Finkielkraut est en première ligne suite à sa récente interview dans Haaretz reprise partiellement par Le Monde. Je ne compte pas revenir sur cette interview qui a déjà été analysée notamment chez Jules, mais en continuant ma note de lecture de La sagesse de l’amour de Finkielkraut je trouve matière à apporter des éléments intéressants au débat, et également à proposer, enfin ?, mon commentaire sur les récents évènements en banlieue (puisque Diner’s room m’a très sympathiquement classé dans les commentateurs de l’actualité politique).

 

Tout d’abord revenons un peu à la description que j’ai déjà faite des sources du totalitarisme ici ou . En réfutant le visage de l’autre, en lui faisant porter le masque de ma propre interprétation de ce qu’est sa personne, je néglige la responsabilité qu’il me donne de prendre soin de lui. Mais surtout, je réfute sa qualité d’humain, je ne le réduis plus qu’aux qualificatifs dont je l’ai paré. Il n’est plus homme mais représentation que je fais d’un visage, il devient une image figée, une icône représentative de ce que je veux bien qu’elle soit représentative. Je l’ai réduit à des idées reçues, j’ai transformé son territoire pour le remplacer par ma carte et je lui interdis désormais d’être autre chose que cette carte. Car s’il réaffirme la réalité du territoire qu’il représente il m’oblige à lui, ce que je refuse.

 

Dès lors le totalitarisme peut prendre place, « sereinement » si je puis dire. Car l’autre n’étant plus homme, il n’y a plus aucune notion morale qui saurait constituer la moindre base de jugement de ce que je vais lui faire subir. Je peux à loisir « le mutiler, l’endommager ou le tuer » sans avoir à ressentir de culpabilité pour cela. Car ce n’est pas un homme que je torture, c’est une icône, un masque de papier. Finkielkraut développe cette idée à travers une analyse de l’histoire de Germana Stefanini, retenue prisonnière par les Brigades Rouges.

 

Germana Stefanini est jugée par les Brigades Rouge en tant que gardienne de la prison de Rebbibia, en tant que rouage du système contre lequel les Brigades Rouges prétendent se révolter. Et lors de ce procès devant leur tribunal de la Révolution, il apparaît immédiatement que ce n’est pas Germana Stefanini qui est jugée, mais seulement le système dont ils l’ont rendue représentative. Finkielkraut rapporte une partie des minutes du procès qui montrent bien combien sa personne n’est à aucun moment prise en compte. Sa réalité, son « vrai visage » est tout entier inscrit dans l’histoire qui l’englobe. Elle n’est pas Germana Stefanini, elle n’est plus que la gardienne de la prison symbole du régime politique qu’ils combattent. C’est le ‘système’ auquel elle appartient qui parle en elle. Ses mots ne sont plus analysés que comme aveux de son appartenance à son milieu. Quoi qu’elle dise elle ne dit rien d’autre que « je suis la gardienne de la prison de Rebbibia » dans les oreilles de ses ravisseurs. Et il suffit qu’elle prenne la parole pour qu’on la lui retire simultanément, la privant de son altérité, la privant de son visage. Elle est réduite (à un point tout à fait extrême) à sa fonction et n’est plus personne. La tuer devient alors « logique », car cela participera de la grande lutte contre un régime honnis, pour un plus grand bien collectif.

 

Le totalitarisme c’est donc faire parler en l’autre, contre sa volonté, son origine, son passé, son environnement. C’est réduire la signification de ses paroles aux éléments externes qui ont pu influencer son parcours, et ainsi lui enlever la parole, le priver littéralement de « ses » mots. Le discours n’est plus qu’agitation de la langue et des lèvres, il est privé du logos, réduit aux éléments extérieurs qui participent de sa construction, d’une part de son déterminisme. L’individu, une fois cerné par l’interprétation faite de son « milieu », peut donc toujours pleurer et protester, rien n’y fera. Il n’est plus homme, il n’est qu’une façade de plus dans le paysage d’un système qu’il faut détruire. Ainsi, Finkielkraut écrit que la maxime du totalitarisme peut se résumer à cette phrase : « c’est la société en toi qui est coupable, tu dois donc disparaître. »

 

Mais Finkielkraut va encore plus loin en trouvant dans le mouvement humaniste moderne des fondements similaires à ceux du totalitarisme. Et voici où j’en viens au débat actuel sur les récents évènements de nos banlieues. Finkielkraut montre que l’humanisme moderne, et on l’a vu dans certains commentaires de responsables politiques sur les problèmes des banlieues, disculpe les fauteurs de trouble, les innocente, en faisant également parler en eux la société, leur milieu. Les jeunes qui jettent des pierres sur les casques des pompiers ne sont plus perçus comme agissant à leur compte, mais comme vecteurs d’un mouvement guidé par leur environnement. Ils ne sont plus coupables mais victimes. L’humanisme leur dit : « C’est la société en toi qui parle, donc tu es innocent. » Si la conclusion de l’humanisme est indubitablement moins destructrice que celle du totalitarisme, du moins elle se fonde sur un processus tout aussi trompeur qui fait autant oublier à ceux qui la prononcent la qualité d’homme des individus pris en compte. Et il leur enlève toute responsabilité quant à leurs actes. « Les hommes ne sont plus responsables, ils sont possédés » écrit Finkielkraut.

 

On doit bien admettre il me semble qu’il y a une vérité très forte dans cet argument. Disculper des individus qui cassent, brûlent, sous le seul prétexte des errements de la société dans laquelle ils sont est pour le moins léger. Cette tendance à la déresponsabilisation est un risque très grand que l’on fait prendre à un pays. Et j’ai bien peur qu’on en voit encore des avatars tant elle semble fortement ancrée dans la bouche de certains.

 

Mais pourtant, je crois qu’on peut formuler une critique de l’argument de Finkielkraut. A mon sens il pousse trop loin sa critique de « l’humanisme » moderne. Car il semble tenter de déraciner totalement l’homme de son milieu afin que l’on entende plus en lui que la voix qui lui est propre et que les échos, même les plus ténus, de son histoire individuelle s’effacent. Il procède ainsi à une désincarnation complète de l’individu. Celui-ci n’est plus lui au milieu des autres et du monde, et ne reste que lui-même, et c’est tout. Certes ce qu’il nous rappelle de la nature de l’altérité devrait être réintégré dans notre vision moderne des rapports humains, mais le visage n’est pas qu’une entité abstraite, une sorte d’Idée platonicienne de mon vis-à-vis. Et si celui-ci ne saurait être réduit à ses épithètes, il ne peut pour autant être déraciné de son environnement si l’on désire le comprendre (c’est-à-dire le saisir, en « faire le tour » en quelque sorte). Ainsi si son déterminisme doit être déconstruit et sa place dans l’identité de l’individu démystifiée, on ne peut pour autant nier la réalité des expériences que celui-ci a vécu, et qui ont contribué à faire de lui ce qu’il est. Certes il n’est pas ce qu’il fait, mais il reste tout de même le résultat complexe d’une construction, d’une éducation, à laquelle son environnement, son histoire participent à 100%. Et l’en extraire ainsi serait à mon avis exercer sur lui une autre forme de violence dont Finkielkraut ne parle pas dans son livre, mais qui me semble tout aussi aigue.

 

Je me souviens d’une phrase lue chez Albert Jacquard dans son petit livre Petite philosophie pour les non philosophes qui disait : « je suis les liens que je tisse avec les autres ». Je trouve cette idée très intéressante. A mon sens il y a en quelque sorte deux moi qui cohabitent chez un homme : le moi individuel, le moi  « ontologique », et le moi collectif, le moi avec les autres. C’est à ce deuxième moi que Finkielkraut pourrait faire violence s’il déracine trop l’individu de ce qui le construit.

 

Et pour incarner un peu plus ce sujet, il me semble qu’il y a une notion fondamentale qui doit être analysée pour bien comprendre le phénomène des révoltes urbaines : l’espoir.  J’ai vu récemment un reportage que j’ai trouvé intéressant et qui illustre cette idée. Des associations intéressantes ont vu le jour dans certaines banlieues. Elles offrent notamment leurs services pour aider les habitants de ces quartiers à trouver un travail, une activité. La jeune fille interviewé expliquait ainsi (je cite en gros) : « quand on réussit à faire évoluer positivement le parcours d’un jeune, et qu’on peut l’accompagner jusqu’à ce qu’il trouve un travail et  qu’il puisse vivre une vie normale, on sait que c’est très important : parce que les autres voient que c’est possible, alors ils peuvent commencer à espérer. » Je crois pour ma part que si on ignore cet axe de réflexion et d’action on ne peut pas proposer de solution à long terme.

 

Pour faire (très) court je dirais qu’il faut responsabiliser (c’est-à-dire entre autres choses faire appliquer la loi) et donner espoir. Les deux sont aussi indispensables l'un que l'autre.

 

Edit du 30 novembre: je conseille la lecture du dernier billet de Damien qui revient de façon intéressante sur la notion d'antiracisme chez Finkielkraut.

 

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