30/06/2007

La proximité : les méandres d'une caresse

d147c1d9f7d19dbf36f7280f90a5de7d.jpgIl serait dommage, après avoir redécouvert le sens du toucher et la proximité humaine que celui-ci peut apporter, de ne pas poursuivre plus avant pour en savourer l’expression la plus aboutie et la plus sublimée, pour explorer d’une façon neuve ce geste si particulier, tendre, sensuel et charnel à la fois : la caresse.

 

On trouve dans la philosophie de Lévinas, et dans son approche éthique de la relation interpersonnelle qui se noue entre deux êtres à travers leurs visages, une approche originale de la caresse, très clairement reliée à la vision qu’il développe sur la découverte du visage de l’autre.

 

En effet, le surgissement du visage de l’autre dans notre champ de vie entraîne plusieurs bouleversements en nous. Il nous déracine d’abord de notre quiétude intérieure et de la tranquillité dans laquelle nous laissait la solitude : nous n’étions alors responsables que de nous-mêmes, et nous pouvions agir à notre guise puisque nous ne pouvions être jugés par le regard de l’autre. Mais dés lors qu’il apparaît, l’autre nous arrache à cette tranquillité, de deux façons, aussi contraignante et douloureuse l’une que l’autre : il nous rend d’abord responsable de lui, et en même temps, il nous dessaisit de nous-mêmes par son regard.

 

Car d’une certaine façon ce regard cherche à nous connaître, c’est-à-dire à nous définir, à nous décrire, à nous caractériser. A nous border d’épithètes et d’attributs, qui lui permettront d’obtenir in fine une image rassurante, parce que cadrée, de celui que nous sommes et qu’il n’est pas acceptable pour sa tranquillité de laisser dans le flou de l’inconnu. En procédant ainsi, le regard de l’autre nous fait correspondre à une image que lui-même a forgée, qui nous extrait de notre identité propre pour nous faire soudain porter un masque qui supprime dans les yeux de l’autre notre indétermination, notre altérité. Il nous façonne à l’aune de ce qu’il souhaite que nous soyons.

 

C’est ce jeu du regard, intégrant le visage de l’autre dans son monde, qui m’intéresse ici. Je n’aime pas beaucoup les proverbes et autre sagesses populaires en général. J’y vois la plupart du temps une abdication de la pensée, qui pour ne pas perdre la face se dissimule derrière une phrase toute faite dans laquelle chacun est censé trouver un peu de bon sens. L’absence de pensée en réalité, mal cachée sous les traits d’une expression imprécise et parfois parfaitement infâme (« pas de fumée sans feu », « les chats ne font pas des chiens », quelles horreurs…). Mais il en est un qui, envisagé à travers le philosophie de Lévinas, trouve un sens d’une précision et d’une sensibilité que j’apprécie beaucoup, et qui fait accéder à une compréhension qui me semble très humaniste de la relation amoureuse : celui qui dit que l’amour est aveugle.

 

On a vu que dans la relation interpersonnelle, un jeu s’installe entre les individus (entre deux individus pour rester dans le cadre exact de la description faite par Lévinas, l’introduction d’un tiers renvoyant à une autre notion que celle qui m’intéresse ici). Par ce jeu, chacun tente d’intégrer l’autre dans son imaginaire et de le border, de le décrire, de le saisir afin qu’il ne s’échappe plus par l’indétermination première qu’il oppose au regard de l’autre. C’est cette démarche, probablement assez instinctive chez chacun de nous puisque cette forme de connaissance que nous tentons de former vis-à-vis d’autrui, ce rappel du passé et de notre expérience pour trouver comment appréhender l’autre, est le mode sur lequel nous essayons toujours de nous rendre maîtres de notre environnement, afin de ne pas le subir, mais de l’exploiter à notre profit, c’est cette démarche disais-je qui constitue l’agression principale que nous pouvons exercer contre autrui. Car ce faisant, nous le dessaisissons de son identité, de ce qu’il est, pour ne plus le laisser vivre qu’à travers le filtre contraignant que nous avons formé.

 

L’amour au contraire, est une démarche dont l’un des fondements est de préserver, et je dirai même pour ma part de faire irradier, la notion d’identité de l’autre. Aimer l’autre « parce qu’il est » plutôt que « pour ce qu’il est », comme je l’ai déjà évoqué, c’est l’aimer sans condition de valeur, de caractère, de quoi que ce soit qui « affecte » son être. C’est l’aimer presque simplement « parce que » comme dirait un enfant. Or cette identité de l’autre est d’abord définie, quoique cela puisse paraître paradoxal, par son altérité, c’est-à-dire par son indétermination, ou plutôt même par son indéterminabilité, si l’on me passe ce barbarisme.

 

Cela signifie que le regard de l’amoureux, lorsqu’il se porte sur l’autre, ne cesse d’échouer dans sa quête de le découvrir. Il avance en terrain meuble, instable, et l’autre, sous ses appels, toujours se dérobe et s’échappe. Son visage reste une place imprenable, toujours en mouvement sous les tentatives de fixation de l’autre. Le regard de l’amoureux ne pourra que le traverser de part en part, sans jamais y trouver de point d’attache, ni donc de sécurité. Et tant que ce regard amoureux saura continuer sa quête et y échouer, il restera amoureux. Le jour où le regard parviendra à se fixer sur l’autre et à en constituer une image stable, l’amour en même temps, disparaîtra.

 

L’amour, pour exister, doit donc être aveugle. C’est son fondement. Lévinas disait plutôt que c’était sa sagesse. Sans cette incapacité à voir et à saisir l’autre dans le champ de notre compréhension, nous ne saurions réellement aimer.

 

On peut tenter une approche similaire de la caresse.

 

L’acte amoureux réalise lui aussi la même démonstration d’amour que le mot incertain ou le regard instigateur et perdu. La caresse en est une expression particulière. Car la main constitue elle aussi une tentative de voir l’autre et de le découvrir par les sens. Sous  ses glissements et les méandres qu’elle dessine, le corps de l’être aimé se fait tout entier visage, indéterminé et fuyant. Qu’elle glisse sur une hanche ou sur un torse, qu’elle s’aventure autour d’une nuque ou d’un pied, sur un dos ou le long d’une jambe, la main caressante poursuit sa course, car elle n’a nul terrain où s’arrêter et où saisir le corps de l’être aimé pour s’en satisfaire. Le tracé qu’elle inscrit sur la peau de l’autre est l’expression de son envie intriguée, mais toujours inassouvie.

 

Sous la caresse, l’être aimé est rendu par son corps plus vivant, son altérité plus forte, que de toute autre façon. L’effleurement des peaux qui s’aimantent et se jouent l’une de l’autre, l’enivrement des courbes de chacun, des recoins qui s’offrent toujours à redécouvrir, la fièvre du corps sur lequel il faut sans cesse accepter de se perdre, cela constitue la forme charnelle sous laquelle s’exprime la liberté de vie, l’altérité constitutive de l’être de l’autre. La caresse se fait caresse parce qu’elle avance et évolue indéfiniment sur un corps inconnu qui s’offre et se dérobe en même temps.

 

On trouvera tout cela peut-être un peu théorique et « compliqué ». J’y trouve toutefois quelque chose de très vrai dans l’approche de l’attention que deux personnes peuvent se porter mutuellement. Peut-être cela est-il un peu poétisé (surtout dans ma version, sur laquelle je me suis un peu amusé, peut-être au détriment d’une meilleure précision), mais le fond m’apparaît profondément juste. Et là aussi, se pose la question de la distance entre les personnes, même lorsque celle-ci se montre la plus réduite qui soit. Peut-être comprend-on que la distance dont il s’agit ici n’est pas uniquement une distance géographique (n’est-ce pas évident en réalité) ?

 

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27/06/2007

Si je dis la vérité, je serai aimé? Alors non.

ee3b7b766f593bf07d879c1952cda877.jpgC'est la phrase qu'on peut lire tout en haut du blog de Katar, juste en dessous du titre.
 
 
Elle m'a intrigué pendant quelques temps, j'avais l'impression de ne pas bien la comprendre. J'y voyais l'intention de quelqu'un de dire les choses telles qu'elles sont, mais dérangé que cela lui vale l'amour des autres, et le refusant donc. Parce que cela lui apportait l'amour des autres. C'est cela qui me dérangeait.
 
Puis avant hier je l'ai lu différemment, et tout à coup j'ai eu l'impression de la comprendre avec clarté, comme une évidence, comme si je tenais enfin le seul message qu'elle offre véritablement à lire. Je l'ai lu ainsi : "Si je dis la vérité, alors je serai aimé? Alors non." Je l'ai lu comme indiquant le refus de la condition exprimée comme cause de l'amour des autres. C'est-à-dire en fait, refusant qu'il existe une condition pour pouvoir être aimé.
 
Comme si ce "si ?" était en réalité un "seulement si ?". La lisant de cette façon, j'ai tout à coup trouvé cette phrase très juste, frappant vraiment là où il faut. Car l'amour que l'on donne, ou que l'on reçoit, n'en est à mon avis pas un s'il se trouve conditionné par quoi que ce soit.
 
On loue souvent, et je me demande si je n'ai pas déjà fait ce commentaire ici, la capacité de ceux qui savent aimer les autres "pour ce qu'ils sont", et pas seulement pour leur physique. Je trouve pour ma part que cette représentation des choses est bien mauvaise, et qu'elle ne fait en réalité que faire tomber les gens dans un nouveau piège, peut-être un peu plus subtil que celui de l'attachement à l'apparence, mais guère plus reluisant.
 
Car tant que l'on aime les gens "pour ce qu'ils sont" je crois qu'on ne les aime pas vraiment. Ce que l'on aime alors, c'est notre façon de les voir, c'est l'interprétation que nous avons fait de "ce qu'ils sont", et qui est toujours susceptible de varier avec le temps. Cette phrase en effet, aimer quelqu'un pour ce qu'elle est, signifie que l'on connait cette personne. Sinon comment l'aimerait-on "pour ce qu'elle est" ? Cela fait donc l'aveu que nous avons fait entrer cette personne dans notre cadre de pensée, que nous l'avons définie, caractérisée, que nous l'avons entourée d'épithètes et d'attributs qui sont autant de barrières posées pour aboutir à une soi-disant connaissance de l'autre.
 
C'est l'antithèse exacte du comportement amoureux, celui que décrit notamment Lévinas, par lequel, sans cesse, l'on doit renouveler la quête de la découverte de l'autre, tout en sachant toujours que cette quête restera insatisfaite, impossible à mener, car le visage aimé se dérobe toujours sous notre regard inquisiteur. C'est cette acceptation de l'altérité irréductible de l'autre qui constitue à mon avis le fondement le plus vrai de l'amour. J'y reviendrai.
 
Si l'on aime, donc, on n'aime pas quelqu'un "pour ce qu'il est", mais parce qu'il est. Aucune condition ne pouvant interférer dans l'existence de ce sentiment. 

25/06/2007

La proximité : le mendiant et l'ami

medium_Le_jeune_mendiant.jpgDeux textes découverts aujourd'hui, l'un au hasard de quelques lectures sur le net, et l'autre dans un petit livre qui me fourni quelques matières abordables pour alimenter ma série sur la proximité.

 

 

 

 

Le premier vient du blog du mendiant :

 

"Tenez mon brave…
– Ce n’est pas assez !
– Je vous demande pardon ?
– Ta pièce, ce n’est pas assez !
– Comment ça pas assez ? Vous devriez être content de ce qu’on vous donne !
– Mais je suis content. C’est toi qui ne le seras pas.
– Mais qu’est-ce que vous racontez ?
– Tout à l’heure, je t’ai vu hésiter entre des centimes et des euros. Tu me donnes finalement les centimes. Ce n’est pas assez : plus tard, tu vas regretter de ne pas avoir été assez généreux. Lorsque l’on hésite, il faut toujours donner le montant le plus important. Il ne faut jamais être radin avec la générosité.
– Je donne ce que je peux donner. Et qu’est-ce que vous avez d'abord à me tutoyer ? Nous n’avons pas élevé les cochons ensemble que je sache!
– Je te tutoie parce que tu es debout et que je suis par terre, parce que tu es dans la société et que j’en suis exclu : je crée un lien entre deux postures antinomiques. Tu considères mon tutoiement comme un manque de respect alors que j’essaye simplement de me mettre à ton niveau. En acceptant cela, en ne te considérant pas comme supérieur, en n’attendant pas de ma part de signes de déférence, tu fais aussi preuve de générosité à mon égard. Je t’en donne encore plus pour ton maigre argent…
"

 

Le deuxième est extrait des Essais, I, XXVIII, "De l'amitié" de Montaigne, que je reproduis tel qu'il est publié.

 

"Eudamidas, Corinthien, avoit deux amis : Charixenus, Syconien, et Aretheus, Corinthien. Venant à mourir estant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament: "Je lègue à Aretheus de nourrir ma mère et l'entretenir en sa vieillesse ; à Charixenus, de marier ma fille et luy donner le doüaire le plus grand qu'il pourra ; et, au cas que l'un deux vienne à défaillir, je substitue en sa part celui qui survivra." Ceux qui premiers virent ce testament, s'en moquèrent ; mais ses héritiers, en ayant esté adverti, l'acceptèrent avec un singulier contentement. Et l'un deux, Charixenus, estant trespassé conq jours après, la substitution estant ouverte en faveur d'Aretheus, il nourrit curieusement cette mère, et, de cinq talens qu'il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à une sienne fille unique, et deux et demy pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les nopces en mesme jour."

 

Ainsi le mendiant auprès de son bienfaiteur, peut-il agir comme l'ami envers son ami. En appréhendant sa requête telle qu'un présent fait à l'autre, et non comme une action dont il serait ensuite redevable. Je laisse chacun libre de trouver cette approche intéressante ou pas. Pour ma part, elle l'est. Mais ce qui m'intéresse le plus ici, c'est en fait la distance qui sépare les personnages. Le mendiant et son bienfaiteur sont des inconnus l'un pour l'autre. Les amis eux ne le sont pas. Et la profondeur de leur amitié éclaire à nos yeux le testament écrit par Eudamidas. On comprend là que tout le dilemme du mendiant est qu'il ne bénéficie pas de la même proximité avec son bienfaiteur. C'est d'ailleurs bien la limite que celui-ci lui oppose en lui indiquant qu'ils n'ont pas élever les cochons ensembles.

 

En réalité, je crois que toute la question de la proximité est là. Dans la distance créée avec l'autre. C'est même son défi. D'une certaine façon, on pourrait peut-être répondre au bienfaiteur du mendiant, que celui-ci doit se comporter tel un ami envers lui. C'est sans doute la vision que l'on peut dégager de la philosophie de Lévinas, et de sa vision éthique de la prise en compte de l'autre. La proximité n'est certes pas une exigence d'amitié obligatoire, ce qui serait absurde à mes yeux, mais c'est une exigence d'attention, de considération. Un appel à devenir proche, ou simplement à se souvenir combien fondamentalement on l'est déjà par notre nature propre, qui partage un morceau même infime de vie, qui accompagne, qui...

 

Image : Le jeune mendiant, de Murillo

 

 

P.S: oui j'ai du retard sur le billet que je voulais écrire il y a 15 jours. Il me prend plus de temps que prévu, mais j'espère qu'il arrivera dans pas trop longtemps. Odanel boude ?

 

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17/06/2007

Le mal de soi

Vous vous demandez peut-être pour quelle raison j'ai abordé récemment la question du suicide et de la mutilation. Ces sujets sont, il est vrai, assez peu abordés en général par les gens, que ce soit dans le vie courante, ou dans les journaux. Il en va de même sur les blogs qui eux aussi en parlent peu.


 
Je n'aime pas beaucoup dire que c'est parce qu'il s'agit là de tabous, mais la vérité n'en est pas loin. Ces sujets dérangent à mon avis principalement parce qu'ils concernent des comportements qui laissent les gens démunis et incapables d'apporter une réponse à la souffrance qu'ils observent. J'imagine pour ma part combien cela doit être le cas pour des parents qui découvrent que leurs enfants se mutilent, ou pire qu'ils récupèrent à l'hôpital après que celui-ci a tenté de se suicider.

 

Leur désarroi peut être d'autant plus grand que le chemin est long pour revenir de ces troubles. Je crois qu'il ne s'arrête pas à la fin des gestes de mutilation ou des tentatives de suicide. Car tout cela laisse des traces autres que celles qui figurent sur la peau. Les cicatrices les plus profondes sont à l'intérieur, et puisqu'on ne les voit pas, bien souvent on ne les traite pas non plus. Mais ce n'est pas rien d'attenter à sa vie, ce n'est pas rien de former contre soi le projet de se blesser et de se faire du mal, et l'impact le plus fort de cela se trouve je pense dans le comportement des personnes, après qu'elles ont vécu ces périodes de déchirement intérieur. Peut-être faut-il ici apprendre à laisser le temps faire son oeuvre, pour retrouver un certain calme et une certaine sérénité. Mais cela ne suffit probablement pas.

 

Alors j'écris sur ces sujets, parce que cela renvoie en moi à une idée qui m'a toujours beaucoup chamboulé: celle du mal de soi. Le sentiment vécu par une personne de n'être pas acceptable telle qu'elle est, ou plutôt telle qu'elle se voit dans le regard des autres. L'horrible idée qu'elle ne convient pas. La douleur d'être soi et pas autre chose (même un taille crayon, allez, ça irait mieux).

 

J'ai rapporté tout récemment à Katar une scène aperçue il y a déjà quelques années. J'étais allé faire du ski dans je ne sais plus quelle station. Un matin, en me rendant aux remontées mécaniques, j'avais vu passer à une dizaine de mètres de moi une jeune fille, suivie quelques mètres plus loin par une vieille dame. En les voyant j'ai alors songé qu'il devait s'agir d'une mère ou peut-être d'une grand-mère et de sa fille ou petite fille.


 
Ce qui m'a immédiatement frappé c'était le visage inquiet de la vieille dame, tandis qu'elle marchait. Elle avait visiblement du mal à suivre le rythme rapide de sa cadette, et je sentais que c'était là la cause de son anxiété. Elle tentait bien de forcer le pas, marquant ainsi une démarche à l'équilibre instable, mais rien n'y faisait, ses forces n'y suffisaient pas et elle restait irrémédiablement distancée. Au bout de quelques mètres, la plus jeune se retourna, apparemment agacée de devoir attendre ainsi, et lui lança sèchement: "bon, alors!".

 

Après qu'elle eût entendu ces mots, la veille dame sembla plus désemparée que jamais. Elle était coincée, perdue. Tentant une fois encore d'accélérer sa marche, mais constatant combien son corps en était incapable. Son visage montrait à la fois son désir immense de répondre positivement à la demande formulée par la jeune fille, et son désespoir de ne pouvoir le faire. En la regardant, j'ai alors senti quel était son sentiment exact à cet instant : elle était désolée d'être cette vieille dame handicapée par ses années et inapte à suivre le pas vif de sa fille. Son regard semblait implorer le pardon, car elle n'était "que" cela, et quelle ne pouvait pas satisfaire une personne qui devait être une des plus chères à ses yeux. Le désespoir de n'être "que soi", alors que l'on voudrait tant être quelqu'un d'autre, et ainsi, peut-être, être enfin aimé.

 

J'ai assisté à quelque chose de similaire durant cette dernière semaine. Je suis parti en Corse, pour marcher quelques jours ,et profiter sur la fin de la plage et du soleil. Je me suis alors installé dans un camping près de Calvi, et chaque jour je faisais l'aller-retour à pied vers la ville, en passant par la plage. Vendredi, alors que je rentrai et arrivai sur les premiers mètres de sable, je vis un homme, allongé seul à l'écart des autres derrière une rangée de bateaux, sur une petite serviette. Personne ne s'installe d'habitude à cet endroit car ce n'est pas encore vraiment la plage. Il y a juste la place de s'allonger, et la présence des bateaux rend évidemment peu pratique l'accès à la mer.

 

J'ai d'abord pensé qu'il s'était mis là parce qu'il pouvait ainsi être à l'ombre des quelques arbres qui le surplombaient, ombre qu'il ne retrouverait pas en restant là où vont tous les autres, ou pas aussi facilement. Il avait effectivement le ventre bien blanc, et cela me semblait donc logique. Mais en m'approchant, je constatai qu'il y avait autre chose. Les membres inférieurs de cet homme étaient atrophiés, ses genoux malformés et ses mollets inexistants. Et en le croisant du regard alors que je continuai ma marche, je revis l'inquiétude que j'avais perçu dans les yeux de la vieille dame. La même crainte, la même anxiété.

 

J'ai alors compris que s'il s'était ainsi lui-même mis à l'écart des autres pour s'installer dans un endroit si peu confortable, ce n'était sans doute pas seulement pour se protéger du soleil. Mais c'était aussi probablement pour éviter  le regard des autres vis-à-vis de lui. Comme s'il ressentait, lui aussi, qu'il n'était pas convenable pour s'installer à côté d'eux, comme s'il n'était pas ce qu'il fallait, comme s'il n'avait pas le droit.

 

Il n'y a aucune réponse facile à apporter à ces gens, et pour ma part je ne fais qu'essayer d'en entrevoir, en sachant combien elles peuvent être mal adaptées dans certains cas, tant ces situations sont particulières. Mais ces images, ce mal de soi, cette peur de ne pas être comme il faut, de ne pas convenir tel que l'on est, tout en sachant que l'on ne peut être autre chose, tout cela me marque et me reste en mémoire. Et forme probablement une part importante de ma façon d'envisager ces sujets. 

Automutilation: l'apaisement et le besoin d'expression

Un article récent du Figaro, indiqué par Katar, revient sur la question de l'automutilation, notamment concernant la population des adolescents. Vous pouvez aller le découvrir en ligne si vous le souhaitez, mais pour pouvoir le commenter facilement, j'en copie ici le contenu:
"

Ces entailles dans la peau sont un des nouveaux signes du trouble identitaire des adolescents. Au point que la défenseure des enfants travaille sur le sujet.

« JE ME SUIS coupé plusieurs fois les poignets avec un trombone. C'était le soir, dans ma chambre. J'étais en colère et triste à la fois », confie Marion. Âgée de 14 ans, elle a l'allure de la plupart des filles de son âge, cheveux mi-longs, tee-shirt, jean et baskets. Un bandeau de tennis autour de son poignet dissimule des cicatrices déjà presque effacées. D'une voix peu assurée, elle raconte pour la première fois ses « bêtises » à une psychologue clinicienne d'un centre médico-psycho-pédagogique dans l'Aisne. Des « bêtises » qui ont pour nom scarification ou automutilations.
Cette pratique est de plus en plus fréquente chez les adolescentes. Moins concernés, les garçons préfèrent diriger leur souffrance vers l'extérieur plutôt que sur leur corps. La scarification consiste à s'entailler la peau des poignets, bras, parfois des cuisses et du ventre à l'aide d'un objet tranchant, généralement un rasoir ou un cutter. Elle trouve son origine dans les sociétés traditionnelles, où les scarifications sont effectuées comme un rituel de passage ou pour marquer l'appartenance à un groupe. « L'adolescence est toujours un âge fragile, mais aujourd'hui, les jeunes portent un regard différent sur le corps et certains semblent parfois vouloir l'éprouver ou ressentent le besoin de le déchirer, le découper » s'inquiète Dominique Versini, la défenseure des enfants, qui a choisi de se pencher sur les nouvelles manifestations de la souffrance psychique des adolescents - comme la scarification - dans son rapport annuel prévu pour le 20 novembre prochain.
«Un sentiment d'apaisement»
En France, il n'existe pas d'étude chiffrée sur ce phénomène encore un peu tabou. Les automutilations toucheraient plus de 3 millions d'Américains et représenteraient 10 % des hospitalisations de jeunes adolescents en Grande-Bretagne d'après un ouvrage du psychiatre Armando Favazza datant de 1996. Seul l'Inserm a relevé dans son enquête 2004 sur la santé des 14-20 ans sous protection judiciaire de la jeunesse que 14 % des filles et 4 % des garçons interrogés déclaraient avoir des scarifications.
Lors de cette première entrevue avec une psychologue clinicienne, Marion est venue accompagnée de sa mère. Cette dernière mobilise la parole, laissant sa fille s'enfoncer dans un mutisme teinté de honte. « Marion, comment as-tu eu cette idée ? », relance la psychologue. « J'ai vu une fille se couper dans la cour de l'école. Je lui ai dit que moi aussi, j'allais le faire », se rappelle Marion. «Elle fait toutes les bêtises de ses copines », soupire sa maman, soucieuse et un peu envahissante. « Le phénomène d'imitation ne doit pas occulter un véritable mal-être » prévient la psychologue clinicienne et psychiatre Catherine Rioult qui a fait de la scarification son sujet de thèse. « Ces adolescentes s'entaillent pour matérialiser une douleur psychique insupportable. Avec les coupures, la douleur devient tangible, plus gérable et elles éprouvent un sentiment d'apaisement », explique-t-elle. Marion, pourtant, dit n'avoir senti aucun soulagement après s'être tailladée. Elle a cependant réitéré son geste, quelques mois après ses premières coupures, en se griffant le ventre avec la tige d'une boucle d'oreille. Pendant l'acte, la majorité des adeptes des scarifications disent ne ressentir aucune douleur. Elles aiment ensuite regarder leur sang couler. « C'est une preuve de vie et un acte conjuratoire. Elles veulent faire sortir le mauvais sang comme dans une saignée », analyse Catherine Rioult.
Les cicatrices laissées par ces blessures jouent aussi un rôle. Les adolescentes les montrent ou les cachent selon les circonstances. « Elles se marquent pour se démarquer de leurs parents et pour montrer combien elles souffrent sans avoir besoin de le formuler. Peut-être parfois pour détourner l'attention des signes naissants de leur féminité », note la psychologue. Comme une écriture sur la peau, ces traits doivent être lus. « Le passage à l'écriture sur le papier correspond à l'arrêt des scarifications », conclut Catherine Rioult."
Je retiens deux éléments qui me semblent principaux dans cet article, et qui recoupent ce que j'indiquais dans mon premier billet pour tenter de comprendre ces comportements: le soulagement ressenti par les adolescents après s'être mutilés, et le fait que l'utilisation d'un autre moyen d'expression, l'écriture, permet d'arrêter ces actes. En mettant des mots sur les maux en quelque sorte.

07/06/2007

La proximité : (ré)apprendre à toucher

medium_toucher.jpgUn billet léger pour commencer cette série sur la proximité. La semaine prochaine c'est vacances, j'ai l'humeur à m'amuser. Si j'ai beaucoup de courage et que je vous aime vachement, y'aura un autre billet demain presque sur le même sujet, un truc un peu original. Sinon, non.

 

Il y a quelques années déjà, j’avais lu une série de petits articles que j’avais bien aimé sur le site Internet du magasine Psychologies. Elle avait été conçue sur tout le mois de janvier, et constituait un petit vade mecum pour construire le changement dans nos comportements. Chaque jour une nouvelle idée était avancée, avec souvent un petit exercice concret à la clé pour la mettre en pratique. Je me souviens que j’avais alors enregistré l’intégralité des articles sur mon disque dur afin de les retrouver plus tard, lorsque j’en aurai envie.

 

Parmi les idées proposées, la première m’avait beaucoup plût, autant d’ailleurs qu’elle m’avait gêné au premier abord. Il s’agissait de toucher trois personnes dans la même journée. Sur le bras, l’épaule, dans le dos, ce qu’on voulait ; afin d’aborder les personnes de notre entourage quotidien d’une façon nouvelle, moins distante.

 

A première vue la chose semble un peu étrange, et difficile à réaliser, surtout pour les hommes. Etrange car c’est un mode d’approche personnelle qui me semble avoir été largement abandonné, les rapports interpersonnels s’en tenant de plus à plus à des comportements polis et distants. Difficile à réaliser du coup, car cela nous fait remettre en cause une habitude comportementale bien ancrée, qui veut que l’on ne touche pas les autres, tout contrevenant pouvant vite être assimilé à un drôle, surtout s’il est un homme et qu’il s’aventure à toucher un autre homme. N’est-ce pas ? Aaah, le sacro-saint besoin de montrer une image virile de soi… Un homme qui touche le bras d’un autre homme ? Mais que fait-il le bougre ? Voilà une autre revanche des femmes sur nos sociétés masculines. Bref.

 

J’avais fait l’exercice, comme cela était suggéré. Au travail j’avais saisi quelques occasions pour poser ma main sur le bras des personnes avec qui j’avais discuté, hommes ou femmes, ou sur leur épaule, voir dans le dos. Les femmes, comme je m’y attendais, ont immédiatement réagit positivement, sans exprimer cela à haute voix, mais plutôt par un large sourire. Les hommes furent un peu plus étonnés, et discrets dans leurs réactions, mais j’avais senti là aussi que d’une certaine façon, cette proximité leur plaisait aussi, dans la mesure où ils sentaient que cela provenait d’une démarche amicale.

 

Pour ceux qui ne se sentent pas le courage de faire cela, ils peuvent peut-être commencer par réfléchir à leur façon de dire bonjour le matin à leurs collègues. Font-ils la bise aux femmes ? Comment serrent-ils la main ? Sur ce dernier point, la façon de serrer la main aux personnes que l’on rencontre n’est pas tout à fait anodine. Une poignée de main franche et sincère donne de l’énergie à celui qui la reçoit. En général, c’est quelque chose que l’on apprécie pour soi-même. En revanche, quelqu’un qui donne des mains molles pompe l’énergie des autres, il prend sans donner. Et on a je crois tous un sentiment un peu désagréable lorsqu’on reçoit ce type de poignée de main.

 

Mais je trouve intéressant d’essayer d’aller au-delà de ces approches qui restent assez simples à réaliser. Le sens du toucher est un sens qu’on oublie un peu. Je crois, même si ce n’est là qu’une pure supposition sans vraiment d’informations objectives pour la fonder, que c’est en particulier vrai dans les milieux urbains, où l’on cherche plus à se recréer un espace vital mis en péril par le nombre de personnes autour de nous (c’est en particulier vrai dans le métro par exemple), qu’à entrer en contact avec les gens. Et ce réflexe s’étend à des situations où  il n’est peut-être plus très adapté. Au final nous en devenons plus distants, moins chaleureux. Peut-être le toucher est-il un sens à redécouvrir ?

 

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Sans répis

medium_bitume.2.jpg

 

 

 

Il s’en est fallu de peu.

J’aurai pu ne pas la voir, ne pas y repenser

S’il n’y avait pas eu cet arbre.

Ni ce parfum, encore.

 

 

Tout est revenu d’un coup,

Aussi frais qu’hier.

Les lisières du lit, chargées de mains crispées,

Et ce couteau si dur à voir. Tout.

 

 

Puis la musique.

Elgar, et ce chemin fait en arrière,

La tête entre les barreaux.

Et la fièvre de l’apaisement.

 

 

Interminable, rouge,

Insensé, indispensable.

 

Il faut tout arrêter.

Mais comment fait-on ?

05/06/2007

Suicide et automutilation : quelques pistes d'aide

Après avoir tenté de présenter les éléments qui m’apparaissent indispensables pour bien comprendre les comportements d’autodestruction extrêmes que sont le suicide et l’automutilation, j’aimerais proposer une ou deux pistes pour aider les personnes touchées par ces situations. C’est là aussi une approche qui doit être faite très humblement, en oubliant toute prétention de trouver une solution standard applicable pour tous et en toutes circonstances. Car ces situations sont éminemment intimes et si elles présentent probablement des points communs dans leurs manifestations et dans leurs causes, leurs solutions restent toutefois éminemment personnelles. En cela je rejoins en partie je crois le commentaire de Stricto fait sur mon billet précédent.

C’est d’ailleurs par cela qu’il me semble devoir commencer : la prise en compte de la singularité de chaque cas, de chaque souffrance qui se trouve derrière l’expression de cette violence exercée contre soi. En d’autres termes, la première chose qui me semble importante pour aider des personnes suicidaires ou qui se mutilent, est la capacité à leur proposer une présence humaine sincère, une proximité, une attention, une écoute réelle, débarrassée d’a priori sur ce qui devrait ou ne devrait pas expliquer leur sort. C’est savoir être là, sans s’imposer en devenant un nouvel élément qui parasite la personne. C’est savoir, comme je l’écrivais lors de mon travail sur l’aide, offrir un point d’appui à l’autre, tout en ne s’immisçant pas dans son espace personnel à un point qui deviendrait une douleur supplémentaire en étant un autre témoignage que son besoin réel est ignoré. Difficile à décrire par des mots tant il s’agit ici de comportements, d’un être avec l’autre, mais cela recouvre ce que j’écrivais en introduction : c’est la qualité de la démarche humaine que l’on propose qui joue probablement le rôle le plus important.

Cette présence que l’on propose est délicate à définir pour la personne qui cherche ici à aider. Dans une relation d’aide moins décisive que celle qui s’adresse à des suicidaires l’espace personnel qu’il convient de respecter chez la personne que l’on aide est déjà difficile à déterminer. Mais ces contours sont essentiels à établir puisque, comme je l’avais déjà écrit, de cela dépend la capacité de l’individu au secours duquel les autres viennent de se rendre à nouveau maître de son parcours. Son objectif à lui est en quelque sorte de rompre la lien de dépendance que l’aidant à dû créer pour lui venir en aide.

Dans le cas d’attitudes proches du suicide ou de la mutilation, cet espace à occuper chez l’autre est peut-être encore plus difficile à saisir. Car la personne qui en vient à ces extrémités s’est souvent détachée de façon radicale de son entourage, et même de tout entourage possible. Cela n’est pas forcément visible d’un point de vue extérieur, mais en elle le lien est rompu, ou il est prêt à se rompre. Comme je le disais dans mon billet précédent, une personne suicidaire ou qui se mutile ne communique plus avec son entourage, ou seulement de façon dégradée. La parole ne lui convient plus comme outil d’expression, elle lui est insuffisante, inefficace. Elle ne sait plus dire la douleur intérieure qui est vécue, et cette impossibilité du langage devient elle-même une nouvelle source de douleur, un enfermement supplémentaire.

L’individu ainsi a tendance à fermer son monde, à se blottir dans sa bulle et à en interdire l’accès aux autres. Peut-être ceci se déroule-t-il également dans la logique du désespoir que j’avais indiqué, à savoir que l’intervention des autres crée, avec les espoirs qu’ils peuvent apporter, et tous les risques de déception que cela implique, une situation d’incertitude, une nouvelle attente en tension que la personne avait supprimée en se plongeant seule dans son désespoir. Alors qu’en vivant seule son malheur, elle « clarifiait » sa situation, elle supprimait l’indétermination de son avenir. C’est peut-être là une forme de ce désespoir de l’infini dont parle Kierkegaard dans son traité du désespoir : la crainte de l’avenir indéterminé et insaisissable. Il y aurait sans doute beaucoup à ajouter sur ce point, car il est probable que le désespoir s’exprime en fait sur le mode d’une tension incessante entre crainte et espoir, d’une variation interne tendant vers la tristesse presque parce qu’elle ne s’est pas affranchie de l’espoir. Cela rejoindrait d’ailleurs le point que j’indiquais sur le calme des personnes ayant pris leur décision de se suicider, qui parfois témoignent alors d’un apaisement étonnant si l’on songe qu’elles vont se donner la mort.

On comprend que, face à ces portes fermées, les personnes qui voudraient apporter leur aide se sentent désemparées, privées de moyens. Le dilemme qu’elles doivent résoudre est immense. D’une certaine façon, elles se retrouvent elles aussi seules, et sans moyens de communiquer. On retrouve partout le rôle des boucles de relations interpersonnelles, qui font que ce que vit l’un est renvoyé à l’autre et le met dans les mêmes conditions d’être.

Il convient toutefois d’être prudent sur cet espace personnel que l’on doit respecter chez la personne que l’on aide. Dans le cas de l’aide aux personnes tentées par le suicide ou qui se mutilent, cette attention ne peut être un objectif en soi, et souvent même faut-il s’en méfier. Jean-Pierre Cléro l’avait indiqué dans le texte que j’avais repris pour mon analyse sur l’aide : entre la personne suicidaire et celle qui tente de l’aider se noue un dialogue et un débat autour de valeurs qui, pour la première l’amènent à vouloir attenter à sa vie, et pour la seconde à la protéger. Il y a là une confrontation, et l’objectif de l’aidant ici n’est pas de laisser l’autre persister dans ses opinions. Il lui faut au contraire parvenir à l’en faire changer, et à l’amener à partager les idées qui nous font vouloir la vie plutôt que la mort. Dans cette mesure il est bien nécessaire, dans ce cadre de l’aide à des personnes suicidaires ou qui se mutilent, de s’immiscer en partie dans leur espace personnel et de les en extraire pour modifier leurs perspectives destructrices. L’aidant doit gagner cette bataille des valeurs s’il veut parvenir à sauver l’autre. C’est l’issue de ce débat intime qu’il crée chez la personne en proie au désespoir qui doit être l’objet de son à-tension.

Pour renforcer ce point, je note que dans bien des cas, la seule solution qui reste à l’entourage pour prévenir un drame est d’utiliser la contrainte physique, de priver l’individu de sa liberté afin de l’empêcher de commettre le pire. Pas besoin de développer sur ce point tant il paraît évident.

On comprend donc qu’un des nœuds principaux qui doit être dénoué pour aider des personnes voulant se suicider ou qui en viennent à se mutiler est celui du lien social, des relations entretenues avec les autres, qu’il s’agisse des proches mais aussi des moins proches. Il y a un dialogue perpétuel entre nous et les autres, qu'il soit verbal ou non verbal, qu'il s'exprime par des mots ou par des actions, des choix, des orientations, etc. Et notre équilibre intérieur vient de l'équilibre de ce dialogue, car nous sommes autant le résultat de ce qui nous est propre que de ce que nous partageons avec les autres. Albert Jacquard disait quelque chose que j'aime bien à ce sujet: "je suis les liens que je tisse avec les autres". Cette phrase simple montre bien l'importance de la place des autres dans notre construction personnelle, dans notre équilibre. Une personne qui se mutile, ou pire qui envisage le suicide, est une personne chez qui cet équilibre et ce dialogue naturel avec les autres s'est rompu. C'est pour cette raison que le fait de pouvoir parler à une personne de son mal-être, de pouvoir retrouver quelqu'un qui nous écoute et nous permet de "mettre des mots sur les maux", et que ceci soit entendu, est important. Parce que cela renoue un peu de ce dialogue humain qui s'est rompu. Cela nous réinsère dans un échange qui nous est indispensable.

Je m’arrête là pour aujourd’hui. A priori je ne prévois pas de traiter à nouveau de ce sujet. Néanmoins, si certaines réactions me poussent à répondre sous forme de billet, je le ferai. Je sais que tout cela n’est pas complet. En fait, ce qui m’intéresse le plus sur ces questions, est d’appréhender la façon dont on peut écouter le désespoir si particulier qui préside à ces formes extrêmes d’autodestruction, et y apporter une aide. D’un point de vue comportemental c’est cela qui me semble le plus ardu à réaliser, mettre une camisole à quelqu’un ne relevant pas d’un problème comportemental mais d’une nécessité pratique. J’espère que ce parti pris ne dérangera pas la lecture de ces billets.

03/06/2007

Suicide et automutilation - quelques éléments de compréhension

medium_Grille.jpgDepuis de nombreuses années la question du suicide, de ses formes, de ses raisons, m’intéresse. D’un point de vue théorique, je l’ai découverte notamment à travers la philosophie de l’absurde de Camus. Il m’avait alors fallu plusieurs années pour lire son Mythe de Sysiphe, qui dresse les fondements philosophiques de l’absurde et qui aborde précisément la question du suicide, la seule question philosophique qui mérite d’être posée selon lui. Plusieurs années car je sentais qu’il y avait là quelque chose de brûlant et que je craignais d’être incapable de bien le comprendre.

Je voudrais tenter d’aborder ce sujet ici, pas vraiment sous l’angle philosophique, mais plutôt pour réfléchir à haute voix, si je puis dire, aux démarches d’aides qui peuvent être engagées envers des personnes suicidaires ou qui exercent sur elles-mêmes toute forme d’automutilation. Ceci en deux billets, le premier risquant déjà d’être assez long. Celui-ci abordera quelques éléments importants pour comprendre ces comportements extrêmes que sont le suicide et l’automutilation. Dans le second, j’essaierai d’esquisser quelques pistes, à envisager comme toujours avec prudence, en songeant toujours que c’est avant tout la qualité humaine de sa propre démarche qui importe alors, plus que le respect strict de n’importe quel mode d’emploi.

J’avance très prudemment sur cette question, car on touche là à des éléments éminemment intimes et sensibles pour les personnes, et donc éminemment complexes. Chercher à fournir une réponse standard à ces souffrances sous forme de vade mecum systématiquement applicable serait évidemment une erreur. Pire ce serait pratiquement un comportement coupable car une personne suicidaire qui se verrait confrontée à quelqu’un qui ne sait que lui offrir un discours théorique calibré mais ne montrant pas de proximité avec son cas particulier, et donc pas d’écoute, pas d’attention, n’en sortirait sans doute que plus mal en point. Il faut une extrême prudence lorsque l’on prétend essayer de « comprendre » et de « connaître » la souffrance des autres. Comme me l’écrivait très récemment l’un d’entre vous, le front est souvent une frontière.

Pour en finir avec ces préliminaires, qu’il soit bien clair que les éléments que je souhaite évoquer ne sont pas des éléments de médecine, science qui m’est tout à fait inconnue, mais seulement quelques idées sur l’accompagnement psychologique qu’il est peut-être possible d’apporter dans de telles circonstances.

Commençons maintenant par appréhender la compréhension que l’on peut avoir de ces comportements.

Le suicide et l’automutilation sont des actes qu’on s’explique souvent mal. En effet, nous connaissons tous ce fameux « instinct de survie » qui est sensé l’emporter sur toutes nos pulsions lorsque nous sommes confrontés à un danger extrême et imminent. Ce principe vital élémentaire qui faisait dire à certains que « notre seule raison d’être c’est d’être » (on me chuchote à l’oreille que cette phrase vient d’un neurobiologiste célèbre…). Cet instinct, pense-t-on, existe invariablement chez tous les êtres vivants, qu’il s’agisse des animaux ou des hommes, voire même des végétaux. Comment expliquer alors que certains violent ce que nous pensons être une loi biologique et s’affranchissent de cet instinct de survie pour se donner la mort ou pour se mutiler ? N’est-ce pas là un comportement qui va profondément à l’encontre de notre nature, et même de LA nature ?

Cet écart est probablement l’une des causes des réactions accusatrices qui sont encore le fait de nombreuses personnes face au suicide ou à la mutilation. Ou plutôt, c’est leur alibi. C’est la description élaborée et moralisatrice de ces comportements qu’ils utilisent pour ne pas avoir à dire plus crûment qu’ils se trouvent incapables de répondre à ces cris si particuliers, et que cette incapacité leur est insupportable car ils s’en sentent coupables. Las, ils choisissent alors de désigner un autre coupable pour détourner les regards désapprobateurs, et puisque ce n’est pas eux qu’ils mettent en cause, c’est obligatoirement sur l’autre, celui qui veut attenter à sa vie, qu’ils se tournent. Comment parer des mots de la raison un comportement totalement déraisonnable.

En fait je crois qu’on se trompe souvent lorsqu’on dit que ces tentatives de suicide ou ces comportements d’automutilation vont à l’encontre des principes naturels qui défendent notre vie. La notion de principe d’équilibre, ou d’homéostasie, pour en revenir une fois encore à l’expression de Cannon, permet de le comprendre : l’individu qui attente à sa vie ou à son intégrité physique, malgré la brutalité des apparences, cherche lui aussi à trouver, ou plutôt à retrouver son équilibre. C’est vrai pour le suicidaire qui cherche à trouver dans la mort l’apaisement que la vie, pense-t-il (ou plutôt ressent-il car c’est avant tout un ressenti qui intervient ici), ne peut plus lui offrir. C’est vrai également pour celui qui se mutile, qui, aussi étrange que cela puisse paraître, trouve souvent dans cette démarche un apaisement à la souffrance qu’il vit, ou au moins un état plus acceptable pour lui que s’il n’agissait pas ainsi.

Expliquons cela un peu mieux. Dans le cas du suicidaire, la logique interne qu’il suit ne me semble pas très compliquée à comprendre. La mort est la solution envisagée afin de s’extraire d’une condition jugée insupportable, « invivable » à proprement parler. En tant qu’observateurs extérieurs on est bien sûr tentés de dire qu’il s’agit là d’une mauvaise solution, voire de la pire. Pourtant le suicidaire l’envisage, et l’idée douce de l’arrêt des souffrances, physiques ou psychologiques, qu’il endure, l’emporte sur le gain qu’il peut très éventuellement encore percevoir à rester en vie.

Ceci est d’ailleurs clair lorsque l’on sait que souvent les personnes qui ont décidé de se suicider vivent leurs derniers instants avec un calme et un bonheur apparent surprenants. Une fois la décision prise, toute la tension qui était la leur lorsqu’ils envisageaient l’avenir disparaît et laisse la place à un comportement apaisé et rasséréné.

Je n’ai pas de statistiques sous la main, mais il me semble que le suicide est très rarement un geste impulsif, et qu’au contraire il est majoritairement l’issue d’un cheminement plus ou moins long. Ainsi, la personne qui a « enfin » décidé de mettre fin à ses jours organise ses derniers moments, effectue quelques dernières démarches importantes à ses yeux avant de disparaître, renoue le contact avec des êtres chers qu’elle avait perdus de vue. J’avais ainsi lu l’histoire d’un jeune garçon en dépression dont la famille désespérait, qui montrait un comportement très instable, avec des sautes d’humeur fortes et une agressivité qui tranchait avec son comportement d’avant. Puis un jour il vint les voir et montra une attitude radicalement différente. Il devint soudain prévenant, attentionné, calme. Il leur demanda pardon pour son comportement récent, et leur dit qu’il tenait à eux. Le soir même, il se donnait la mort. Ce n’est que plus tard que ses parents comprirent que son attitude du jour aurait dû les alerter. Mais comment fait-on lorsque l’on voit une personne vous sourire pour envisager son possible suicide ?

Cet apaisement que l’on constate donc parfois à l’approche du suicide me semble bien être le signe de ce que j’indique : cette démarche elle aussi est orientée vers la recherche de l’équilibre de l’individu. On ne peut pas parler d’équilibre biologique en l’espèce, mais très certainement est-ce l’équilibre psychologique qui est ici en question.

Dans le cas de l’automutilation, l’explication est probablement plus difficile à comprendre. Le suicide aboutissant à la mort, on perçoit que cette cessation de vie et l’idée de l’arrêt des souffrances qui l’accompagnent puisse germer dans la tête du suicidaire. Mais l’automutilation ne suppose pas un arrêt des souffrances, au contraire même, elle les augmente en ajoutant aux douleurs psychiques des douleurs physiques que l’on s’impose. Quel apaisement cela peut-il donc constituer ?

Et bien aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est parfois exactement la même logique qui est ici en œuvre que pour le suicide. Je considère même que la violence exercée ici contre soi, bien qu’elle est plus longue que celle de la tentative de suicide, est en réalité moins violente que le suicide, puisqu’elle n’aboutit pas à la mort de l’individu. Mais la personne qui se mutile, cherche elle aussi à retrouver par cette voie un équilibre perdu. Il faut comprendre et admettre, que malgré les apparences, la personne qui se mutile le fait aussi pour trouver une forme de mieux être, ou à tout le moins un état qui l’insatisfait moins que si elle ne le faisait pas. On comprend bien en la découvrant encore dans ces cas extrêmes, à quel point cette recherche d’équilibre, cette tension vers l’homéostasie, est un fondement majeur de nos comportements.

Il y a deux idées notamment qui me semblent permettre d’éclaircir un peu ceci. La première est liée à une certaine logique du désespoir : après lui, il ne peut rien arriver de moins bon. Une fois le fond atteint, on ne peut que remonter. Peu importe que cela ne soit pas haut et qu’on ne retrouve pas le bonheur. Ce qui compte est de savoir qu’on a touché le pire et qu’on l’a supporté. Dés lors, plus rien de vraiment grave ne peut arriver, mais surtout, la tension et la peur d’être malheureux s’atténuent puisque le malheur est déjà arrivé et qu’il ne peut être augmenté. La cessation de cette attente en tension, que constitue la crainte d’être encore plus malheureux, constitue en soi une forme d’apaisement. Cela permet de repartir en se régénérant car dans le désespoir on se lave en quelque sorte de toutes les incertitudes que les espoirs pouvaient laisser en nous. Ca remet à zéro. Ou pour dire les choses autrement, quand on a touché le fond, vraiment touché, on a enfin le droit de vivre.

La deuxième est plus compliquée. Elle est liée à deux choses : le besoin d’estime de soi et de sentiment d’estime que l’on perçoit venant des autres, et le mimétisme social. Le besoin d’estime de soi est à mon sens le moteur principal de la majorité de nos comportements. Notre milieu culturel et social engramme en nous un certain nombre de réflexes comportementaux, et de valeurs qu’il y rattache, désignant les comportements qui sont mauvais et ceux qui sont bons. La plupart du temps ceci est en relation directe avec les besoins de perpétuation du groupe, qu’il assure par la transmission et l’enseignement de ces valeurs qui le soutiennent. La mise en conformité de nos comportements avec ces valeurs permet à l’individu de s’assurer une reconnaissance en retour, reconnaissance qui est indispensable pour que sa construction personnelle soit équilibrée. En gros ce que l’on recherche ici c’est le laissez-passer pour appartenir au groupe, pour y être inclus. Nous avons besoin de faire partie. Toujours l’importance du lien social. Sans cela, l’on se retrouve dans la situation d’isolement dont je parlais plus haut.

Le deuxième point de cette idée est le mimétisme social. On comprend aisément que lui aussi intervient en grande partie pour nous faciliter l’accès au groupe qui nous acceptera d’autant plus facilement que nous serons « conformes ». Le groupe appelle le conformisme pour sa survie, il déteste la remise en cause. Mais surtout le mimétisme est le mode premier que nous utilisons pour grandir et pour forger ce que nous sommes. Un enfant, dans ses plus jeunes années, apprend en cherchant à copier et à imiter ses parents. Je l’ai déjà indiqué, c’est en partie ce qui permet d’expliquer le fondement du complexe d’Œdipe freudien : le fils observant le pouvoir du père sur la mère (je veux dire ici que ce dernier y a un « accès » privilégié), va lui aussi établir des stratégies pour la séduire. En imitant le père, il espèrera obtenir les mêmes gratifications.

Ce mimétisme se traduit dans cette imitation des enfants envers leurs parents, afin donc d’obtenir les mêmes plaisirs dont ils voient les adultes profiter, et également d’être acceptés, admis par leurs parents, parce que conformes, eux aussi. Ce n’est pas pour rien que l’on trouve souvent une parenté de professions d’une génération à l’autre au sein d’une même famille. Et bien ce mimétisme je crois, peut trouver des formes d’expression surprenantes, jusque dans les comportements d’autodestruction. Ainsi quelqu’un qui se sent rejeté par son milieu peut exercer une violence contre lui-même afin que son comportement soit conforme à l’image qu’il pense que son milieu lui renvoie de lui-même. On peut trouver ce raisonnement tordu, mais d’un point de vue comportemental il me semble au contraire très cohérent. La pire illustration de ce mécanisme arrive sans doute lorsque ce sont les personnes auxquelles on tient le plus qui sont la cause de notre sentiment d’exclusion.

Là aussi le besoin de mimétisme peut agir, notamment chez les plus fragiles, les enfants, qui conservent, malgré le rejet que leurs parents peuvent parfois manifester, un besoin d’être acceptés si fort qu’il peut les mener à l’automutilation, pour là aussi, être conformes. Je crois que d’une certaine façon ce comportement constitue pour l’enfant une forme de déclaration d’amour au parent qui le rejette : « tu ne m’aimes pas, mais moi je t’aime et je vais essayer de te le prouver par mon comportement d’acceptation de l’image que tu me renvoies de moi-même ». Ce qu’il faut comprendre ici, qui rejoint ce que j’indiquais précédemment sur la notion d’homéostasie, c’est que l’enfant qui fait ce choix le fait parce que pour lui il serait beaucoup plus invivable de rejeter ce parent, et de valider ainsi son isolement de ceux qui devraient l’aimer le plus, que de se protéger. C’est dans ce sens là que le principe d’homéostasie agit. C’est une logique du moins pire.

Un point majeur peut être dégagé de ce toute cela : souvent les personnes qui entrent dans cet engrenage sont des personnes isolées, qui parlent peu à leur entourage, principalement parce qu’elles se sentent rejetées par leur milieu, qu’il soit celui de la famille, des amis, des collègues, ou autre. Cet isolement peut même plus simplement venir d’un sentiment de ne pas être écouté ou compris, sentiment qui n’est pas toujours facile à déceler pour les autres.

Mais même dans ces derniers cas, cet isolement n’est pas quelque chose de bénin. C’est un isolement particulièrement fort et profond dont il s’agit, un isolement qui laisse les personnes tout à fait perdues au milieu des autres, et perdues en elles-mêmes. Un isolement presque « ontologique » si l’usage de termes aussi pompeux m’est permis sur un sujet si sensible. Ontologique car il est vécu comme l’isolement de ceux qui sont exclus du groupe non pas pour ce qu’ils sont mais parce qu’ils sont. Ce qu’ils sentent comme étant remis en cause ce n’est pas simplement leurs choix, leurs manières, ou quelques « qualités » dont les autres les auraient affublés, mais c’est ce qu’ils sont, c’est leur nature propre.

L’individu devient alors un étranger dans son milieu, un autre que personne ne saisit. Ceci se traduit, et c’est là le nœud du malaise vécu, par une incapacité à s’exprimer et à dire son mal-être. Puisque la personne est étrangère aux autres, que le lien qui l’unissait à eux est rompu du fait de l’écart ressenti entre ce qu’elle est et ce qu’elle ressent qu’on attend et qu’on comprend d’elle, elle se trouve privée de moyens d’expression, privée de langage. Elle se retrouve muette, faisant face à des sourds. Là aussi on observe le rôle jouer par l’inhibition de l’action et du langage.

Cette inhibition peut d’ailleurs ne pas être imposée par un agent extérieur, contrairement à ce qui se passe majoritairement dans les situations d’inhibition sociale de l’action qui aboutissent à certains types d’agressivité. C’est en partie, et parfois majoritairement, l’intériorisation que l’individu fait de sa propre situation qui le pousse à s’extraire de son milieu et à s’en exclure. C’est l’interprétation qu’il fait du regard des autres qui entre ici en jeu. Ce piège la est terrible puisque l’individu le boucle tout seul sur lui-même en excluant les autres de sa vie. Il leur interdit le passage, et s’ils viennent, il leur dira peut-être qu’il est trop tard, qu’il fallait y penser avant qu’il ne sombre. Il reste seul avec lui-même.

Dans ce contexte, l’automutilation se présente comme la seule façon qu’il trouve pour exprimer ce que les mots ne soutiennent plus. Ce que le langage habituel ne sait plus dire. La souffrance qu’il impose à son corps, et cette souffrance est d’ailleurs bien plus que physique, est sa façon de faire ressortir son mal-être, de l’expulser hors de lui-même. C’est une forme d’expression extrême, mais c’en est une. Qu’on ne se trompe pas sur ce point : il ne me semble pas évident que ce soit systématiquement une forme d’appel à l’aide. Probablement est-ce souvent le cas, mais je ne suis pas sûr que cela soit systématique. Le plus marquant pour moi est que cette démarche témoigne du besoin de la personne de se remettre dans une forme d’action, qui lui permet d’exprimer son mal-être. De sortir coûte que coûte de l’inhibition du langage dans laquelle elle se trouve.

Cela rejoint l’idée que j’avais émise à la fin de mon billet sur l’agressivité d’angoisse et d’irritabilité. La violence que les personnes sont parfois amenées à exercée contre elle-même est elle aussi un avatar de cette agressivité issue de l’inhibition de l’action et du langage. Elle s’arrête parfois à des expressions d’auto-agression peu violente comme la consommation de toutes sortes de drogues douces (on oublie de dire que toutes les drogues ont quelque chose de doux pour leurs consommateurs, c’est d’ailleurs bien pour ça qu’ils les consomment et qu’elles sont dangereuses) : alcool, tabac, pétards ; et les drogues dures. L’automutilation et le suicide sont des comportements plus violents. Mais il n’y a pas une seule des drogues que j’ai indiqué ici qui ne soit accompagnée d’un cortège de morts.

Je voudrais compléter ces éléments par quelques remarques sur la manifestation et l’identification d’une démarche de mutilation, notamment en pensant à ceux qui ne parviennent peut-être pas à admettre qu’ils sont engagés dans ce type de démarche. La plupart du temps me semble-t-il, l’automutilation peut s’identifier par trois éléments :

1. S’imposer une souffrance physique réelle (si vous vous amusez à tracer quelques traits au couteau sur vos bras, mais sans vous faire saigner, il est probable que vous ne soyez pas exactement dans une démarche d’automutilation – toutefois personnellement je trouve que ce type de comportement doit déjà être surveillé et ne pas être seulement assimilé à un folklore).

2. Effectuer ceci dans l’objectif d’apaiser une phase de crise (il peut s’agir d’une crise dont on ne perçoit pas de signes extérieurs).

3. Etablir un rituel qui entoure la mutilation.

Ce troisième point du rituel est je crois quasiment systématique chez les personnes qui se mutilent. Il se retrouve d’ailleurs en partie chez les suicidaires qui en quelque sorte mettent en scène leur départ. C’est à cela que reviennent notamment les adieux apaisés adressés à l’entourage, le fait de ranger sa chambre avant de se donner la mort, alors qu’on ne l’utilisera plus jamais, jusqu’à la lettre d’adieu posée soigneusement à un endroit où l’on est sûr qu’elle soit retrouvée. Il ne serait sans doute pas inintéressant de se pencher sur le sens et la fonction de ce rituel, mais cela serait long. D’une certaine façon, je ne crois pas que celui-ci soit si éloigné de ceux qui ont lieu dans certaines pratiques païennes et même religieuses. Le rituel sert à donner une importance forte à un événement, en l’entourant d’une geste qui le transcende en quelque chose de plus qu’une simple succession de mouvements, elle en fait un point culminant après lequel l’individu peut retrouver un niveau de tension plus faible. Sans montagne il n’y a pas de vallée.

Bien sûr il peut arriver que des actes d’automutilation se manifestent de façon isolée, sans répétitivité, ni rituel. Mais ils sont alors peut-être plus simples à arrêter. Car ils ne sont pas inscrits dans une habitude, une forme de mythe comportemental que la personne s’est créé et qui finit par constituer un cercle vicieux. C’est d’ailleurs bien là le problème majeur du rituel : il crée une habitude, il facilite si j’ose dire, il institue un comportement et l’insère comme un élément normal, parce qu’habituel, de la vie de l’individu.

J’espère que tout ceci ne sera pas parut trop lointain, trop compliqué, et surtout que je n’aurai pas raté quelque marche essentielle à la compréhension de ces comportements, même si j’ai conscience que je n’ai pu être réellement exhaustif. J’aurai voulu aborder quelques exemples très concrets que j’avais en tête, mais j’ai songé que ceux-ci seraient trop personnalisés pour s’adresser à tous. Si quelques manques importants apparaissent donc, n’hésitez pas à les indiquer. Je tenterai alors d’être plus utile dans le prochain billet à venir sur ce sujet, dans lequel j’exposerai les éléments qui me semblent les plus importants dans le cadre d’une démarche d’aide à ces formes d’autodestruction.