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25/09/2007

Peut-être une logique du bouc émissaire ?

22409d4da60c7cf1e5cc3581b8972c29.jpgVoici une scène à laquelle j'ai assisté récemment au boulot, et qui m'a fait pensé à la façon dont certains se construisent des boucs émissaires et à la fonction qu'ils donnent à ces derniers.

Sur le point de partir récupérer notre taxi pour avoir notre train à temps, notre responsable fit volte face pour aller retrouver le dernier collègue resté quelques instants encore avec le client. Il parti le trouver le visage fermé, nettement tendu par l'intensité de la semaine, et encore plus à l'idée de pouvoir éventuellement rater le train qui devait le remmener chez lui. Jusqu'ici nous avions toujours géré cette situation de fin de semaine avec un peu de tension mais sans excès. Mais cette fois-ci, notre pauvre collègue eut droit à une soufflante que j'imagine aisément avoir été plutôt désagréable.

Je n'ai pas assisté à l'engueulade, mais peu importe. J'ai compris comment notre responsable avait agit, et surtout, j'ai senti ce qui l'avait poussé à agir ainsi.

Lorsque nous sommes sur le point de partir, nous sommes comme tant de personnes le matin sur le quai d'une gare : dans l'attente en tension. La question qui traîne dans nos têtes est alors : le taxi, ou le train, va-t-il venir à l'heure ? Serai-je à l'heure chez moi? A mon boulot ? Il suffit que la contrainte de se trouver à la destination soit élevée pour que la tension sur le lieu de départ soit proportionnelle et génère en nous un stress non négligeable. Cette attente en tension, si vous me lisez depuis quelques temps, vous l'avez compris, c'est l'inhibition de l'action. En situation inhibée, l'individu est stressé, son corps produit des glucocorticoïdes qui attaquent son organisme et le fait se sentir mal.

Pour sortir de cet état, l'individu développe une réponse standard à laquelle il peut donner des formes très variées : il se remet en situation d'action. D'un point de vue biologique, cela dégage de l'adrénaline et supprime les glucocorticoïdes. On se sent mieux. C'est parce que se mettre en situation d'action est plus agréable biologiquement que de rester dans l'attente en tentions qu'on voit parfois des gens sur un quai de gare faire les 100 pas ou simplement se mettre à avancer vers le train lorsque celui-ci arrive à quai.

Mon responsable à fait la même chose : en allant engueuler notre collègue il a rompu la situation d'inhibition de l'action dans laquelle il se trouvait en attendant le taxi, et au passage il s'est également vidé de son stress sur un autre. Double coup! Je m'empresse toutefois de signaler qu'il y a eu là un mauvais calcul de sa part puisqu'après cette brève amélioration, ce fut la culpabilité d'une gueulante surdimensionnée qui le saisit. Et la culpabilité, il n'y a pas grand chose de pire pour générer du stress.

Mais peu importe, le mécanisme est là, et il est à l'oeuvre tous les jours sous tous les cieux. Un individu stressé rebascule son stress sur ceux qui l'entourent pour évacuer, et dans l'opération se remettre dans une forme d'action qui romp avec l'attente en tension.

En y réfléchissant un peu, il m'a semblé que cela était vraiment applicable aux cas particuliers des boucs émissaires.

J'y pense à cause de la forme d'agressivité particulière dont ils font l'objet. Les boucs émissaires, par définition, ne sont pas des agresseurs. Sinon ils ne seraient pas des boucs émissaires mais des coupables logiquement châtiés (enfin logiquement, pas forcément non plus). Essayons donc de comprendre comment tout cela se noue.

Les boucs émissaires n'agressent pas, mais sont agressés. Leurs agresseurs ne peuvent pas agir exactement par agressivité défensive. J'écarte également l'agressivité de compétition, celle-ci prévalant plutôt lorsqu'on a face à soi un véritable adversaire, ce que les boucs émissaires sont rarement. Il reste donc l'agressivité d'irritabilité et d'angoisse (qui effectivement est très proche de l'agressivité défensive, bravo, vous me lisez depuis plus de 2 mois et avec attention ;o) ). Celle-là même qui est le plus clairement en lien avec l'inhibition de l'action.

Comment ces personnes vont-elles rompre avec cette situation d'inhibition de l'action (et peu importe ce qu'il les y a plongé) ? Je vous le demande ? Au fond, quelqu'un ? Par l'action ! Bravo, vous êtes ma fierté. Le bouc émissaire présente en effet un avantage important : il est seul, ou en tout cas isolé et en minorité dans le rapport de force que son agresseur est capable de lui opposer. Cela en fait une cible aisée pour se défouler. Ce point ne mérite aucun développement complémentaire.

Mais ce qui complète la chose, et qui fait d'un bouc émissaire un vrai de vrai, c'est l'ensemble de l'argumentaire qui accompagne souvent les agressions qu'il subit. Les plus célèbres par exemple, les juifs, ont toujours subit leurs brimades sous le couvert de savants discours dont la fonction était d'ennoblir leurs agressions, et également d'effacer leurs visages aux yeux de leurs agresseurs. Dans les mots de ces derniers, ils n'étaient plus des hommes, et n'étaient plus que réduits à des fonctions de comploteurs ou d'agents sournois: à des fonctions et non pas à des visages.

Ces discours élaborés qui cachent la vérité sur les agressés rempli un rôle majeur : ils permettent que le bouc émissaire reste toujours à portée de main et fournisse une chair disponible aux transferts de stress et d'agressivité de leurs bourreaux. Ils les transforment en fusibles. C'est en cela que la logique que j'ai relevé dans l'anecdote du début agit : les boucs émissaires remplissent le même rôle que le pauvre collègue qu'on engueule au moment du départ, mais ils offrent un confort en plus : ils seront toujours là pour qu'on fasse déferler sur eux nos rancoeurs. Et ceci d'autant plus que les discours qui accompagnent les agressions envers eux seront bien calibrés et assénés.

Ce qui m'intéresse en fait dans cette analyse, c'est de comprendre qu'on aurait tort de chercher à guérir une société de ce type de comportements en ne faisant que les condamner. Si l'on veut s'attaquer à la source, il faut trouver les frustrations vécues par ces populations qui utilisent des boucs émissaires pour dégager leur agressivité d'irritabilité. Ce sont les sources de frustrations créées par une société qui sont les piliers de ces fonctionnements. Et c'est donc probablement là qu'il faut porter le coup.

27/07/2007

Mentir comme un cycliste

e2beafd3f1bacc79abe100e0884d2b9f.gif Le Tour de France ne présente clairement plus aucun intérêt sportif, et quel que soit le vainqueur dimanche prochain, le jaune de son maillot sera bien terne. En revanche, il fournit un véritable cas d'école pour comprendre le mécanisme d'un travers humain répandu : le mensonge. Car il faut bien dire que certains coureurs cyclistes et d'autres nombreux acteurs de la caravane du Tour offrent un spectacle particulièrement gratiné dans ce domaine.
L'exemple de Vinokourov et de sa réaction après l'annonce de son contrôle positif est édifiant. Qu'il ose suggérer que la transformation de son organisme et de son sang est due à sa chute laisse pantois tant cette "explication" est proprement incroyable. Plus que le mensonge en lui-même, c'est le culot d'oser une telle sortie qui abasourdi. C'est l'écart immense qu'il dresse ainsi entre le crédible et son propos. Et c'est aussi l'idée qu'il puisse sans sourciller mentir d'une façon aussi grotesque.
La question qui se pose est donc : comment peut-il mentir ainsi ? Certains seraient sans doute tentés d'expliquer cela simplement par la malhonnêteté foncière de ces personnes. Comme le caractère d'individus fondamentalement mauvais, et qui mentent sans scrupules, n'ayant en tête que leur seul désir de gloire et d'argent.
D'une certaine façon, on ne peut pas vraiment dédouaner le monde du cyclisme de cette accusation. Mais elle me semble en fait passer complètement à côté du vrai problème. Car pour mentir aussi effrontément, il faut à mon avis bien autre chose qu'une nature mauvaise, dont je ne pense pas qu'elle soit plus l'apanage d'un sportif que des simples quidams. Non, ce qu'il faut pour mentir ainsi, même si cela semblera un peu paradoxal à première vue, c'est pouvoir penser qu'on ne ment pas vraiment, c'est se sentir bien avec sa conscience au coeur même du mensonge.
Souvenez-vous vous-mêmes, dans quel état émotionnel vous vous êtes retrouvés lorsque vous avez sorti un gros mensonge, alors que vous étiez en pleine connaissance de ce que vous faisiez. C'était désagréable n'est-ce pas? Et vous souhaitiez vraiment que cela finisse vite, que vous puissiez penser à autre chose et fuir la réalité laide que vous étiez en train de créer. Oui mais vous avez ressenti cela parce que vous fondamentalement vous êtes quelqu'un de bien vous dites-vous ? Il est possible que je me trompe, mais je ne crois pas vraiment à cette explication.
Car le mensonge fonctionne en nous comme un élément qui nous coupe des autres, qui nous en éloigne en créant des barrières. Et ces barrières c'est en fait tout simplement nous qui les posons pour nous protéger de deux choses : d'avoir à maintenir notre comportement mensonger devant les autres, ce qui est peu supportable à long terme, et de ne pas être démasquer si ceux-ci se rapprochent trop de nous et qu'en se rapprochant ils parviennent ainsi à faire la lumière sur nous. Or cette exclusion sociale que nous créons ainsi lorsque nous mentons, notre nature propre, elle, la fuit, elle ne la supporte pas, ou que trop peu (les anti-sociaux déclarés maintiennent eux aussi un contact social avec quelques proches, même si celui-ci est minime parfois).
Pour mentir de façon aussi excessive donc, il me semble presque nécessaire que l'individu ne se trouve pas dans une position où il se sent trop radicalement exclu du groupe social auquel il appartient. Il lui faut y maintenir un équilibre, une stabilité, une sécurité émotionnelle. Sinon, son comportement ne peut pas se maintenir d'une façon aussi stable sur une durée aussi longue alors même qu'il ment. En bref, il faut qu'au sein de son groupe social, il se sente normal, et donc accepté tel qu'il est. S'il ne s'y sentait pas normal, il en partirait de lui-même au bout d'un certain temps, cela me semble quasiment certain.
On comprend sans mal où je veux en venir. Les mensonges des cyclistes tels que Vinokourov ne pourraient pas exister s'ils n'étaient pas plongés dans un milieu qui lui-même ment. Il faut que leurs comportements soient admis d'une façon ou d'une autre comme une habitude, comme une normalité, pour qu'ils puissent mentir à leur sujet avec autant d'aplomb. Si eux-même se sentaient par trop différents des autres, ils ne parviendraient pas à mentir ainsi, ils s'effriteraient en mentant, ils ne tiendraient pas un comportement aussi stable et aussi résistant. Il faut que d'une certaine façon, ils se sentent dans leur bon droit, ou plutôt, qu'ils ne ne sentent pas plus coupables que les autres.
Ils fonctionnent ainsi à plein par un processus de déni, comme l'alcoolique surpris une bouteille à la main et empestant l'alcool, qui jure ses grands Dieu qu'il n'a jamais bu de sa vie. Ce déni qui est la marque des menteurs qui se sont créé une réalité certe bien éloignée de la vérité, mais qui n'en reste pas moins leur vision de la réalité.
Lors de ma première expérience professionnelle j'avais travaillé quelques temps avec un jeune en BTS de comptabilité, qui sortait tout juste d'un parcours de futur cycliste professionnel. Il nous avait expliqué en détail comment le dopage intervenait dès l'apprentissage des jeunes, dès le niveau amateur, et comment un de ses amis proches en était mort, à 16 ans. Cette semaine, c'est un autre collègue qui nous a raconté comment, alors qu'il faisait quelques simples concours départementaux il y a quelques années, il avait pris l'habitude de prendre un tube et demi de guronsan avant chaque course, afin de "pédaler sans y penser" (pour info un coureur est considéré comme dopé au guronsan à partir d'une consommation de 3 tubes...). Et à quel point la résistance des meilleurs était déjà clairement louche. Au niveau départemental.
Et à côté des coureurs, il y a les équipes, les médecins, les organisateurs, les fédérations. Il suffit d'entendre ce soir encore les organisateurs du Tour défendre la poursuite de la course pour comprendre que leur logique n'est toujours pas celle de personnes responsables et honnêtes vis-à-vis du problème qui est devant leurs yeux, mais qui restent obnubilés par la logique économique de l'événement. Intérrogé sur la poursuite du Tour, le directeur d'ASO indiquait ainsi ce soir, dans un numéro de hors-sujet sidérant, qu'il fallait bien sûr continuer de lutter contre le dopage, qu'arrêter le Tour c'était arrêter la lutte anti-dopage, etc. mélangeant ainsi à l'envie deux thématiques différentes, au mépris de la compréhensibilité même de son propos. Clairement sa défense montre qu'il n'a pas d'autres arguments en tête que ceux qui sont purement économiques. On sent qu'il n'a pas le choix. Qu'il pense qu'il n'a pas le choix en tout cas.
Il suffit aussi de voir la pléïade d'anciens dopés qui interviennent comme consultants sur le Tour, d'écouter les anciens coupables, comme David Millar, s'offusquer des tricheurs découverts cette année, de lire les articles de presse qui s'extasiaient hier sur les performances des coureurs, et qui aujourd'hui se félicitent du départ de Rasmussen, relayés sur ce point par maintes commentateurs officiels, comme si l'éviction d'un seul coureur pouvait suffire à rendre sa pureté à l'épreuve. De voir aussi ce soir le reportage de la chaîne télé de l'équipe, qui, l'air de rien, montre en fond d'écran un sondage récupéré quelque part sur un site Internet italien ou espagnol dans lequel les personnes interrogées sont majoritairement favorables à la poursuite du Tour en livrant un commentaire neutre qui dit juste en substance que "certains sites interrogent même leurs lecteurs sur le fait de poursuivre ou non le Tour !" mais délivrant en filigrane le message "mais vous avez vu, ils ont l'air plutôt pour". Sur les sites français que j'ai rapidement lu, je n'ai vu que des sondages négatifs sur cette question. Mais on connait les liens économiques qui unissent L'Equipe au Tour de France.
Je ne suis pas un spécialiste du Tour, je ne cherche pas à faire semblant du contraire. Mais quand autant de faisceaux de présomptions montrent une telle convergence, cela forme des convictions. C'est une machine complète qui doit être modifiée, et bien au-delà de ce que les organisateurs du Tour, à l'instar d'un Christian Prudhomme, prônent, puisque lui-même affublé de son compère d'ASO continue à mettre la tête dans le sable en ne disant pas la vérité telle qu'elle est, en ne reconnaissant pas ce que beaucoup savent : le Tour, s'il n'est plus dopé, ne sera plus le Tour, ne rapportera plus autant d'argent, ni aux sponsors ni aux médias. Car les performances qu'on y verra seront bien moins impressionnantes. On l'a d'ailleurs déjà entrevu étrangement cette année, lorsqu'au début du Tour, aucun champion écrasant la course ne se détachait du lot, au grand dam des journaux qui savent que les exploits font plus vendre que la probité.

06/07/2007

La pression de nécessité

87e02e3f4ac8a692d0f6c2880206018b.jpgLa question du changement et notamment du changement comportemental, du changement personnel, est intéressante à se poser lorsque l’on entend analyser nos modes de fonctionnement. Vérel a produit sur son blog depuis quelques semaines déjà plusieurs billets intéressants (ça commence ici) qui abordent plus particulièrement la conduite du changement en entreprise. Sans doute sont ils plus complets que ce que je voudrais évoquer ici, puisque je n’ai l’intention de m’attarder, du moins pour aujourd’hui, que sur un point particulier, mais qui me semble majeur, de ce sujet.

La question principale qui se pose sur le changement est de savoir ce qui peut en être la cause, ce qui le permet, voire ce qui le facilite. On peut à ce titre évoquer maintes techniques et méthodes qui poussent les individus à changer, notamment dans le cadre professionnel. La plupart du temps il me semble, ces techniques vont devoir s’appuyer sur l’identification d’un avantage que l’individu va pouvoir trouver au changement : si celui-ci lui apporte du mieux par rapport à sa situation présente, il sera enclin à accepter le changement voire à en devenir un acteur. Sinon, il risque plutôt de s’y opposer.

Mais il n’y a pas que l’intérêt personnel découvert sous la couverture du changement qui peut mener une personne à l’adopter. Un autre ressort important, et qui me semble même être le plus clairement en jeu dans la modification de nos comportements les plus profondément enracinés, est la pression de nécessité.

Celle-ci désigne la contrainte exercée par un élément extérieur qui s’avère nécessaire, c’est-à-dire indispensable, ou au moins perçu comme tel, pour l’individu, et qui oblige la personne à modifier sa façon de faire afin de ne pas subir les désagréments liés au non respect de cette contrainte. Elle s’exerce par exemple contre celui qui vit dans la misère et qui en est réduit à devoir voler pour assurer sa survie. Même si cela le conduit à aller contre les règles comportementales qu’il a pu établir pour lui-même pendant des années, la nécessité de se nourrir l’emporte assez évidemment sur le respect de ces règles et l’oblige donc à voler.

On retrouve cette pression de nécessité dans une très grande partie des événements qui ont guidés l’évolution des hommes. Lorsque les premiers hominidés ont commencé à se déplacer sur terre et à changer de région d’habitation, ils l’ont fait notamment en étant poussés par la nécessité de trouver de nouveaux terrains de chasse et un climat plus aisé. Ce n’est d’ailleurs que lorsqu’ils ont pu maîtriser suffisamment leurs conditions de vie en inventant l’agriculture et en réduisant leur vulnérabilité face au climat qu’ils ont pu cesser d’être des nomades et qu’ils sont devenus des sédentaires. Ils avaient alors supprimé la pression de nécessité qu’ils subissaient avant.

Je crois pas mal pour ma part que ce n’est que par elle que nous sommes capables de modifier certains de nos comportements. D’une façon générale, je nous crois naturellement assez peu enclins en changement. Ce que nous recherchons c’est un niveau de stabilité et de sécurité dans lequel on se sent à l’aise, et dans lequel souvent l’habitude joue un grand rôle. Cela signifie que même une situation peu confortable pour nous sembler difficile à quitter dés lors qu’on s’y est habitué et qu’on a trouvé les clés pour s’y faire sa place. Si je ne me trompe pas, cela signifierait que la notion de stabilisation de niveau de satisfaction utilisée notamment dans certaines études sur le bonheur, dont j’ai rapporté un exemple ici il y a quelques temps, joue autant à la hausse qu’à la baisse.

En effet, on a vu que lorsqu’un individu atteint un niveau de satisfaction supérieur à celui qu’il avait à une certaine période, ce bien-être, ce bonheur, suit une évolution qui ressemble à une courbe logarithmique. Elle augmente d’abord puis elle se stabilise : l’individu s’habitue à sa nouvelle situation et le bonheur intense qu’il ressentait d’abord s’atténue et se transforme en normalité. C’est en partie ce qui explique que l’augmentation forte du niveau de vie constaté dans les pays modernes ne s’accompagne pas de la même courbe d’augmentation du bonheur des individus.

Il me semble que ce procédé fonctionne également en sens inverse, à savoir que notre niveau d’insatisfaction s’il s’accentue sur une période donnée, finit lui aussi par se stabiliser avec le temps et la situation dans laquelle on est plongée devient alors une normalité pour nous. Dés lors, cela expliquerait la réticence au changement que nous manifestons même devant ce qui vu de l’extérieur peut sembler parfois clairement plus bénéfique.

D’autre part, la pression de nécessité me semble également intervenir d’une façon prépondérante dans le changement des comportements addictifs. Un très bon exemple de ceci me semble être celui de la cigarette, que nombres de fumeurs ne parviennent à quitter que lorsqu’ils se retrouvent confrontés à des situations qui exercent une pression forte contre leur habitude de fumer : un enfant qui va naître, la menace d’être quitté par son partenaire, une maladie intense, quand ils n’attendent pas le début de leur cancer. Je l’ai vu récemment chez une personne qui est tombée fortement malade, qui toussait beaucoup, et qui a du coup arrêté de fumer … pendant 3 semaines, le temps de se remettre d’aplomb et d’oublier la peur de la maladie grave.

Il y a là quelque chose d’ironiquement paradoxal : on entend souvent cette maxime qui dit qu’il faut profiter des instants présents, soulignant ainsi notre incapacité chronique à le faire. Mais ce constat est d’autant plus amer que nous constatons également combien nous vivons englués dans le présent et comme nous avons du mal à nous projeter dans le futur. Peu aptes à envisager nos vies d’une façon globale et à préparer un bonheur futur lorsque cela nous coûte un tant soit peu à court terme, nous en restons pourtant également inaptes à profiter du présent.

Le changement, donc, nécessite à mon avis, pour devenir possible sans attendre que s’exerce une pression de nécessité sur nous, une démarche sur soi assez importante, qui s’attarde notamment sur la notion de la flexibilité. Je reviendrai sur ce dernier point dans quelques temps.

17/06/2007

Automutilation: l'apaisement et le besoin d'expression

Un article récent du Figaro, indiqué par Katar, revient sur la question de l'automutilation, notamment concernant la population des adolescents. Vous pouvez aller le découvrir en ligne si vous le souhaitez, mais pour pouvoir le commenter facilement, j'en copie ici le contenu:
"

Ces entailles dans la peau sont un des nouveaux signes du trouble identitaire des adolescents. Au point que la défenseure des enfants travaille sur le sujet.

« JE ME SUIS coupé plusieurs fois les poignets avec un trombone. C'était le soir, dans ma chambre. J'étais en colère et triste à la fois », confie Marion. Âgée de 14 ans, elle a l'allure de la plupart des filles de son âge, cheveux mi-longs, tee-shirt, jean et baskets. Un bandeau de tennis autour de son poignet dissimule des cicatrices déjà presque effacées. D'une voix peu assurée, elle raconte pour la première fois ses « bêtises » à une psychologue clinicienne d'un centre médico-psycho-pédagogique dans l'Aisne. Des « bêtises » qui ont pour nom scarification ou automutilations.
Cette pratique est de plus en plus fréquente chez les adolescentes. Moins concernés, les garçons préfèrent diriger leur souffrance vers l'extérieur plutôt que sur leur corps. La scarification consiste à s'entailler la peau des poignets, bras, parfois des cuisses et du ventre à l'aide d'un objet tranchant, généralement un rasoir ou un cutter. Elle trouve son origine dans les sociétés traditionnelles, où les scarifications sont effectuées comme un rituel de passage ou pour marquer l'appartenance à un groupe. « L'adolescence est toujours un âge fragile, mais aujourd'hui, les jeunes portent un regard différent sur le corps et certains semblent parfois vouloir l'éprouver ou ressentent le besoin de le déchirer, le découper » s'inquiète Dominique Versini, la défenseure des enfants, qui a choisi de se pencher sur les nouvelles manifestations de la souffrance psychique des adolescents - comme la scarification - dans son rapport annuel prévu pour le 20 novembre prochain.
«Un sentiment d'apaisement»
En France, il n'existe pas d'étude chiffrée sur ce phénomène encore un peu tabou. Les automutilations toucheraient plus de 3 millions d'Américains et représenteraient 10 % des hospitalisations de jeunes adolescents en Grande-Bretagne d'après un ouvrage du psychiatre Armando Favazza datant de 1996. Seul l'Inserm a relevé dans son enquête 2004 sur la santé des 14-20 ans sous protection judiciaire de la jeunesse que 14 % des filles et 4 % des garçons interrogés déclaraient avoir des scarifications.
Lors de cette première entrevue avec une psychologue clinicienne, Marion est venue accompagnée de sa mère. Cette dernière mobilise la parole, laissant sa fille s'enfoncer dans un mutisme teinté de honte. « Marion, comment as-tu eu cette idée ? », relance la psychologue. « J'ai vu une fille se couper dans la cour de l'école. Je lui ai dit que moi aussi, j'allais le faire », se rappelle Marion. «Elle fait toutes les bêtises de ses copines », soupire sa maman, soucieuse et un peu envahissante. « Le phénomène d'imitation ne doit pas occulter un véritable mal-être » prévient la psychologue clinicienne et psychiatre Catherine Rioult qui a fait de la scarification son sujet de thèse. « Ces adolescentes s'entaillent pour matérialiser une douleur psychique insupportable. Avec les coupures, la douleur devient tangible, plus gérable et elles éprouvent un sentiment d'apaisement », explique-t-elle. Marion, pourtant, dit n'avoir senti aucun soulagement après s'être tailladée. Elle a cependant réitéré son geste, quelques mois après ses premières coupures, en se griffant le ventre avec la tige d'une boucle d'oreille. Pendant l'acte, la majorité des adeptes des scarifications disent ne ressentir aucune douleur. Elles aiment ensuite regarder leur sang couler. « C'est une preuve de vie et un acte conjuratoire. Elles veulent faire sortir le mauvais sang comme dans une saignée », analyse Catherine Rioult.
Les cicatrices laissées par ces blessures jouent aussi un rôle. Les adolescentes les montrent ou les cachent selon les circonstances. « Elles se marquent pour se démarquer de leurs parents et pour montrer combien elles souffrent sans avoir besoin de le formuler. Peut-être parfois pour détourner l'attention des signes naissants de leur féminité », note la psychologue. Comme une écriture sur la peau, ces traits doivent être lus. « Le passage à l'écriture sur le papier correspond à l'arrêt des scarifications », conclut Catherine Rioult."
Je retiens deux éléments qui me semblent principaux dans cet article, et qui recoupent ce que j'indiquais dans mon premier billet pour tenter de comprendre ces comportements: le soulagement ressenti par les adolescents après s'être mutilés, et le fait que l'utilisation d'un autre moyen d'expression, l'écriture, permet d'arrêter ces actes. En mettant des mots sur les maux en quelque sorte.

05/06/2007

Suicide et automutilation : quelques pistes d'aide

Après avoir tenté de présenter les éléments qui m’apparaissent indispensables pour bien comprendre les comportements d’autodestruction extrêmes que sont le suicide et l’automutilation, j’aimerais proposer une ou deux pistes pour aider les personnes touchées par ces situations. C’est là aussi une approche qui doit être faite très humblement, en oubliant toute prétention de trouver une solution standard applicable pour tous et en toutes circonstances. Car ces situations sont éminemment intimes et si elles présentent probablement des points communs dans leurs manifestations et dans leurs causes, leurs solutions restent toutefois éminemment personnelles. En cela je rejoins en partie je crois le commentaire de Stricto fait sur mon billet précédent.

C’est d’ailleurs par cela qu’il me semble devoir commencer : la prise en compte de la singularité de chaque cas, de chaque souffrance qui se trouve derrière l’expression de cette violence exercée contre soi. En d’autres termes, la première chose qui me semble importante pour aider des personnes suicidaires ou qui se mutilent, est la capacité à leur proposer une présence humaine sincère, une proximité, une attention, une écoute réelle, débarrassée d’a priori sur ce qui devrait ou ne devrait pas expliquer leur sort. C’est savoir être là, sans s’imposer en devenant un nouvel élément qui parasite la personne. C’est savoir, comme je l’écrivais lors de mon travail sur l’aide, offrir un point d’appui à l’autre, tout en ne s’immisçant pas dans son espace personnel à un point qui deviendrait une douleur supplémentaire en étant un autre témoignage que son besoin réel est ignoré. Difficile à décrire par des mots tant il s’agit ici de comportements, d’un être avec l’autre, mais cela recouvre ce que j’écrivais en introduction : c’est la qualité de la démarche humaine que l’on propose qui joue probablement le rôle le plus important.

Cette présence que l’on propose est délicate à définir pour la personne qui cherche ici à aider. Dans une relation d’aide moins décisive que celle qui s’adresse à des suicidaires l’espace personnel qu’il convient de respecter chez la personne que l’on aide est déjà difficile à déterminer. Mais ces contours sont essentiels à établir puisque, comme je l’avais déjà écrit, de cela dépend la capacité de l’individu au secours duquel les autres viennent de se rendre à nouveau maître de son parcours. Son objectif à lui est en quelque sorte de rompre la lien de dépendance que l’aidant à dû créer pour lui venir en aide.

Dans le cas d’attitudes proches du suicide ou de la mutilation, cet espace à occuper chez l’autre est peut-être encore plus difficile à saisir. Car la personne qui en vient à ces extrémités s’est souvent détachée de façon radicale de son entourage, et même de tout entourage possible. Cela n’est pas forcément visible d’un point de vue extérieur, mais en elle le lien est rompu, ou il est prêt à se rompre. Comme je le disais dans mon billet précédent, une personne suicidaire ou qui se mutile ne communique plus avec son entourage, ou seulement de façon dégradée. La parole ne lui convient plus comme outil d’expression, elle lui est insuffisante, inefficace. Elle ne sait plus dire la douleur intérieure qui est vécue, et cette impossibilité du langage devient elle-même une nouvelle source de douleur, un enfermement supplémentaire.

L’individu ainsi a tendance à fermer son monde, à se blottir dans sa bulle et à en interdire l’accès aux autres. Peut-être ceci se déroule-t-il également dans la logique du désespoir que j’avais indiqué, à savoir que l’intervention des autres crée, avec les espoirs qu’ils peuvent apporter, et tous les risques de déception que cela implique, une situation d’incertitude, une nouvelle attente en tension que la personne avait supprimée en se plongeant seule dans son désespoir. Alors qu’en vivant seule son malheur, elle « clarifiait » sa situation, elle supprimait l’indétermination de son avenir. C’est peut-être là une forme de ce désespoir de l’infini dont parle Kierkegaard dans son traité du désespoir : la crainte de l’avenir indéterminé et insaisissable. Il y aurait sans doute beaucoup à ajouter sur ce point, car il est probable que le désespoir s’exprime en fait sur le mode d’une tension incessante entre crainte et espoir, d’une variation interne tendant vers la tristesse presque parce qu’elle ne s’est pas affranchie de l’espoir. Cela rejoindrait d’ailleurs le point que j’indiquais sur le calme des personnes ayant pris leur décision de se suicider, qui parfois témoignent alors d’un apaisement étonnant si l’on songe qu’elles vont se donner la mort.

On comprend que, face à ces portes fermées, les personnes qui voudraient apporter leur aide se sentent désemparées, privées de moyens. Le dilemme qu’elles doivent résoudre est immense. D’une certaine façon, elles se retrouvent elles aussi seules, et sans moyens de communiquer. On retrouve partout le rôle des boucles de relations interpersonnelles, qui font que ce que vit l’un est renvoyé à l’autre et le met dans les mêmes conditions d’être.

Il convient toutefois d’être prudent sur cet espace personnel que l’on doit respecter chez la personne que l’on aide. Dans le cas de l’aide aux personnes tentées par le suicide ou qui se mutilent, cette attention ne peut être un objectif en soi, et souvent même faut-il s’en méfier. Jean-Pierre Cléro l’avait indiqué dans le texte que j’avais repris pour mon analyse sur l’aide : entre la personne suicidaire et celle qui tente de l’aider se noue un dialogue et un débat autour de valeurs qui, pour la première l’amènent à vouloir attenter à sa vie, et pour la seconde à la protéger. Il y a là une confrontation, et l’objectif de l’aidant ici n’est pas de laisser l’autre persister dans ses opinions. Il lui faut au contraire parvenir à l’en faire changer, et à l’amener à partager les idées qui nous font vouloir la vie plutôt que la mort. Dans cette mesure il est bien nécessaire, dans ce cadre de l’aide à des personnes suicidaires ou qui se mutilent, de s’immiscer en partie dans leur espace personnel et de les en extraire pour modifier leurs perspectives destructrices. L’aidant doit gagner cette bataille des valeurs s’il veut parvenir à sauver l’autre. C’est l’issue de ce débat intime qu’il crée chez la personne en proie au désespoir qui doit être l’objet de son à-tension.

Pour renforcer ce point, je note que dans bien des cas, la seule solution qui reste à l’entourage pour prévenir un drame est d’utiliser la contrainte physique, de priver l’individu de sa liberté afin de l’empêcher de commettre le pire. Pas besoin de développer sur ce point tant il paraît évident.

On comprend donc qu’un des nœuds principaux qui doit être dénoué pour aider des personnes voulant se suicider ou qui en viennent à se mutiler est celui du lien social, des relations entretenues avec les autres, qu’il s’agisse des proches mais aussi des moins proches. Il y a un dialogue perpétuel entre nous et les autres, qu'il soit verbal ou non verbal, qu'il s'exprime par des mots ou par des actions, des choix, des orientations, etc. Et notre équilibre intérieur vient de l'équilibre de ce dialogue, car nous sommes autant le résultat de ce qui nous est propre que de ce que nous partageons avec les autres. Albert Jacquard disait quelque chose que j'aime bien à ce sujet: "je suis les liens que je tisse avec les autres". Cette phrase simple montre bien l'importance de la place des autres dans notre construction personnelle, dans notre équilibre. Une personne qui se mutile, ou pire qui envisage le suicide, est une personne chez qui cet équilibre et ce dialogue naturel avec les autres s'est rompu. C'est pour cette raison que le fait de pouvoir parler à une personne de son mal-être, de pouvoir retrouver quelqu'un qui nous écoute et nous permet de "mettre des mots sur les maux", et que ceci soit entendu, est important. Parce que cela renoue un peu de ce dialogue humain qui s'est rompu. Cela nous réinsère dans un échange qui nous est indispensable.

Je m’arrête là pour aujourd’hui. A priori je ne prévois pas de traiter à nouveau de ce sujet. Néanmoins, si certaines réactions me poussent à répondre sous forme de billet, je le ferai. Je sais que tout cela n’est pas complet. En fait, ce qui m’intéresse le plus sur ces questions, est d’appréhender la façon dont on peut écouter le désespoir si particulier qui préside à ces formes extrêmes d’autodestruction, et y apporter une aide. D’un point de vue comportemental c’est cela qui me semble le plus ardu à réaliser, mettre une camisole à quelqu’un ne relevant pas d’un problème comportemental mais d’une nécessité pratique. J’espère que ce parti pris ne dérangera pas la lecture de ces billets.

03/06/2007

Suicide et automutilation - quelques éléments de compréhension

medium_Grille.jpgDepuis de nombreuses années la question du suicide, de ses formes, de ses raisons, m’intéresse. D’un point de vue théorique, je l’ai découverte notamment à travers la philosophie de l’absurde de Camus. Il m’avait alors fallu plusieurs années pour lire son Mythe de Sysiphe, qui dresse les fondements philosophiques de l’absurde et qui aborde précisément la question du suicide, la seule question philosophique qui mérite d’être posée selon lui. Plusieurs années car je sentais qu’il y avait là quelque chose de brûlant et que je craignais d’être incapable de bien le comprendre.

Je voudrais tenter d’aborder ce sujet ici, pas vraiment sous l’angle philosophique, mais plutôt pour réfléchir à haute voix, si je puis dire, aux démarches d’aides qui peuvent être engagées envers des personnes suicidaires ou qui exercent sur elles-mêmes toute forme d’automutilation. Ceci en deux billets, le premier risquant déjà d’être assez long. Celui-ci abordera quelques éléments importants pour comprendre ces comportements extrêmes que sont le suicide et l’automutilation. Dans le second, j’essaierai d’esquisser quelques pistes, à envisager comme toujours avec prudence, en songeant toujours que c’est avant tout la qualité humaine de sa propre démarche qui importe alors, plus que le respect strict de n’importe quel mode d’emploi.

J’avance très prudemment sur cette question, car on touche là à des éléments éminemment intimes et sensibles pour les personnes, et donc éminemment complexes. Chercher à fournir une réponse standard à ces souffrances sous forme de vade mecum systématiquement applicable serait évidemment une erreur. Pire ce serait pratiquement un comportement coupable car une personne suicidaire qui se verrait confrontée à quelqu’un qui ne sait que lui offrir un discours théorique calibré mais ne montrant pas de proximité avec son cas particulier, et donc pas d’écoute, pas d’attention, n’en sortirait sans doute que plus mal en point. Il faut une extrême prudence lorsque l’on prétend essayer de « comprendre » et de « connaître » la souffrance des autres. Comme me l’écrivait très récemment l’un d’entre vous, le front est souvent une frontière.

Pour en finir avec ces préliminaires, qu’il soit bien clair que les éléments que je souhaite évoquer ne sont pas des éléments de médecine, science qui m’est tout à fait inconnue, mais seulement quelques idées sur l’accompagnement psychologique qu’il est peut-être possible d’apporter dans de telles circonstances.

Commençons maintenant par appréhender la compréhension que l’on peut avoir de ces comportements.

Le suicide et l’automutilation sont des actes qu’on s’explique souvent mal. En effet, nous connaissons tous ce fameux « instinct de survie » qui est sensé l’emporter sur toutes nos pulsions lorsque nous sommes confrontés à un danger extrême et imminent. Ce principe vital élémentaire qui faisait dire à certains que « notre seule raison d’être c’est d’être » (on me chuchote à l’oreille que cette phrase vient d’un neurobiologiste célèbre…). Cet instinct, pense-t-on, existe invariablement chez tous les êtres vivants, qu’il s’agisse des animaux ou des hommes, voire même des végétaux. Comment expliquer alors que certains violent ce que nous pensons être une loi biologique et s’affranchissent de cet instinct de survie pour se donner la mort ou pour se mutiler ? N’est-ce pas là un comportement qui va profondément à l’encontre de notre nature, et même de LA nature ?

Cet écart est probablement l’une des causes des réactions accusatrices qui sont encore le fait de nombreuses personnes face au suicide ou à la mutilation. Ou plutôt, c’est leur alibi. C’est la description élaborée et moralisatrice de ces comportements qu’ils utilisent pour ne pas avoir à dire plus crûment qu’ils se trouvent incapables de répondre à ces cris si particuliers, et que cette incapacité leur est insupportable car ils s’en sentent coupables. Las, ils choisissent alors de désigner un autre coupable pour détourner les regards désapprobateurs, et puisque ce n’est pas eux qu’ils mettent en cause, c’est obligatoirement sur l’autre, celui qui veut attenter à sa vie, qu’ils se tournent. Comment parer des mots de la raison un comportement totalement déraisonnable.

En fait je crois qu’on se trompe souvent lorsqu’on dit que ces tentatives de suicide ou ces comportements d’automutilation vont à l’encontre des principes naturels qui défendent notre vie. La notion de principe d’équilibre, ou d’homéostasie, pour en revenir une fois encore à l’expression de Cannon, permet de le comprendre : l’individu qui attente à sa vie ou à son intégrité physique, malgré la brutalité des apparences, cherche lui aussi à trouver, ou plutôt à retrouver son équilibre. C’est vrai pour le suicidaire qui cherche à trouver dans la mort l’apaisement que la vie, pense-t-il (ou plutôt ressent-il car c’est avant tout un ressenti qui intervient ici), ne peut plus lui offrir. C’est vrai également pour celui qui se mutile, qui, aussi étrange que cela puisse paraître, trouve souvent dans cette démarche un apaisement à la souffrance qu’il vit, ou au moins un état plus acceptable pour lui que s’il n’agissait pas ainsi.

Expliquons cela un peu mieux. Dans le cas du suicidaire, la logique interne qu’il suit ne me semble pas très compliquée à comprendre. La mort est la solution envisagée afin de s’extraire d’une condition jugée insupportable, « invivable » à proprement parler. En tant qu’observateurs extérieurs on est bien sûr tentés de dire qu’il s’agit là d’une mauvaise solution, voire de la pire. Pourtant le suicidaire l’envisage, et l’idée douce de l’arrêt des souffrances, physiques ou psychologiques, qu’il endure, l’emporte sur le gain qu’il peut très éventuellement encore percevoir à rester en vie.

Ceci est d’ailleurs clair lorsque l’on sait que souvent les personnes qui ont décidé de se suicider vivent leurs derniers instants avec un calme et un bonheur apparent surprenants. Une fois la décision prise, toute la tension qui était la leur lorsqu’ils envisageaient l’avenir disparaît et laisse la place à un comportement apaisé et rasséréné.

Je n’ai pas de statistiques sous la main, mais il me semble que le suicide est très rarement un geste impulsif, et qu’au contraire il est majoritairement l’issue d’un cheminement plus ou moins long. Ainsi, la personne qui a « enfin » décidé de mettre fin à ses jours organise ses derniers moments, effectue quelques dernières démarches importantes à ses yeux avant de disparaître, renoue le contact avec des êtres chers qu’elle avait perdus de vue. J’avais ainsi lu l’histoire d’un jeune garçon en dépression dont la famille désespérait, qui montrait un comportement très instable, avec des sautes d’humeur fortes et une agressivité qui tranchait avec son comportement d’avant. Puis un jour il vint les voir et montra une attitude radicalement différente. Il devint soudain prévenant, attentionné, calme. Il leur demanda pardon pour son comportement récent, et leur dit qu’il tenait à eux. Le soir même, il se donnait la mort. Ce n’est que plus tard que ses parents comprirent que son attitude du jour aurait dû les alerter. Mais comment fait-on lorsque l’on voit une personne vous sourire pour envisager son possible suicide ?

Cet apaisement que l’on constate donc parfois à l’approche du suicide me semble bien être le signe de ce que j’indique : cette démarche elle aussi est orientée vers la recherche de l’équilibre de l’individu. On ne peut pas parler d’équilibre biologique en l’espèce, mais très certainement est-ce l’équilibre psychologique qui est ici en question.

Dans le cas de l’automutilation, l’explication est probablement plus difficile à comprendre. Le suicide aboutissant à la mort, on perçoit que cette cessation de vie et l’idée de l’arrêt des souffrances qui l’accompagnent puisse germer dans la tête du suicidaire. Mais l’automutilation ne suppose pas un arrêt des souffrances, au contraire même, elle les augmente en ajoutant aux douleurs psychiques des douleurs physiques que l’on s’impose. Quel apaisement cela peut-il donc constituer ?

Et bien aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est parfois exactement la même logique qui est ici en œuvre que pour le suicide. Je considère même que la violence exercée ici contre soi, bien qu’elle est plus longue que celle de la tentative de suicide, est en réalité moins violente que le suicide, puisqu’elle n’aboutit pas à la mort de l’individu. Mais la personne qui se mutile, cherche elle aussi à retrouver par cette voie un équilibre perdu. Il faut comprendre et admettre, que malgré les apparences, la personne qui se mutile le fait aussi pour trouver une forme de mieux être, ou à tout le moins un état qui l’insatisfait moins que si elle ne le faisait pas. On comprend bien en la découvrant encore dans ces cas extrêmes, à quel point cette recherche d’équilibre, cette tension vers l’homéostasie, est un fondement majeur de nos comportements.

Il y a deux idées notamment qui me semblent permettre d’éclaircir un peu ceci. La première est liée à une certaine logique du désespoir : après lui, il ne peut rien arriver de moins bon. Une fois le fond atteint, on ne peut que remonter. Peu importe que cela ne soit pas haut et qu’on ne retrouve pas le bonheur. Ce qui compte est de savoir qu’on a touché le pire et qu’on l’a supporté. Dés lors, plus rien de vraiment grave ne peut arriver, mais surtout, la tension et la peur d’être malheureux s’atténuent puisque le malheur est déjà arrivé et qu’il ne peut être augmenté. La cessation de cette attente en tension, que constitue la crainte d’être encore plus malheureux, constitue en soi une forme d’apaisement. Cela permet de repartir en se régénérant car dans le désespoir on se lave en quelque sorte de toutes les incertitudes que les espoirs pouvaient laisser en nous. Ca remet à zéro. Ou pour dire les choses autrement, quand on a touché le fond, vraiment touché, on a enfin le droit de vivre.

La deuxième est plus compliquée. Elle est liée à deux choses : le besoin d’estime de soi et de sentiment d’estime que l’on perçoit venant des autres, et le mimétisme social. Le besoin d’estime de soi est à mon sens le moteur principal de la majorité de nos comportements. Notre milieu culturel et social engramme en nous un certain nombre de réflexes comportementaux, et de valeurs qu’il y rattache, désignant les comportements qui sont mauvais et ceux qui sont bons. La plupart du temps ceci est en relation directe avec les besoins de perpétuation du groupe, qu’il assure par la transmission et l’enseignement de ces valeurs qui le soutiennent. La mise en conformité de nos comportements avec ces valeurs permet à l’individu de s’assurer une reconnaissance en retour, reconnaissance qui est indispensable pour que sa construction personnelle soit équilibrée. En gros ce que l’on recherche ici c’est le laissez-passer pour appartenir au groupe, pour y être inclus. Nous avons besoin de faire partie. Toujours l’importance du lien social. Sans cela, l’on se retrouve dans la situation d’isolement dont je parlais plus haut.

Le deuxième point de cette idée est le mimétisme social. On comprend aisément que lui aussi intervient en grande partie pour nous faciliter l’accès au groupe qui nous acceptera d’autant plus facilement que nous serons « conformes ». Le groupe appelle le conformisme pour sa survie, il déteste la remise en cause. Mais surtout le mimétisme est le mode premier que nous utilisons pour grandir et pour forger ce que nous sommes. Un enfant, dans ses plus jeunes années, apprend en cherchant à copier et à imiter ses parents. Je l’ai déjà indiqué, c’est en partie ce qui permet d’expliquer le fondement du complexe d’Œdipe freudien : le fils observant le pouvoir du père sur la mère (je veux dire ici que ce dernier y a un « accès » privilégié), va lui aussi établir des stratégies pour la séduire. En imitant le père, il espèrera obtenir les mêmes gratifications.

Ce mimétisme se traduit dans cette imitation des enfants envers leurs parents, afin donc d’obtenir les mêmes plaisirs dont ils voient les adultes profiter, et également d’être acceptés, admis par leurs parents, parce que conformes, eux aussi. Ce n’est pas pour rien que l’on trouve souvent une parenté de professions d’une génération à l’autre au sein d’une même famille. Et bien ce mimétisme je crois, peut trouver des formes d’expression surprenantes, jusque dans les comportements d’autodestruction. Ainsi quelqu’un qui se sent rejeté par son milieu peut exercer une violence contre lui-même afin que son comportement soit conforme à l’image qu’il pense que son milieu lui renvoie de lui-même. On peut trouver ce raisonnement tordu, mais d’un point de vue comportemental il me semble au contraire très cohérent. La pire illustration de ce mécanisme arrive sans doute lorsque ce sont les personnes auxquelles on tient le plus qui sont la cause de notre sentiment d’exclusion.

Là aussi le besoin de mimétisme peut agir, notamment chez les plus fragiles, les enfants, qui conservent, malgré le rejet que leurs parents peuvent parfois manifester, un besoin d’être acceptés si fort qu’il peut les mener à l’automutilation, pour là aussi, être conformes. Je crois que d’une certaine façon ce comportement constitue pour l’enfant une forme de déclaration d’amour au parent qui le rejette : « tu ne m’aimes pas, mais moi je t’aime et je vais essayer de te le prouver par mon comportement d’acceptation de l’image que tu me renvoies de moi-même ». Ce qu’il faut comprendre ici, qui rejoint ce que j’indiquais précédemment sur la notion d’homéostasie, c’est que l’enfant qui fait ce choix le fait parce que pour lui il serait beaucoup plus invivable de rejeter ce parent, et de valider ainsi son isolement de ceux qui devraient l’aimer le plus, que de se protéger. C’est dans ce sens là que le principe d’homéostasie agit. C’est une logique du moins pire.

Un point majeur peut être dégagé de ce toute cela : souvent les personnes qui entrent dans cet engrenage sont des personnes isolées, qui parlent peu à leur entourage, principalement parce qu’elles se sentent rejetées par leur milieu, qu’il soit celui de la famille, des amis, des collègues, ou autre. Cet isolement peut même plus simplement venir d’un sentiment de ne pas être écouté ou compris, sentiment qui n’est pas toujours facile à déceler pour les autres.

Mais même dans ces derniers cas, cet isolement n’est pas quelque chose de bénin. C’est un isolement particulièrement fort et profond dont il s’agit, un isolement qui laisse les personnes tout à fait perdues au milieu des autres, et perdues en elles-mêmes. Un isolement presque « ontologique » si l’usage de termes aussi pompeux m’est permis sur un sujet si sensible. Ontologique car il est vécu comme l’isolement de ceux qui sont exclus du groupe non pas pour ce qu’ils sont mais parce qu’ils sont. Ce qu’ils sentent comme étant remis en cause ce n’est pas simplement leurs choix, leurs manières, ou quelques « qualités » dont les autres les auraient affublés, mais c’est ce qu’ils sont, c’est leur nature propre.

L’individu devient alors un étranger dans son milieu, un autre que personne ne saisit. Ceci se traduit, et c’est là le nœud du malaise vécu, par une incapacité à s’exprimer et à dire son mal-être. Puisque la personne est étrangère aux autres, que le lien qui l’unissait à eux est rompu du fait de l’écart ressenti entre ce qu’elle est et ce qu’elle ressent qu’on attend et qu’on comprend d’elle, elle se trouve privée de moyens d’expression, privée de langage. Elle se retrouve muette, faisant face à des sourds. Là aussi on observe le rôle jouer par l’inhibition de l’action et du langage.

Cette inhibition peut d’ailleurs ne pas être imposée par un agent extérieur, contrairement à ce qui se passe majoritairement dans les situations d’inhibition sociale de l’action qui aboutissent à certains types d’agressivité. C’est en partie, et parfois majoritairement, l’intériorisation que l’individu fait de sa propre situation qui le pousse à s’extraire de son milieu et à s’en exclure. C’est l’interprétation qu’il fait du regard des autres qui entre ici en jeu. Ce piège la est terrible puisque l’individu le boucle tout seul sur lui-même en excluant les autres de sa vie. Il leur interdit le passage, et s’ils viennent, il leur dira peut-être qu’il est trop tard, qu’il fallait y penser avant qu’il ne sombre. Il reste seul avec lui-même.

Dans ce contexte, l’automutilation se présente comme la seule façon qu’il trouve pour exprimer ce que les mots ne soutiennent plus. Ce que le langage habituel ne sait plus dire. La souffrance qu’il impose à son corps, et cette souffrance est d’ailleurs bien plus que physique, est sa façon de faire ressortir son mal-être, de l’expulser hors de lui-même. C’est une forme d’expression extrême, mais c’en est une. Qu’on ne se trompe pas sur ce point : il ne me semble pas évident que ce soit systématiquement une forme d’appel à l’aide. Probablement est-ce souvent le cas, mais je ne suis pas sûr que cela soit systématique. Le plus marquant pour moi est que cette démarche témoigne du besoin de la personne de se remettre dans une forme d’action, qui lui permet d’exprimer son mal-être. De sortir coûte que coûte de l’inhibition du langage dans laquelle elle se trouve.

Cela rejoint l’idée que j’avais émise à la fin de mon billet sur l’agressivité d’angoisse et d’irritabilité. La violence que les personnes sont parfois amenées à exercée contre elle-même est elle aussi un avatar de cette agressivité issue de l’inhibition de l’action et du langage. Elle s’arrête parfois à des expressions d’auto-agression peu violente comme la consommation de toutes sortes de drogues douces (on oublie de dire que toutes les drogues ont quelque chose de doux pour leurs consommateurs, c’est d’ailleurs bien pour ça qu’ils les consomment et qu’elles sont dangereuses) : alcool, tabac, pétards ; et les drogues dures. L’automutilation et le suicide sont des comportements plus violents. Mais il n’y a pas une seule des drogues que j’ai indiqué ici qui ne soit accompagnée d’un cortège de morts.

Je voudrais compléter ces éléments par quelques remarques sur la manifestation et l’identification d’une démarche de mutilation, notamment en pensant à ceux qui ne parviennent peut-être pas à admettre qu’ils sont engagés dans ce type de démarche. La plupart du temps me semble-t-il, l’automutilation peut s’identifier par trois éléments :

1. S’imposer une souffrance physique réelle (si vous vous amusez à tracer quelques traits au couteau sur vos bras, mais sans vous faire saigner, il est probable que vous ne soyez pas exactement dans une démarche d’automutilation – toutefois personnellement je trouve que ce type de comportement doit déjà être surveillé et ne pas être seulement assimilé à un folklore).

2. Effectuer ceci dans l’objectif d’apaiser une phase de crise (il peut s’agir d’une crise dont on ne perçoit pas de signes extérieurs).

3. Etablir un rituel qui entoure la mutilation.

Ce troisième point du rituel est je crois quasiment systématique chez les personnes qui se mutilent. Il se retrouve d’ailleurs en partie chez les suicidaires qui en quelque sorte mettent en scène leur départ. C’est à cela que reviennent notamment les adieux apaisés adressés à l’entourage, le fait de ranger sa chambre avant de se donner la mort, alors qu’on ne l’utilisera plus jamais, jusqu’à la lettre d’adieu posée soigneusement à un endroit où l’on est sûr qu’elle soit retrouvée. Il ne serait sans doute pas inintéressant de se pencher sur le sens et la fonction de ce rituel, mais cela serait long. D’une certaine façon, je ne crois pas que celui-ci soit si éloigné de ceux qui ont lieu dans certaines pratiques païennes et même religieuses. Le rituel sert à donner une importance forte à un événement, en l’entourant d’une geste qui le transcende en quelque chose de plus qu’une simple succession de mouvements, elle en fait un point culminant après lequel l’individu peut retrouver un niveau de tension plus faible. Sans montagne il n’y a pas de vallée.

Bien sûr il peut arriver que des actes d’automutilation se manifestent de façon isolée, sans répétitivité, ni rituel. Mais ils sont alors peut-être plus simples à arrêter. Car ils ne sont pas inscrits dans une habitude, une forme de mythe comportemental que la personne s’est créé et qui finit par constituer un cercle vicieux. C’est d’ailleurs bien là le problème majeur du rituel : il crée une habitude, il facilite si j’ose dire, il institue un comportement et l’insère comme un élément normal, parce qu’habituel, de la vie de l’individu.

J’espère que tout ceci ne sera pas parut trop lointain, trop compliqué, et surtout que je n’aurai pas raté quelque marche essentielle à la compréhension de ces comportements, même si j’ai conscience que je n’ai pu être réellement exhaustif. J’aurai voulu aborder quelques exemples très concrets que j’avais en tête, mais j’ai songé que ceux-ci seraient trop personnalisés pour s’adresser à tous. Si quelques manques importants apparaissent donc, n’hésitez pas à les indiquer. Je tenterai alors d’être plus utile dans le prochain billet à venir sur ce sujet, dans lequel j’exposerai les éléments qui me semblent les plus importants dans le cadre d’une démarche d’aide à ces formes d’autodestruction.

27/04/2007

La légende des comportements : synthèse sur l’agressivité

Attention, billet très long

 

medium_Monsieur_bagarreur.gifAprès avoir abordé la question de l’agressivité en plusieurs billets, je souhaite conclure le travail effectué par un billet synthétique sur cette notion. L’objectif est ici de fournir au lecteur une base sérieuse de compréhension des ressorts de l’agressivité, envisagée d’une façon globale, mais également quelques pistes d’analyse pouvant être mises à profit pour appréhender les principaux exemples d’agressivité auxquels nos sociétés sont aujourd’hui confrontées : notamment l’agressivité intra-sociétale (émeutes des banlieues, révoltes sociales, etc.), et l’agressivité entre états (la guerre). Pour cela, je compte cette fois-ci faire un petit bilan biologique sur les fonctionnements neuronaux mis en jeu dans les comportements d’agression (plus pour fournir quelques mots clés pour ceux qui voudraient approfondir leurs recherches sur le sujet), puis étendre mon analyse sur un plan plus sociologique.

 

Là encore, je rappelle qu’une très grande partie du contenu de ce billet est directement inspirée de la lecture d’Henri Laborit, et notamment de La ColombeAssassinée. Ce billet est en quelque sorte l’aboutissement de ma très longue série consacrée à ses travaux. Si vous voulez poursuivre sur le sujet, je vous invite bien sûr à lire ses livres. Je n’entends ici qu’ajouter parfois mon éclairage personnel sur quelques points, et peut-être évoquer quelques menues critiques dont je n’ai pas encore fait part. Mais qu’il soit bien compris que cet article n’est en quelque sorte qu’un document de travail, qu’il convient de lire avec prudence, de comparer avec d’autres études, et de critiquer.

 

Quelques rappels biologiques :

Le faisceau de la récompense et du réenforcement : le MFB (Median Forebrain Bundle). Celui-ci fonctionne parce que l’individu a mémorisé des actions gratifiantes qu’il va souhaiter reproduire. En d’autres termes, il est directement lié à l’apprentissage fait par l’individu de ce qui participe à la conservation de son équilibre, au maintien de son homéostasie (Cannon), à la recherche de son plaisir (Freud). Cela signifie que le réenforcement est exclusivement un comportement appris, et qu’il n’est lié en rien à l’inné. C’est ce réenforcement qui est à la base de nombres de nos comportements de recherches de possessions et de domination. Les médiateurs chimiques du MFB sont les catécholamines : dopamine et norépinephrine.

 

Le PVS ou Periventricular System. Son médiateur chimique est l’acétylcholine (on dit encore qu’il est cholinergique). Il est le système cérébral mis en jeu dans les comportements de fuite ou d’agressivité défensive, en réponse à un stimulus nociceptif (une agression, prise au sens général du terme comme tout événement qui augmente l’entropie de l’individu, c’est-à-dire qui peut participer à sa destruction – la faim, par exemple, est un stimulus nociceptif). Son fonctionnement ne fait pas appel à la mémoire, et est donc exclusivement inné.

Note : toutefois, le caractère inné du comportement d’agressivité défensive n’est à mon sens valable que durant la phase d’alarme répondant au stimulus nociceptif. Dés après, et c’est à mon sens particulièrement vrai chez l’homme, intervient la mémoire dans l’établissement d’une stratégie pour vaincre, mémoire qui n’est que l’autre mot pour désigner l’apprentissage. C’est d’ailleurs cela, cette stratégie, qui rapproche tant l’agressivité défensive de l’agressivité de compétition. Or cette dernière n’est en rien liée à l’inné, mais est au contraire exclusivement issue de l’apprentissage que nous faisons des gratifications obtenues par des positions de domination.

 

Le SIA ou système inhibiteur de l’action. Lorsque ni la lutte ni la fuite ne sont possibles en réaction à un stimulus nociceptif, à une agression de l’organisme quelle que soit la forme de cette agression, le SIA entre en jeu. Son médiateur chimique, comme le PVS est l’acétylcholine, mais également la sérotonine dont quelques études ont montré qu’elle agissait en dépresseur de l’agressivité. Le SIA rappelons-le, agit en boucle, puisqu’il favorise la création de glucocorticoïdes dans l’organisme, ce qui agresse ce dernier et augmente donc en réaction l’activité du SIA. C’est un cercle vicieux. L’inhibition de l’action est donc d’abord liée à l’inné, comme l’agressivité défensive. En revanche, comme pour celle-ci, elle en vient également à faire appel à l’apprentissage après la phase d’alarme, ne serait-ce que parce qu’elle nécessite que l’individu sache, et ait donc appris, que l’action est parfois inefficace pour répondre à l’agression subie (face à un Golgoth, l’homme de tous les jours sait qu’il est inutile de se battre).

 

On retrouve dans la description de ces différents systèmes le cœur du fonctionnement des trois grands types de comportements intervenant lorsque l’individu est confronté à un stimulus nociceptif, à une agression : la lutte (l’agressivité défensive – qui fait intervenir le PVS), la fuite (qui fait intervenir le PVS), et l’inhibition de l’action (qui fait intervenir le SIA).

 

Tentatives de points de vue sociologiques :

L’agressivité de compétition, née de la nécessité de trouver des gratifications, et pour cela, d’obtenir une situation sociale dominante, donnant accès à un plus grand nombre de gratifications, apparaît comme la matrice première des autres formes d’agressivité, qu’il s’agisse de l’agressivité défensive ou de l’agressivité d’angoisse ou d’irritabilité. Cette agressivité naît notamment avec la notion de propriété qui, le rappelle Laborit, n’est pas un instinct, mais bien un élément appris à la suite de l’apprentissage du plaisir que procure telle ou telle gratification localisée sur le territoire à défendre. La notion de propriété génère la volonté de défendre la propriété, afin d’assurer la continuité d’accès aux gratifications.

 

Je voudrais donner trois exemples d’agressivité exercée dans le cadre d’une même société, pour illustrer un peu mon propos.

 

Le premier est assez simple : c’est celui des ouvertures des grandes surfaces lors des super promotions qu’elles organisent parfois pour vendre du matériel d’équipement technologique. On en voit parfois des images à la télévision : certains se couchent à terre juste en dessous des barrières lorsqu’elles s’ouvrent afin d’être les premiers à arriver sur les produits, une fois arrivés, on les voit se jeter alternativement vers tel ou tel ordinateur, certains n’hésitant pas à éjecter les autres pour avoir ce qu’ils veulent. On est là dans un cas très caricatural de course à la gratification, qui est en plus exacerbé par la rareté des produits convoités, les uns étant clairement prêts à marcher sur les autres pour avoir ce qu’ils veulent. Dans ce cas spécifique, le schéma gratification – compétition – agressivité se dessine très nettement.

 

Mon deuxième exemple est celui du milieu professionnel, que j’ai déjà rapporté dans d’autres billets, mais qui mérite encore un détour. Les situations de concurrence intra professionnelles, malgré les gorges chaudes que peuvent s’en faire parfois les directeurs, ne sont en général pas profitables du tout aux entreprises. Car les employés mis en concurrence, et qui recherchent donc les mêmes gratifications (primes, reconnaissance, félicitations, etc.) vont presque systématiquement entrer en conflit. Le meilleur exemple que j’en ai me vient d’un stage effectué par une connaissance dans une entreprise de crédit, dans laquelle le manager principal avait pour principe de mettre tous les employés en concurrence. Cette connaissance m’a rapporté à l’issue de son stage que l’ambiance de l’agence en question était exécrable, faite de coups bas, d’hypocrisie portée à son paroxysme, bref, il y régnait une agressivité professionnelle qui détruisait complètement l’entreprise.

 

Sur ces exemples d’agressivité interindividuelle, il me semble bon de s’arrêter quelques lignes sur le cas particulier des violences faites aux femmes, violences qui malgré toutes les belles intentions affichées par les sociétés dites civilisées, ne cessent d’horrifier par leur ampleur et leur fréquence. Celles-ci sont clairement un héritage de constructions sociales patriarcales, où la place de l’homme est celle du dominant, et où la femme est restée pendant des siècles en situation de soumission. Ces violences que subissent encore les femmes prennent des formes variées dont on pourrait dresser une liste tristement non exhaustive : pressions sociales autour de l’avortement, violences professionnelles exercées par des salaires inégaux, tandis que leurs charges de travail imposées par la société sont souvent plus fortes que celles des hommes (toutes les tâches liées aux soins du foyer et de la famille), violences physiques enfin, viols, coups subits, etc. Sans oublier bien sûrs les cas où l’islam extrémiste, voire parfois simplement « traditionnel », continue de les humilier socialement. Tout ceci vient du processus d’agressivité de compétition, dans lequel l’homme pendant plusieurs siècles s’est taillé la part du lion. Mais sur ce point, les femmes ont une petite revanche probablement, car on peut légitimement penser que c’est ce processus qui est pour une large part la cause de la plus faible espérance de vie des hommes par rapport à celles de femmes. Celles-ci en effet, ne sont pas encore autant inclues que les hommes dans le système de compétition sociale et économique qui met un si grand nombre d’entre eux en situation d’inhibition de l’action, phénomène dont on a démontré les impacts sur la santé des personnes.

 

medium_temps-modernes.jpgPour en finir enfin sur le point de l’agressivité exercée dans le cadre du travail, rappelons que l’employé se trouvant entre un responsable de service tyrannique et l’impossibilité de quitter son travail car il doit nourrir sa famille, se retrouve lui dans un cas typique d’inhibition de l’action. Beaucoup d’encre à récemment coulée suite aux suicides ayant eu lieu dans une usine de montage de Renault. Les conditions de travail des employés en question semblent en être les raisons principales. Celles-ci se traduisent d’une façon ou d’une autre par des situations d’inhibition de l’action, où l’employé n’a que peu d’opportunité de devenir acteur de son travail, et reste en position de soumission par rapport à ses tâches. Une des solutions de management pour résoudre ce type de problème, est de trouver un moyen convenable de donner une force d’initiative aux employés, de les intégrer notamment aux décisions prises, au moins au niveau de leur service.

 

Ce petit rappel me permet de faire le lien avec le troisième exemple que je voudrais aborder, celui qui nous a beaucoup intéressés en France lors des émeutes des banlieues : l’agressivité sociale qui s’exerce entre des groupes de niveau sociaux différents. Il s’agit principalement ici, en dépit des arguties avancées parfois sur l’agressivité congénitale des personnes en cause, d’une agressivité issue de l’inhibition de l’action. Cette agressivité est exercée par les dominés qui cherchent à sortir de leur situation d’inhibition de l’action et de se retrouver dans le mode de l’action afin d’obtenir leurs gratifications. Elle peut être rapprochée d’une forme de langage, ou d’une solution de remplacement au langage si l’on préfère.

 

En effet, les populations dont on parle ici sont le plus souvent celles qui maîtrisent mal le langage. Or celui-ci, dans nos sociétés modernes, est l’outil principal qui aujourd’hui permet d’avoir accès au pouvoir, et donc aux gratifications. Il est d’autant plus efficace qu’il est désormais utilisé de façon majoritairement inconsciente. Il ne dit pas le nom de ce qu’il recherche, et lorsqu’un cadre supérieur parade à la terrasse d’un café en argumentant sur les convictions profondes qui, déclame-t-il, fondent ses choix et l’ont portées là où il est, celui-ci ne sait pas qu’il ne fait souvent que construire à ce moment même la stratégie qui lui permet de conserver sa position dominante, qu’il renforce pourtant clairement par son langage non verbal, son port de tête, son costume, son appareillage électronique, etc. Lorsqu’il agit ainsi, il ne construit pas une argumentation logique sur ses inclinations, mais ils donnent plutôt des gages sur lui-même, qu’il attend que l’on prenne à la lettre et que l’on respecte. Il témoigne de son mimétisme avec un groupe social donné, auquel il entend qu’on l’assimile afin qu’il bénéficie des mêmes avantages que les autres membres de ce groupe.

 

medium_Emeutes-16avril2006-1.jpgL’agressivité des personnes en situations d’inhibition de l’action est le moyen qu’elles utilisent pour contourner leur manque de maîtrise du langage, leur manque d’habileté sociale. C’est le moyen qu’elles trouvent pour, elles aussi, participer au jeu de l’agressivité de compétition et obtenir les gratifications que celle-ci peut offrir. Cela me semble aussi valable pour le petit délinquant qui fait du vol de sac à l’arrachée dans le métro, que pour les bandes organisées qui foutent le bordel dans les manifestations. A la source, il y a ce même besoin d’accéder à un monde qui est sans cesse promis, mais seulement à ceux qui ont la chance d’être mis dans les conditions qui font qu’un jour ils en auront les moyens. L’éducation, l’accès à la culture, et bien évidemment l’emploi sont les solutions les plus efficaces à ces comportements, puisqu’ils annihilent l’intérêt d’exercer cette agressivité débridée faisant suite à l’inhibition de l’action. Tout simplement parce qu’ils font sortir l’individu de l’inhibition de l’action en lui offrant les moyens d’agir plus efficacement pour lui-même.

 

On comprend ici que cette agressivité issue de l’inhibition de l’action, née du manque de maîtrise du langage, permet également de comprendre, au moins en partie, la source du terrorisme. Celui-ci s’organise, il me semble, autour de deux populations types : la première, celle des terroristes dominants, des chefs, qui est parfois une population très éduquée (c’est le cas d’Oussama Ben Laden pour prendre l’exemple le plus marquant). Cette population là inscrit très clairement son action dans un processus d’agressivité compétitive : en d’autres mots, ce qu’ils cherchent avant tout, c’est l’influence, le pouvoir. La deuxième population des groupes terroristes est celle des kamikazes, des « opérationnels ». Cette population là est principalement composée d’individus dont le niveau d’éducation est faible, voir nul. Nombre de terroristes islamistes sont tout simplement analphabètes. L’agressivité de ces individus est elle principalement une agressivité d’irritation, issue de l’inhibition de l’action dont ils espèrent sortir en prenant le pouvoir par la violence. On voit donc clairement ici que l’objectif recherché par les terroristes n’est pas le même selon leur niveau dans l’échelle hiérarchique du terrorisme et que les dominants de ces groupes ne font que manipuler les autres, puisqu’en aucun cas ils ne cherchent à répondre aux attentes de ceux-là.

 

Je termine sur ce troisième exemple de l’agressivité sociale en notant qu’elle a également un rôle de renforcement des valeurs que s’est donné la classe dominante qui va pouvoir, en accusant les émeutiers, renouveler l’enracinement des valeurs sur lesquelles ils ont fondés « leur » société. Cet aspect est plus qu’un détail, car il montre la force d’inertie d’une société dont les règles sont établies depuis longtemps et dont les fondements théoriques sont élaborés. En revanche, en retour les situations d’inhibition de l’action qu’elle crée peuvent souvent être proportionnellement plus fortes, et donc faire peser un risque plus élevé. C’est ici une illustration de ce que donne le conformisme de soumission, les individus contribuant au maintien en l’état du groupe, parfois même lorsque celui-ci les oppresse, car ils perçoivent en lui le moyen privilégié d’accéder à des gratifications (le groupe notamment les protège, leur assure parfois une activité économique, les distrait, etc.)

 


J’en viens enfin à l’agressivité entre états, c’est-à-dire à l’exemple de la guerre. C’est très clairement, dans l’immense majorité des cas, pour ne pas dire dans tous les cas, un exemple majeur de l’agressivité de compétition. Dans l’histoire de l’humanité, l’agressivité entre état vient d’abord d’une tentative d’invasion de l’un envers l’autre, ce dernier réagissant alors en se défendant, et parfois en cherchant à envahir à son tour son adversaire. L’objectif là aussi est d’accéder à plus de gratifications que n’en contient le territoire national du pays qui envahit l’autre, et/ou d’obtenir une position de domination plus grande, dans le but ensuite d’accéder à plus de gratifications, etc. Il faut bien avoir à l’esprit cette matrice d’analyse de l’agressivité entre état pour comprendre toutes les guerres qui ont eu lieu et celles qui existent toujours aujourd’hui.

 

Au départ de la majeure partie des guerres, pendant des siècles, se trouve un problème d’accès aux ressources vitales se trouvant sur l’espace géographique sur lequel le groupe est établit. Afin d’augmenter ses ressources, il se met en quête d’un nouvel espace géographique qui en pourvoit, et déclare alors la guerre au groupe habitant sur ce nouveau territoire pour le conquérir. Et la plupart du temps, tout ceci est couvert par un discours théorique présentant l’affaire sous l’angle de bienfaits moraux apportés aux groupes attaqués. Ce fut le cas notamment des guerres de religion (on apportait la rédemption), des guerres de colonialisme (on apportait la civilisation), de la guerre froide (on apporte à l’autre sa vision idéologique de la société), pour ne citer que les exemples les plus évidents qui me viennent en tête.

 

medium_Guerre.jpgBien sûr, certaines guerres peuvent exister, au moins d’un point de vue théorique, mais à mon avis pas seulement, simplement en réponse à une menace d’agression, et non en agression directe. On se retrouve alors dans le cadre de l’agressivité défensive. On notera ici qu’il est alors nécessaire pour bien comprendre les véritables objectifs de celui qui entre en guerre, d’identifier s’il y entre en réponse à une menace, ou de façon directe sans qu’il existe de véritable menace. Ici, on va retrouver l’importance du rôle du langage dans les justifications diverses qu’il pourra donner pour expliquer son geste. Mais pour faire simple, distinguons simplement à l’avance qui des deux est le dominant. Si celui-ci est le premier à entrer en guerre, il y a fort à parier qu’il ne le fait que sur le mode de l’agressivité de compétition, soit pour accéder à plus de gratifications, soit pour devenir encore un peu plus dominant. Sinon, il se trouve probablement plutôt dans une situation d’agressivité défensive.

 

Mais d’une manière générale, les guerres sont très majoritairement le fait d’états dominants. Et c’est d’ailleurs bien évident si l’on songe qu’un état n’entrerait pas en guerre contre un autre s’il ne songeait pas qu’il est en mesure de l’emporter. S’il entre en guerre c’est qu’il sait sa supériorité sur l’autre état, ou en tout cas qu’il perçoit sa situation comme étant celle d’un futur vainqueur. Sur cette base, on pourrait séparer schématiquement terroristes et états guerriers, en notant que les premiers, agissant plutôt du fait d’une situation d’inhibition de l’action, exercent l’agressivité type des dominés, tandis que les seconds exercent eux l’agressivité type des dominants.

 

Il est intéressant de noter sur ce point que la guerre, elle aussi, remplit un rôle social au sein du groupe qui l’a fait, qui est très loin d’être négligeable. Elle détourne en effet l’agressivité interindividuelle qui peut exister au sein de la société, pour l’orienter vers un adversaire commun. Cela permet d’unir les personnes qui étaient hier adversaires personnels autour d’une même aversion contre un ennemi commun, et ainsi de créer ou de recréer une forme d’unité nationale. On en voit des versions light dans certains pays qui n’étant pas belliqueux n’en sont pas moins xénophobes. C’est ce qui m’a semblé être le cas en Australie lorsque j’y suis allé. J’y ai senti un sentiment national fort et un rassemblement net des personnes autour de certains symboles du pays, et à la fois un rejet réel des étrangers, même des touristes.

 

Maintenant que ce tour d’horizon est fait, la question qu’il reste à résoudre est évidemment : « comment diminuer les comportements d’agressivité, que ce soit dans le sphère privée ou dans la sphère publique ? » Vous comprendrez aisément que je n’ai pas la prétention de m’aventurer trop loin sur les réponses à donner à cette question. Mais à la lecture de cet article, quelques pistes peuvent toutefois être ébauchées.

 

J’ai déjà abordé quelques points qui me semblent donner des solutions. Dans les cas d’agressivité née de l’inhibition de l’action, permettre aux individus qui entrent dans ce schéma de se réorienter sur le mode de l’action me semble une idée pratique parfaitement exploitable. Cela se traduit par le fait de redonner une activité aux inactifs (« l’oisiveté, mère de tous les vices » ?), que ce soit par le tissu social proche (les associations de quartiers par exemple), ou mieux bien sûr, un emploi. En gros il faut donner à l’individu pris dans une situation d’inhibition de l’action, qui, j’espère qu’on l’aura clairement compris en me lisant, se rapproche fortement d’une inhibition du langage, c’est-à-dire de l’incapacité perçue de s’exprimer et d’être entendu, les moyens de s’exprimer à nouveau.

 

Redonner la voix aux jeunes des quartiers, par l’éducation entre autre ; à l’employé assommé par un travail abrutissant et qui le prive de toute initiative; à la femme battue par son mari et qui ne le dénonce pas par peur de perdre ses moyens de subsistance (peut-être le pire exemple de conformisme de soumission) ; aux pays pauvres qui restent trop peu écoutés dans la cacophonie des nations. Il faut que toutes ces personnes trouvent une voix d’expression efficace pour pouvoir émerger du brouillard dans lequel l’inhibition de l’action et du langage les laisse. Que ce moyen d’expression leur permette d’une certaine façon de dire qui elles sont, afin d’enfin exister.

 

Et surtout, il est important de bien saisir l’ampleur de l’influence des phénomènes de compétition dans les comportements d’agressivité. Au niveau individuel, les exemples sont multiples, et sont observables dés le plus jeune âge. A ce titre, pour en donner encore un dernier exemple, on peut relire le complexe d’Œdipe comme la compétition existant entre l’enfant et le père pour avoir la mère, compétition née du mimétisme que met en œuvre l’enfant dans ses jeunes années vis-à-vis du père, qu’il cherche à copier afin d’obtenir les mêmes gratifications que lui. Vraiment sur ce point, je crois qu’il faut prendre un peu le temps de réfléchir aux causes des comportements d’agressivité que l’on observe autour de soi. A bien y regarder je crois qu’on y trouve à chaque fois une notion de compétition qui intervient, même si c’est parfois de façon cachée.

 

Mais je crois qu’il faut analyser ce point de façon critique. Car ces comportements d’agressivité de compétition n’ont rien de spécifiquement humain. Ils existent partout dans la nature. Qu’est-ce donc que le principe de sélection naturelle sinon une autre expression pour désigner un principe de compétition ? Et qu’espère-t-on de l’homme dans ce domaine si l’on admet a priori qu’il est dans sa nature, comme dans celle de tous les autres êtres vivants, de rechercher les moyens de faire perdurer sa structure biologique, bref de survivre, et qu’il a découvert que cela peut se faire pour son plus grand profit par une compétition entre les individus pour déterminer qui sont les dominants et qui sont les dominés ? Dit autrement encore, pourquoi Laborit nous reprocherait-il d’être simplement ce que nous sommes ? Mettre à jour la responsabilité de la compétition dans nos comportements agressifs peut donc sembler au premier abord ne pas apporter grand-chose pour résoudre notre problème.

 

Mais l’objectif principal de Laborit est d’abord de provoquer une prise de conscience, un dégrisement vis-à-vis des éléments qui nous fondent. Tant que nous en resterons inconscients, aucune solution digne de ce nom ne pourra de toute façon émerger puisque nous ne saurons pas sur quoi nos efforts doivent porter. Alors bien sûr, parler uniquement de prise de conscience peut paraître dérisoire et en quelque sorte irresponsable, puisqu’on ne fait là que mine de s’élever au-dessus de la foule pour lui jeter l’anathème sans chercher vraiment à l’aider.

 

Mais pour ma part je ne suis pas si sûr que cette démarche soit inefficace. Car la prise de conscience dont il est véritablement question ici, n’est pas uniquement celle des fondements de nos comportements, mais aussi celle de ce qui nous lie à ceux auxquels nous nous confrontons et avec qui nous cherchons à entrer en compétition. Il s’agit d’ouvrir les yeux non seulement sur nous-mêmes, mais également sur les relations que nous entretenons avec les autres. Cette prise de conscience est donc le début de la relation à l’autre, d’une vraie relation, c’est-à-dire de la prise en compte de l’autre dans notre schéma d’action.

 

Sur ce point je crois beaucoup à une idée que j’ai déjà rapidement abordée ici et que je prévois de revoir de façon détaillée d’ici quelques temps, car elle me semble pouvoir occuper un rôle psychologique (pour l’individu donc) et sociologique (pour le groupe) majeur. Cette idée, c’est la proximité.

 

 

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19/04/2007

La légende des comportements: l'agressivité d'angoisse ou d'irritabilité

medium_angoisse.jpgDernier type d’agressivité dont je voudrais parler ici, avant probablement de revenir de façon synthétique sur tout ce que j’ai pu dire jusqu’à maintenant sur la notion d’agressivité : l’agressivité d’angoisse ou d’irritabilité.

Dans la situation où un individu est agressé par un autre, la lutte peut ne pas s’avérer être la meilleure solution. S’il perd, cela peut se faire par sa propre disparition. C’est la raison pour laquelle la fuite est souvent l’attitude privilégiée. Mais lorsque celle-ci n’est pas possible, et dans le milieu social, les cas d’impossibilité de fuite sont nombreux, il ne reste à l’individu comme seule possibilité que l’inhibition de l’action.

Nous avons vu que celle-ci stimule la production de glucocorticoïdes, qui elles-mêmes stimulent à leur tour le système inhibiteur de l’action (ou SIA). L’inhibition de l’action est donc un cercle vicieux dans lequel il est parfois bien difficile de sortir. Il en résulte une attente en tension de l’individu, un peu comme le hérisson qui s’arrête net au milieu du jardin lorsqu’on se fait entendre près de lui. Cette attente en tension, dans l’angoisse de l’instant d’après, crée un déséquilibre biologique important, dont j’ai déjà rapporté quelques unes des conséquences les plus importantes.

Pour sortir du comportement inhibiteur de l’action, l’individu n’a pas d’autre solution que de se mettre à nouveau en action, soit par la fuite, soit par la lutte. S’il choisit la lutte, c’est l’intensité de la tension d’attente dans laquelle il se trouvait précédemment, qui va souvent influencer l’intensité de l’agressivité qu’il va alors dégager. Certaines situations d’attente en tension peuvent ainsi aboutir à de véritables explosions de violence. C’est ce que l’on nomme familièrement un « pétage de plomb » lorsque cela intervient à un niveau individuel, et au niveau collectif cela se traduit par certaines émeutes ou révoltes.

Cette agressivité née d’une situation d’angoisse, n’est pas liée à l’inné. En effet, pour avoir lieu, elle suppose que l’individu ait préalablement appris quels « bénéfices » il peut tirer de l’inhibition de l’action, à savoir l’évitement du pire pouvant survenir dans un comportement de lutte : il faut qu’il ait compris que parfois l’action est inefficace voire nuisible. C’est donc un comportement acquis. Que l’agressivité en elle-même puisse être liée à l’inné ni change pas grand-chose, l’agressivité d’angoisse ou d’irritabilité ne pouvant intervenir que si l’individu perçoit qu’il perd moins en s’inhibant qu’en luttant.

Mais comme dans le cas de l’agressivité défensive, l’agressivité liée aux situations d’inhibition de l’action n’est elle aussi qu’un chapitre de l’agressivité de compétition. C’est en particulier le cas concernant l’expression sociale de cette agressivité, puisque l’inhibition de l’action en situation sociale provient quasiment exclusivement de l’ascendant exercé par les dominants sur les dominés.

L’exemple le plus simple, et nombreux sont ceux à l’avoir connu, intervient dans le cadre professionnel, lorsque l’individu est pris entre un responsable hiérarchique tyrannique et l’obligation de conserver son emploi afin de nourrir sa famille. Cette obligation interdit tout comportement de révolte et de lutte face au supérieur hiérarchique. Et puisque l’individu ne peut fuir (puisqu’il doit garder son travail), il entre alors bien souvent en inhibition de l’action. Ce n’est pas un hasard si ce sont les populations les plus pauvres qui remplissent le plus souvent les cabinets des médecins (enfin, oui, quand ils en ont les moyens, c’est vrai).

Il faut bien comprendre, encore une fois, que cette agressivité d’inhibition de l’action, n’est pas une agressivité gratuite. Elle ne sort pas d’elle-même, par un caractère inné chez les individus mis en situation de soumission, qui ne serait dans le fond que des agresseurs en puissance. Elle répond, comme les autres types d’agressivité que j’ai abordés ici, à un besoin de l’individu de sortir d’une position comportementale qui le mène à sa perte. Elle est une réponse. La lutte présente bien sûr un risque, mais lorsque ce risque semble moins fort qu’est sûre le malaise de la soumission, l’individu fait le choix de l’agressivité.

Je voudrais terminer ce billet par une rapide considération sur un phénomène qui me paraît grandissant dans les sociétés modernes : le développement des comportements auto-destructeurs. Lorsque l’agressivité de l’individu en situation d’angoisse ne peut s’orienter vers les autres individus, il va parfois choisir de l’orienter vers lui-même. Il me semble que c’est en partie le cas dans les comportements suicidaires. Je vois également un fondement similaire dans tous les comportements auto-destructeurs liés de près ou de loin à la toxicomanie. L’alcool, la cigarette, toutes les formes de drogues sont des produits dont le niveau de consommation constitue peut être un indicateur significatif de l’agressivité sociale générée dans une société donnée. Je ne veux pas être catégorique sur ce point, mais cela me semble être une piste pas tout à fait ridicule.

Désormais, pour clore cette série, il reste à étudier quelques exemples qui illustrent les points importants que j’ai relevé en m’appuyant sur Laborit. Cela nécessite toutefois un travail un peu conséquent et ce billet de synthèse pourrait ne pas arriver très vite. En tout cas il y a peu de chance que je le rédige demain.

 

 

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14/04/2007

La légende des comportements : l'agressivité défensive

medium_chien_de_garde.jpgDepuis le début de ma série sur la légende des comportements, j’entame chaque billet de description des réactions types à l’agressivité d’un rappel des trois formes que ces réactions peuvent prendre : agressivité, fuite, ou inhibition de l’action. On comprend je le suppose que l’agressivité dont il est question dans cette liste est l’agressivité défensive, puisqu’elle intervient en réaction à une agression extérieure intervenant précédemment. Elle ne s’exprime pas d’elle-même ex nihilo si l’on peut dire.

L’agressivité défensive est mise en œuvre par l’individu afin de détruire l’agent agresseur qu’il subit. A bien y réfléchir, cette stratégie est, au moins à court terme, la plus efficace pour assurer la conservation de la stabilité de l’individu. En effet, fuir ne garantit pas dans l’absolu que l’agent agresseur ne refasse surface et nous oblige à nouveau à fuir. Alors qu’une fois détruit, il ne saurait à l’évidence plus nous créer aucun dommage. Mais évidemment, cela ne prend pas en compte les représailles qui peuvent parfois survenir par la suite.

Laborit indique que cette agressivité défensive est d’abord un comportement inné, puisqu’il met en jeu ce que l’on appelle le « periventricular system » ou PVS qui met en jeu une batterie de voies cérébrales faisant appel à l’acétylcholine comme médiateur chimique (on dit que le PVS est « cholinergique »). Elle ne devient une agressivité relevant d’un comportement appris que si son résultat a été bénéfique à l’individu qui aura alors mémorisé l’expérience positive vécue suite à cette l’utilisation de cette agressivité défensive. L’activité de sa mémoire pourra alors lui permettre d’effectuer du réenforcement, en faisant appel à la même stratégie pour obtenir le même résultat positif.

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Aparté : j’ai hésité à mentionner dans le court paragraphe qui précède le PVS et son fonctionnement cholinergique, car je ne pense pas que ce point puisse réellement être bien compris, et qu’il apporte quelque chose à la discussion. Finalement, je l’inclus pour expliquer un point comportemental auquel je tiens :

Si je le laissais tel quel, sans cet aparté, il ferait très bel effet dans mon billet, et lui donnerait un caractère savant qui en augmenterait très probablement la crédibilité aux yeux des lecteurs, et partant mon aura auprès de vous. Mais je trouve en fait ce procédé parfaitement factice et trompeur.

Que se passe-t-il à la lecture de ce passage ? Et bien en quelque sorte je donne des gages de ma crédibilité sur cette question, je balise le terrain en intimidant en partie le lecteur, ce qui inhibe la propension qu’il aura à répondre et notamment à s’opposer. En revanche, puisque je suscite son admiration par l’étalage d’un prétendu savoir, j’augmente les chances qu’il s’aligne sur mon discours, utilisant ici à plein le processus de miroir des valeurs qui existe chez chacun de nous : approuver le discours d’une personne savante et reconnue pour ses qualités, et augmenter ainsi sa propre valeur aux yeux des autres (du moins c’est ce qu’on espère). Vous comprenez qu’on est là en plein processus de manipulation. La difficulté est que celle-ci est particulièrement subtile, puisque cachée derrière un discours qui est peut-être réellement savant, et surtout qu’elle est quasiment une auto-manipulation, issue du besoin de reconnaissance que nous avons tous.

Mais ce processus me semble relativement répandu. On le voit notamment dans la propension de certains à constamment citer de grands noms pour exprimer des idées somme toute pas bien compliquées (franchement, citer Voltaire pour dire que quelqu’un qui n’a pas notre avis a tout de même le droit de s’exprimer, j’ai toujours trouvé ça étrange), parce que ces grands noms apportent une grandeur et un caractère inattaquable au discours tenu (« quoi, tu oses t’opposer à Voltaire ? tu te prends pour qui ? »).

Tout ce que je dis ici ne signifie pas que je pense qu’il faut se méfier des discours savants. Ce dont il faut se méfier c’est de nous-mêmes et de notre besoin de reconnaissance qui se traduit parfois par des prises de position à l’aveugle, uniquement faite sur l’aura, sur l’apparence du discours ou du comportement que nous observons. C’est là que le risque d’être trompé se situe. Et il est d’autant plus redoutable que puisque nous nous serons trompés nous-mêmes, il nous sera plus difficile de revenir dessus et de changer d’attitude.

Par exemple, pour ce qui concerne ce billet, je n’ai fait que recopier presque mot pour mot quelques lignes de la Colombeassassinée, déjà abondamment citée ici. Ne vous sentez donc pas en situation d’infériorité de savoir, vous auriez tranquillement pu en faire autant que moi.

Fin de l’aparté

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Cependant, plusieurs expériences montrent qu’en réalité c’est encore la place de l’acquis qui est la plus importante dans l’expression de l’agressivité défensive. Un bébé naissant dans un milieu apaisé montre rarement un comportement agressif. Ce n’est que par l’apprentissage et la mémorisation du succès de ses colères qu’il développera un comportement réellement agressif envers son entourage. Mais on retombe là dans les explications fournies par Xavier chez lui et que j’ai déjà évoquées.

La difficulté d’analyser l’agressivité défensive vient en fait de sa très grande proximité avec l’agressivité de compétition. En effet, il est bien peu aisé de distinguer entre eux les cas d’agressivité défensive, et ceux d’agressivité de compétition. Lorsque le peuple se soulève pour renverser ses maîtres dictateurs, on peut analyser cela comme l’expression d’une agressivité de défense en réponse au joug autoritaire subit, mais également comme l’expression d’une volonté de devenir soi-même dominant, ce qui revient alors à une agressivité de compétition. Pour soutenir ce deuxième angle de vue, je rappelle que ces braves gens mis en capacité à devenir eux-mêmes tyrans à la place des tyrans seraient bien peu nombreux à s’en priver.

C’est toute l’ambigüité du « jeu social » qui s’exprime dans la difficulté à établir cette séparation. Et une partie non négligeable de l’enjeu des réponses que l’on peut donner à l’agressivité des révoltes. Car si celle-ci est une agressivité défensive, l’analyse qui la déculpabilise détient alors une part de vérité qu’on aurait tort de négliger, tandis que dans le cas contraire, il apparaît plus difficile de défendre ces comportements, l’agressivité de compétition pouvant s’exprimer autrement que par des destructions physiques. Mais je compte revenir de façon plus spécifique sur ce point dans mon prochain billet sur l’agressivité d’angoisse et d’irritabilité, celle faisant suite notamment aux situations d’inhibition de l’action. Il me semble qu’une grande partie de l’enjeu social d’unité d’un peuple se trouve là.

 

 

P.S: il y a un article intéressant, ici, qui revient en détail sur le fonctionnement biologique du cerveau dans le cadre d'une réponse au stress et à l'agressivité.

 

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12/04/2007

La légende des comportements: l'agressivité de compétition

medium_neanderthal.jpgJ’en viens désormais au billet central concernant la notion d’agressivité, qui va aborder l’agressivité de compétition. Bien sûr le lecteur comprendra que dans cette étude je ne fais que reprendre l’essentiel des travaux de Laborit, et notamment les développements qu’il en a fait dans La Colombe assassinée, en reformulant certaines choses, en ajoutant parfois quelques éléments personnels, mais en tâchant surtout de rester fidèle à ses idées. Cette étude donc n’est très probablement pas exhaustive sur le sujet, mais elle me semble s’arrêter sur suffisamment d’éléments de fond pour mériter d’exister.

Ce rappel à la prudence étant fait, venons-en au fond. L’agressivité de compétition est un sujet que j’ai déjà évoqué de façon assez détaillée sur ce blog, dans un billet ancien sur la notion de concurrence dans lequel j’avais pour la première fois abordé la question de la gratification, et des comportements, des stratégies que nous mettons en œuvre afin d’obtenir ces gratifications.

Si le cœur vous en dit, vous pouvez tout simplement aller relire ce billet ancien, et vous contenter de la conclusion de celui-ci. Sinon, voici ce dont il était question.

Nous l’avons déjà abondamment vu précédemment, la première chose à laquelle nos comportements concourent, c’est au maintien de notre équilibre organique, à la perpétuation de la structure vivante que nos différents niveaux d’organisation constituent. C’est ce que Cannon désignait par le terme d’homéostasie, et Freud par l’expression « principe de plaisir ».

Or la recherche de plaisirs passe par la réalisation d’actions gratifiantes, c’est-à-dire par l’obtention de gratifications identifiées dans un espace donné sur lequel nous pouvons agir, et que nous pourrons appeler par la suite le territoire. L’homme lorsqu’il découvre un espace se met d’abord en quête de ce que celui-ci pourra lui apporter pour subvenir à ses besoins et pour répondre à ses désirs. Si le territoire en question ne détient aucune gratification, ou en tout cas que l’homme ne les distingue pas, alors ce territoire ne sera pas défendu, il sera plutôt fuit au profit d’un autre.

Mais lorsque l’homme découvre un territoire contenant les gratifications qu’il souhaite pour lui-même, il élabore par la suite les stratégies nécessaires à la défense du territoire en question, afin de s’assurer l’accès à ces gratifications. Car après avoir fait l’expérience de ce qui le gratifie, sa mémoire engramme dans son cerveau les informations de plaisir et de satisfaction de ses besoins liées à l’obtention de ces gratifications, et il cherche ensuite à reproduire ces expériences gratifiantes, à faire du réenforcement.

La compétition intervient si un autre individu situé sur le même territoire entant s’adjuger les mêmes gratifications que le premier. Lui aussi cherche alors à défendre ce territoire et ces gratifications pour s’en assurer le bénéfice. Dès lors un affrontement va s’engager entre les deux individus, affrontement dont l’objectif est pour chacun d’obtenir une situation de dominance sur l’autre qui lui assurera à lui la part la plus grande et la plus certaine du gâteau. C’est le principe de la compétition.

L’actualité télévisuelle me permet de rebondir sur ce point. Peut-être avez-vous pu regarder hier soir Le sacre de l’homme sur France 2 ? Je n’en ai vu pour ma part qu’une partie, et j’ai été plutôt surpris de voir que le documentaire s’arrêtait longuement sur les jeux de pouvoirs qui étaient nés entre les hommes habitant sur un même territoire, détaillant comment ceux qui avaient pu obtenir les places de dominants mettaient dés lors les autres sous leur joug autoritaire. L’explication se poursuivait jusqu’à la période des premières écritures, montrant comment la connaissance de l’écrit avait pu être utilisée comme une arme de domination, en conservant via les scribes l’exclusivité de ce savoir, qu’ils avaient ordre de ne pas enseigner.

Je ne suis pas paléontologiste, mais cette description me semble effectivement très proche de ce qu’à pu être la réalité du quotidien à ces époques reculées. Tout au plus pourrais-je reprocher au reportage le caractère miraculeux et définitivement rédempteur qu’il semblait associer à la démocratisation du savoir qui aurait suivi l’établissement des premiers régimes autocratiques. On pourrait remarquer que cette démocratisation fut bien lente à s’opérer, et qu’aujourd’hui encore, elle est loin d’avoir aboutit. Mais le documentaire était aussi un exercice de style qui cherchait à retracer quelques grandes lignes, sans être forcé de rentrer dans tous les détails, et il n’est donc sans doute pas très indiqué de lui adresser cette critique.

Revenons à nos moutons. L’homme donc, va chercher à conquérir une position de dominance dans le groupe auquel il appartient, afin de s’assurer l’accès le plus large et le plus sûr possible aux gratifications que contient le territoire. On comprend que cette façon de procéder s’est accompagnée de la sédentarisation de l’homme. En effet, à partir du moment où celui-ci a trouver le moyen de cultiver, de stocker, et donc de trouver sur un territoire donné les gratifications qui satisfaisaient ses besoins et ses désirs dans le temps, il n’eût plus besoin de se déplacer, et ceci d’autant moins que cette sédentarisation facilitait l’obtention de ces gratifications, elle supprimait un facteur de risque et d’incertitude et concourrait ainsi à mieux assurer la survie de l’homme.

En conséquence, Laborit montre que la propriété n’est pas du tout un instinct comme on le dit souvent. Elle est un apprentissage, comme le sont toutes les stratégies et tous les comportements mis au point pour satisfaire nos besoins. La propriété n’est rien d’autre qu’une des tactiques mises au point pour aboutir à ce même résultat.

Il faudrait sans doute quelques développements de plus pour bien faire comprendre l’étendue de l’influence exercée par la notion de compétition sur notre agressivité. J’ai moi-même mis quelques temps pour bien le comprendre. Mais désormais cela me semble quasiment évident : l’essentiel des comportements agressifs vient de la notion de compétition, et s’expriment notamment sous deux formes très nettes : soit un individu en situation de dominé exerce son agressivité afin d’obtenir un statut de dominant qu’il n’a pas soit deux individus de même statut s’affrontent pour décider qui d’entre eux va devenir le dominant. Retournez tous les schémas d’agressivité que vous connaissez, et vous verrez qu’à chaque fois vous tombez dans l’un ou l’autre cas.

Bien sûr, on comprend que cette agressivité de compétition ne s’exerce pas uniquement d’une façon physique, avec un bon pugilat à la mano entre deux ennemis jurés. Elle s’exerce également sous le mode social, plus subtil, dans lequel la mise à mort est parfois plus rude encore que lorsque l’on prend simplement un gnon dans la figure.

medium_medium_combat_des_chefs.jpgDeux exemples permettront d’illustrer ce point. Le premier est celui de la compétition professionnelle, exemple que j’avais d’ailleurs déjà indiqué dans le billet rappelé plus haut. Mettez deux amis d’enfance en situation de compétition professionnelle, c’est-à-dire qui rendent compte au même patron d’un travail similaire, et qui aspirent tous les deux aux mêmes gratifications (reconnaissance du travail effectué, promotion, salaire, etc.). Laissez mijotez quelques mois. Vous retrouverez deux ennemis. J’évoque cet exemple avec d’autant plus de facilité que je vis actuellement cette situation. Je travaille dans la même société qu’un ami de longue date, sur la même mission, avec les mêmes responsables au-dessus de nous. Et bien même avec toute notre bonne éducation et le fait que je sois moi-même particulièrement alerté sur les risques encourus, la situation est loin d’être détendue. Nous ne nous sommes jamais parlé comme des amis le font depuis que nous travaillons sur la même mission, et je pense clairement qu’à ce rythme d’ici quelques semaines il ne restera définitivement plus rien de notre ancienne amitié. Des hommes, ce sont des hommes, et ça n’agit jamais qu’en fonction de sa biologie et de ses apprentissages.

Deuxième exemple, qui va me permettre d’aborder plus particulièrement le cas de l’agressivité spécifiquement masculine : la conquête du partenaire sexuel, et notamment de la femelle. Des expériences scientifiques nombreuses ont montré que les hormones mâles comme la testostérone étaient directement impliquées dans les comportements agressifs. Ainsi, un individu castré soumis à des injections de testostérone se montre beaucoup plus agressif que les autres. De même, une femelle androgénisée puis ovariectomisées, et placées dans un milieu masculin se montre considérablement plus agressive que les autres femelles. Cependant, on remarque que ces éléments hormonaux n’expliquent pas tout, et des expériences ont montré que l’expérience sociale, et notamment l’apprentissage des hiérarchies au sein du groupe avaient plus d’impact sur l’établissement des dominances que les hormones sexuelles.

Je remarque sur ce point qu’historiquement ce sont bien les hommes qui se sont attribués les places de dominants dans la société. Cela vient d’abord, c’est parfaitement évident, de l’héritage de l’établissement des dominances par la force physique, héritage qui n’est sans doute toujours pas dissipé si l’on en croit la violence que les femmes doivent encore subir de notre fait à travers le monde. Celle-ci prend d’ailleurs un nombre de forme qui laisse songeur : violences physiques multiples que l’on constate encore jusque dans les pays les plus développés : violences psychologiques et humiliations dans certains pays musulmans, et d’une façon plus générale, tout le côté très patriarcal de nos sociétés modernes.

Et ces violences ont une particularité importante aujourd’hui : elles s’accompagnent quasiment toutes d’une justification logique, d’un discours expliquant pourquoi il est normal qu’il en soit ainsi : c’est le coran, honteusement détourné par les islamistes ; ce sont les railleries bourgeoises qui fleurissent encore au sujet des femmes au pouvoir ou de leurs compétences politiques. Tout ce langage utilisé désormais dans un but qu’il n’avoue jamais : asseoir une dominance sur l’autre. Je reviendrai sans doute sur son usage lorsque j’aborderai la question de l’agressivité d’angoisse ou d’irritabilité.

 

 

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