Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10/02/2006

Les dilemmes de la rencontre aidant/aidé

Billet précédent de la série

 

Préambule

Pour commencer sur mon premier point dans cette étude sur l’aide, point qui concerne la rencontre entre l’aidant et l’aidé, je voudrais d’abord indiquer un premier petit paradoxe de l’aide. C’est que l’aide parfois, peut tout à fait exister alors même qu’elle n’a pas été recherchée. Il peut suffire, par exemple, pour une personne dépressive, d’entendre au détour d’une rue une phrase dite par un inconnu, pour retrouver l’entrain qui lui faisait défaut. Et à l’inverse, la plus petite indifférence, même si elle n’est pas calculée, peut entraîner les plus grands dommages. Ainsi au début du Mythe de Sisyphe, Camus, en posant les bases de la question philosophique du suicide, note : « Il faudrait savoir si le jour même [du suicide] un ami du désespéré ne lui a pas parlé sur un ton indifférent. Celui-là est le coupable. »

 

Ce préambule me permet d’entamer mon analyse à partir d’un point important : certes le hasard parfois résout certaines choses, un peu comme par magie, mais il faut bien reconnaître que les chances d’être efficace sont bien plus grandes si l’on met la main à la pâte. On le voit déjà sur cette remarque, et c’est encore plus fort avec la citation de Camus, l’aide pose la question cruciale de notre responsabilité envers autrui.

 

Ne passe pas à ton voisin

« Notre prochain n’est pas notre voisin, mais le voisin du voisin – ainsi pense chaque peuple » Nietzsche, Par delà le bien et le mal, Maximes et interludes.

 

Nietzsche désigne ici une faiblesse à laquelle nous cédons souvent : remettre dans les mains des autres le devoir de secourir « notre prochain ». On agit en bien des occasions en ignorant la détresse des autres, en l’évitant, en s’en écartant, en l’esquivant. Elle est une gêne qui vient troubler notre chemin tranquille, qui remet en cause sa poursuite innocente. C’est pour cela que cet autre en détresse ne doit pas être notre voisin. En niant sa proximité, on nie notre responsabilité de nous occuper de ses difficultés.

 

Mais la phrase de Nietzsche recèle une petite ironie. En effet, si l’autre n’est pas notre voisin, pensons-nous, il n’en est pas moins celui de notre voisin. Autrement dit, alors même que nous nous défilons devant notre responsabilité de porter secours, nous ne faisons pas moins leçon aux autres de le faire. Nous les désignons à cette tâche de notre zèle moralisateur qui reprend alors toute sa superbe.  C’est ainsi, par ce souci que nous déclamons aux autres, que nous prétendons cacher notre évitement.

 

Je l’ai déjà noté en introduction à cette série sur l’aide, l’un de nos fondements comportementaux les plus marqués est notre individualisme, notre égocentrisme. Il n’y a pas de mots que l’on prononce plus ni que l’on entende plus que « moi » et « je » (amusez-vous quand vous discutez avec quelqu'un à compter le nombre de fois où il utilise ces mots, puis essayez pour vous, vous verrez). Tout notre système organique n’est même programmé qu’en vue de sa propre conservation, pour son intérêt exclusif, et notre esprit travaille bien souvent, pour ne pas dire de façon presque exclusive, que ce soit là quelque chose de conscient ou non, à élaborer les argumentations permettant de justifier nos actes.

 

L’intérêt que nous pourrions porter aux autres, notre altruisme, si tant est que cette notion recouvre une quelconque vérité et ne soit pas qu’une de ces qualités inventées pour nous donner bonne conscience, apparaît donc fondamentalement comme étant contre nature. Il n’a rien d’inné. Qui peut en effet prétendre dompter son organisme au point de pouvoir détourner l’emprise de son déterminisme biologique ?

 

C’est donc d’abord par un travail sur soi, sur ses priorités personnelles, sur ses valeurs, par une sorte d’auto dégrisement de soi-même, que l’on peut parvenir à s’ouvrir réellement aux autres et leur porter une attention sincère, qui ne s’arrête pas aux déclarations mais se poursuit dans l’acte d’aider et de porter assistance, sur la durée nécessaire pour que la démarche d’aide donne de vrais fruits.

 

Deux choses m’apparaissent nécessaires pour vraiment y parvenir :

      1. Tout d’abord, savoir s’extraire de sa routine, de son quotidien, de ce qui encombre notre esprit et nous rend dépendant de broutilles, phagocytant ainsi notre capacité à nous ouvrir. Il faut parvenir à libérer de l’espace dans nos soucis de tous les jours afin de retrouver une véritable attention aux autres. Sans ce défrichement initial, le premier pas en direction de ceux qui ont besoin d’aide me semble difficile à réaliser. En d’autres termes je crois qu’il peut être inopportun de se lancer dans une démarche d’aide si l’on ne sent pas qu’on a une vraie disponibilité, de temps et d’esprit, pour le faire. Sinon on risque fort d’être mal à l’écoute des besoins de l’autre, et donc d’être inefficace. Concrètement, c’est un travail sur ses priorités qui peut permettre de libérer cet espace (cf. ce billet ancien). (*)

      2. Ensuite, il faut apprendre à détourner notre égocentrisme pour parvenir à l’utiliser à profit. Car d’une façon ou d’une autre, je crois qu’il est nécessaire qu’on trouve dans la démarche d’aide un intérêt pour nous si l’on veut tenir sur la longueur. Cet intérêt n’est pas nécessairement quelque chose qui nous apporte un gain direct et/ou concret (argent, honneurs, etc.), mais peut être plus simplement le sentiment de participer à la réalisation d’un intérêt collectif, de se réaliser soi-même, etc. Mais il s’agit bien d’un intérêt qu’on y trouve. Il faut donc ici parvenir à prendre du recul sur ce qui nous est vraiment bénéfique, comprendre dans quelle mesure travailler en faveur de l’intérêt collectif est bien travailler dans notre propre intérêt, même si cela peut se faire sentir de façon très indirecte. Et là, je vais enfoncer une porte ouverte, mais que j’adore enfoncer pour être honnête : pour parvenir à orienter notre égocentrisme de cette manière, il faut tout simplement s’efforcer d’agir avec cœur.

 

Le dilemme de la pitié

Il y a un déclencheur qu’on peut presque penser universel à la relation d’aide : la pitié. Pour bien comprendre ses enjeux, je crois bon d’en donner la définition exacte du dictionnaire (Grand Robert) : « sentiment altruiste qui porte à éprouver une émotion pénible au spectacle des souffrances d’autrui et à souhaiter qu’elles soient soulagées. » C’est la définition la plus précise que j’ai trouvé dans les différents dictionnaires que j’ai consultés.

 

La pitié, comprise donc dans son sens premier, est cette tension vers autrui qui nous fait ressentir ses propres souffrances, et souhaiter que celles-ci cessent (mâtin, quelle allitération !). C’est donc bien par ce sentiment que l’on peut être amené à entreprendre soi-même une démarche pour soulager les souffrances de cet  autre. La pitié apparaît comme nécessaire avant toute démarche d’aide. Il convient toutefois de bien mesurer les choses ici. Il ne s’agit pas forcément d’être catastrophé de l’état dans lequel se trouve l’autre pour lui porter assistance. On n’est pas nécessairement dans un grand drame humain digne de la rubrique fais divers des journaux. Mais en tous les cas, avant d’entreprendre la démarche d’aide, il y a ce sentiment de malaise pour l’autre, cette « émotion pénible » qui nous fait souhaiter une amélioration pour autrui.

 

Pourtant, la pitié crée d’emblée un vrai dilemme. Car elle peut aussi bien s’exprimer comme une attention forte portée à quelqu’un que comme une marque de mépris. Elle est un sentiment ambigu, dont les fondements sont parfois difficiles à cerner, même par la personne qui la ressent. Et pour celui qui en est l’objet, on se rend bien compte que le dilemme est encore plus fort. Comment savoir si l’autre par sa pitié n’exprime pas une forme de mépris, ou, si ce n’est exactement du mépris, du moins une forme de comportement supérieur, paternaliste ?

 

Balzac écrivait dans La peau de chagrin : « Le sentiment que l’homme supporte le plus difficilement est la pitié, surtout quand il la mérite. » Voilà dans quel trouble est jeté celui qui a besoin d’être aidé avant d’accepter qu’on lui porte secours. Car sa condition, aussi difficile soit elle, ne le prive pas moins, comme tous les autres, de cet orgueil qui nous fait rejeter les manifestations supérieures et hautaines. Même lorsque notre situation personnelle montre à l’évidence la dérive dans laquelle on se trouve, il n’est pas toujours facile de l’avouer en acceptant la main qu’on nous tend. Je n’ai pas de chiffres à avancer pour étayer mon propos, mais je gage que les cas où des SDF refusent l’aide que leur proposent des associations, que ce soit pour un bol de soupe ou une invitation à dormir au chaud, doivent être fréquents.

 

Pour celui qui entend aider, il faut donc parvenir à ôter de son comportement tous les éléments qui laissent prise à ce doute quant à la véritable bonté de sa démarche. Mais il ne faut pas s’illusionner, cela ne me paraît pas totalement faisable. Il y a une part de tout ça que l’aidant ne peut pas gérer et qui reste entièrement à la discrétion de celui qui a besoin d’aide. Il y aura probablement toujours des barrières qu’on ne parviendra pas à franchir.

 

A ce point de la rencontre entre l’aidant et l’aidé, le dilemme de la pitié revient sur l’aidant. Car cet orgueil que manifeste l’individu en détresse peut pousser à stopper net la démarche. C’est l’écueil principal de l’orgueil : il pousse les autres à se détourner. Pourtant l’orgueil qu’on pourra constater ici ne doit pas être un frein à la démarche d’aide. Il doit être remis à sa place : la manifestation d’une personne qui voudrait conserver l’illusion d’une dignité que sa condition lui a fait perdre. La référence à laquelle je pense pour appuyer ce point n’est pas du tout philosophique. Il s’agit d’une histoire de Spirou, Bravo les Brothers (c’est à la fin de l’album Panade à Champignac), à mon goût la plus hilarante de toutes. Dans cette histoire, Noé, un dresseur d’animaux génial, offre des singes à Gaston qui les offre à Fantasio pour son anniversaire. Mais rapidement Spirou s’aperçoit que Noé est un homme qui vit dans la misère, qu’il est solitaire et sans le sou. Spirou lui propose son aide mais celui-ci la balaye d’une façon désagréable. Spirou encaisse puis se dit : « au fait, ce n’est pas une raison pour ne pas l’aider. » Voilà qui me paraît très juste. Vraiment, Spirou, c’est un gars bien.

 

Nous voilà arrivés à la fin de cette première partie. Le prochain billet de cette série traitera principalement, comme prévu dans l’introduction, du problème de la dépendance qui s’installe entre l’aidant et l’aidé, et des défauts et des avantages de celle-ci.

 

 

(*) : On pourra lire également sur ce point un extrait du Livre de la méditation et de la vie, de Krishnamurti, notamment les notes du 7 au 13 juin.

 

Billet suivant de la série

07/02/2006

A tâtons

medium_recroqueville_gourmandie.2.jpg

 

 

La main est tendue, enfin non, enfin elle l’est vaguement,

Elle doute encore, la main.

Elle se recroqueville parfois, se replie complètement même, et alors ! Alors plus rien.

 

Et les yeux ?

Ils sont fermés eux, fermés oui. Ils gigotent bien un peu mais on ne les voit pas faire.

Ils ont bien trop la trouille pour s’ouvrir, les yeux. La trouille. Ils ne le feront pas, c’est sûr.

 

Le dos lui-même signe dans sa courbure l’abandon des désirs. Elle en dit trop long sa courbure.

 

C’est perdu hein ? Oui. Tout le corps a perdu.

 

 

 

Recroquevillé, gouache, brou de noix et frottements (2003) de Pascal Gourmandie

 

P.S : c’est un essai dans un style un peu nouveau. Je ne suis pas sûr du tout que ce soit terrible et que ça rende grand-chose juste en lecture. Je l’aurais plus imaginé lu, pour les rythmes et les intonations que j’y verrai. Bon et il va tout de même falloir que j’essaie d’en écrire qui soient un peu joyeux sinon on va vraiment croire que je suis dépressif.

Dernier round sur Mahomet

Je terminais mon dernier billet sur une note bien amère, pour ne pas dire franchement pessimiste quant à l’issue qu’aura le débat soulevé par l’affaire des caricatures de Mahomet. J’ai encore passé du temps à lire les avis des uns et des autres, de chaque côté, pour tenter de mieux comprendre les oppositions, leurs sources, leurs enjeux. Et chaque fois que je lis un billet bien argumenté, et il y en a pas mal sur les blogs que je visite, je me dis « ah ben oui c’est vrai, il a raison », ceci en alternant pourtant des argumentaires qui s’opposent.

 

Alors je le dis clairement : « j’en ai marre de la schizophrénie dans laquelle me plongent ce débat ! ». Il est temps maintenant de démêler un peu tout ça et de trouver sur quel terrain les parties pourraient s’entendre. Et je vais le faire thème par thème, pour simplifier un peu tout ça, parce que sinon moi non plus je ne m’y retrouve plus.

 

D’abord, identifions les adversaires en présence !

A ma gauche, la liberté d’expression, principe démocratique fondamental, appartenant au triptyque fondateur de la république française : « Liberté, Egalité, Fraternité ».

A ma droite, les principes de responsabilité et du respect dû à autrui, et la croyance religieuse.

Deux adversaires dépassant chacun allègrement les 88,451 kgs, ce qui les situe résolument dans un débat catégorie poids lourds. Comme dans tout débat où les positions s’opposent aussi fortement le soupçon est fort que chaque partie ait au moins en partie raison. Et on risque d’avoir besoin de plusieurs rounds pour les départager. Mais allons-y.

 

Round 1 :

La publication de ces caricatures n’a pas été faite dans l’intention de provoquer mais en réaction à l’autocensure qui semblait frapper les artistes contactés pour réaliser des dessins du prophète dans un livre pour enfants (cf lien fourni par François). Cette autocensure n’est pas tolérable. Dénoncer ce qui en est la cause est donc une bonne chose. La liberté d’expression envoie un crochet au foie à son adversaire. Mais publier les caricatures telles quel, sans autre message qu’elles-mêmes, était-il la meilleure façon de fonctionner ? En général une caricature n’est pas publiée seule, juste pour elle-même : elle est plutôt un support à un message humoristique. Ici l’utilisation de la caricature la sort de son rôle habituel. Elle n’est plus un outil humoristique mais uniquement un message politique. Elle est détournée de l’usage qu’on en fait habituellement. C’est en cela que l’intention qui la soutient n’est pas innocente, et que ces caricatures-ci ne peuvent pas être banalisées comme les autres. Clairement l’intention était de mettre au défi, de provoquer une réaction, sans doute pas de l’ampleur qu’on constate, mais une réaction quand même. Le journal danois disait en substance aux islamistes : « chiche ! ». Les défenseurs de Mahomet esquivent donc le crochet au foie, mais pas complètement à mon avis. J’accorde un demi point à la liberté d’expression parce que c’est quand même un peu les autres qui ont commencé en mettant la pression.

 

Round 2 :

Mahomet Riposte. Enfin il tarde tout de même. Il n’a pas l’air pressé, et il laisse son adversaire tranquille de son côté pendant plusieurs semaines. L’arbitre s’impatiente, le public aussi. Alors quand Mahomet remet les gants pour lancer son uppercut, ce dernier crie au combat truqué. Et je me joins à lui. Y’a un truc qui colle pas. Tu reçois un crochet au foie et tu ne ripostes pas tout de suite toi ? Tu attends tranquille pendant plusieurs semaines avant de te dire que finalement, si, c’était inadmissible, ils vont voir ce qu’ils vont voir, et quand y’en a marre y’a Allah Akhbar ? Mouais… tu ferais pas de la politique toi ? Vraiment je crois que la manipulation politique du côté des pays arabes est plus qu’importante dans les évènements qui ont lieu actuellement. Je l’ai déjà dit, je trouve particulièrement troublant que le rappel de l’ambassadeur saoudien au Danemark et le déferlement qui lui a succédé aient suivi d’aussi près l’élection triomphale du Hamas en Palestine. Je vois clairement là une utilisation de l’affaire des caricatures pour que chaque groupe islamique affirme à nouveau son poids politique en établissant un rapport de force avec l’ennemi occidental.

 

Dans ce round, on ne peut pas ignorer l’impact qu’ont les gouvernances respectives de nombreux pays islamiques. L’égoïsme et l’autocratie de leurs dirigeants sont directement en cause, et je me joins ici aux récents commentaires de LaVitaNuda pour l’affirmer. Cela les disqualifie tout à fait dans un combat où les coups sous la ceinture sont rigoureusement interdits. Et je crois qu’il n’est pas utile de dire que les excès qui ont eu lieu depuis, les menaces corporelles, les attaques contre des ambassades, les intimidations, les tués même (voir article de Ludovic Monnerat) sont inadmissibles. C’est véritablement du terrorisme intellectuel. Il ne peut pas être accepté.

 

Mahomet marque contre son camp en méprisant les règles du combat. Il reçoit un carton rouge et se file lui-même son uppercut dans le menton à cause de sa maladresse.

 

Round 3 :

Les philosophes entrent sur le ring. L’arbitre laisse tomber et va siffler une bière devant le Superbowl. La question à résoudre est en substance : jusqu’où va la liberté d’expression ? Bien sûr on est tenté de dire que moins elle peut aller loin moins il s’agit d’une liberté. Tout élément qui vient la contraindre, la limiter, la remet en cause, au moins pour partie. Mais je crois pour ma part que c’est bien mal raisonner que de dire qu’elle ne doit être sujette à aucun contrôle, notamment du point de vue moral. Kant aurait dit que la liberté ce n’est pas pouvoir faire ce qu’on veut, c’est choisir de se comporter de façon morale. Je crois aussi qu’on oublie trop vite, et ceci m’est revenu à l’esprit à la lecture d’un commentaire sur un billet du Bigbangblog une autre valeur, qui n’est pas moins importante que la liberté : la fraternité. Elle figure elle aussi dans notre triptyque fondateur. Qu’a-t-on fait de la fraternité nous autres occidentaux dans cette histoire ? N’a-t-on pas poussé la volonté d’usage de la liberté d’expression jusqu’au point où cet usage vient réduire la fraternité ?

 

Le problème peut-être ici, c’est que si la liberté est encadrée par des lois, auxquelles ont peut faire appel lorsqu’elle est foulée au pied, je ne crois pas, et j’en appelle ici aux juristes pour qu’ils m’apportent plus de précisions sur ce point, que la fraternité bénéficie du même support. Je ne vois d’ailleurs pas bien comment ce serait possible. C’est sans doute ici la faiblesse de cette valeur devant la liberté d’expression, et ce qui fait qu’on y porte moins d’attention. En a-t-elle pour autant une valeur intrinsèque inférieure ? Vraiment pas sûr. Je crois donc qu’on peut dire sans pour autant s’acoquiner avec les pires tyrans que la liberté d’expression rencontre forcément des limites, et que sans doute dans cette affaire la méthode utilisée ne lui a pas vraiment rendu service. Mettre au défi est s’y prendre bien mal pour démontrer la justesse d’une position. Cela ne signifie pas qu’il faille laisser passer sans rien dire. Surtout pas même, ce serait un aveu de faiblesse, une porte ouverte à des actions d’autant plus fortes et destructrices qu’elles ne rencontreraient que peu d’opposition.

 

Pour terminer sur ce round, je crois comme je l’ai affirmé dans mon billet précédent qu’il y a aussi un conflit de valeurs qui trouble toute cette histoire. Parce que de chaque côté il donne des armes de légitimité des actions entreprises. C’est ce conflit qui est le plus difficile à dénouer, le plus ardu à résoudre. Mais il m’apparaît pourtant essentiel d’y parvenir si l’on veut pouvoir discuter en connaissance claire des enjeux en cause. Je ne m’étends pas sur ce point, puisque je l’ai déjà fais, et d’ailleurs je note que je ne suis pas parvenu à respecter mon intention de départ de faire court.

 

Pour conclure tout de même, la mise au défi était une mauvaise idée, et les réactions plus qu’extrêmes qu’on a vu sont absolument inacceptables. Il va être à mon avis indispensable d’abord de traduire en justice les fauteurs de trouble, là où ils sont identifiés, pour rappeler que leur colère ne peut s’exprimer par la violence. Mais le combat ne s’arrêtera pas là. Le débat devra même continuer pour qu’on n’en reste pas à des antagonismes susceptibles de resurgir à la moindre occasion. Et rappelons-nous que dans un débat, on ne laisse aucune chance au dialogue si l'on admet pas ses erreurs, fussent-elles plus petites que celles de l'adversaire. Et aussi qu'en général, c’est le plus serein qui l’emporte.

 

[Edit: certains le verront peut-être, j'ai changé le titre initial que je trouvais très mauvais.]

06/02/2006

Encore deux choses sur les caricatures de Mahomet

Deux éléments que je n’ai pas évoqués avant et qui me semblent utiles à avoir clairement à l’esprit pour bien comprendre ce qui se passe en ce moment à propos des caricatures de Mahomet.

 

Tout d’abord on aurait tort dans cette affaire de nier le véritable choc des cultures qu’elle démontre. Il est caricatural, excessif, sans doute, mais il est bien là, et si on l’ignore on n’apportera aucune bonne réponse à la situation actuelle. A ce sujet, les meilleurs articles que j’ai lu sont chez Ludovic Monnerat, ici, et encore . Pour ma part, étant de culture occidentale, et ayant été élevé dans les valeurs de la tolérance et de la démocratie, je me situe plutôt clairement dans le camps des défenseurs de la liberté d’expression.

 

Mais je voudrais ici tenir quelques instants le rôle de l’avocat du diable. Monnerat le dit très bien, alors que nous mettons en avant des valeurs laïques pour gouverner nos comportements, les pays musulmans mettent eux en avant, question de culture, des valeurs religieuses. En d’autres termes, oui leurs priorités, avant toute autre considération, sont orientées en fonction de leur religion qui, estiment-ils, doit être absolument respectée. Et oui, ce ne sont pas là nos valeurs, et elles les contredisent, au moins en partie. Mais il faut bien comprendre que dans ces conditions, leur demander de modifier leur échelle de valeurs, leurs références comportementales, en adoptant notre grille de lecture laïque n’est presque rien d’autre que de leur demander de renoncer à leur religion. Je force un peu le trait, et si j’ai des lecteurs musulmans ils pourront peut-être me trouver léger dans les fondements que j’attribue à leurs comportements, mais j’ai tout de même le sentiment qu’on n’est pas loin de ça.

 

Dès lors on comprend qu’il y a un vice majeur, évident, dans la démarche adoptée aujourd’hui par les défenseurs de la liberté d’expression. Car dans notre empressement à défendre ce principe essentiel, vital même pour une démocratie, qu’est la liberté d’expression, on oublie tout bonnement quel objectif doit être donné à notre (ré)action. S’il ne s’agit que de donner son opinion et de tourner ensuite ses idées de la meilleure manière possible pour parvenir à démontrer qu’on a raison (avoir raison, voilà un « concept » dont il faudra un jour que je dise le mal que j’en pense), on ne doit pas s’étonner de ne soulever que colère et mépris. Si véritablement on est attaché à ce principe, il est beaucoup plus raisonnable de chercher à convaincre de sa justesse. Mais convaincre et vouloir avoir raison sont deux choses (très) différentes.

 

Et si j’approuve la liberté qu’avaient les journaux danois de publier les caricatures de Mahomet, je suis par ailleurs certain qu’ils n’avaient absolument aucune chance de convaincre aucun musulman réellement croyant que cette liberté se situait au dessus du respect dû au prophète. Je trouve pour ma part important de bien mesurer les conséquences de ses actes. Oui, ces journaux avait le droit le plus absolu de publier ces dessins. Mais qu’ont-ils fait d’autre qu’établir dès le départ un rapport de force en le faisant ? Qui d’autres que des convaincus pouvaient-ils prétendre persuader de l’importance de la liberté d’expression en agissant ainsi ?

 

Si l’on croit en un principe, et qu’on veut le défendre, il faut alors s’en donner les moyens les plus pertinents, ceux qui ont le plus de chance d’aboutir à un résultat efficace. Sinon on ne fait rien d’autres que bomber le torse. Ce qui est terrible ici, c’est que dans la très grande majorité des cas, on agit ainsi sans même s’en apercevoir. Les défenseurs du droit d’expression ne réfléchissent pas à ce qu’il faudrait faire pour persuader leurs détracteurs du bien fondé de leurs idées. Ils ne pensent qu’à chercher les arguments, les plus massues possibles, qui vont boucler le bec de leurs adversaires.

 

Et pourquoi agit-on naturellement ainsi ? A cause de lui, de l’orgueil. Parce que sur des sujets aussi sensibles on a vite fait de se mettre soi-même dans la balance du débat, alors que ne devrait s’y voir affronter que des idées. Dès lors on ne tente plus vraiment de défendre ces idées, il s’agit de se sauver soi-même au regard des autres. Si l’on parvenait à ne mettre dans la balance que nos idées sur ces sujets on s’apercevrait plus vite de l’inanité d’une démarche qui ne fait que placarder son opinion avec le plus de force possible, mais sans vrai souci de convaincre en étant pédagogue.

 

Et dans un conflit culturel aussi important que celui qui est maintenant à jour, si l’on n’essaie pas d’être un minimum pédagogue, on a perdu d’avance. On empêche le dialogue avant même d’avoir commencé.

 

Il y a un deuxième élément qui me semble important, et qui explique, au moins en partie, que l’embrasement soit aussi important : la combinaison entre la soif de pouvoir, et l’inhibition de l’action dans laquelle se sentent probablement nombre de pays musulmans vis-à-vis de l’occident.

 

La soif de pouvoir d’abord, qui est déjà naturellement bien développée chez chacun d’entre nous, ne pensez pas que vous y échappez du fait de votre bonne éducation, est en plus ici renforcée par plusieurs éléments. D’abord un élément de circonstance : l’élection du Hamas du 25 janvier (pas le 26 Koz, le 25, le délai me semble donc suffisant pour que ce soit un élément déclencheur) qui a légitimé d’un coup un groupe terroriste et ses méthodes aux yeux de beaucoup de musulmans de cette région.

 

Souvenez-vous (voir fin du billet), le peuple a parlé, de façon démocratique, donc ce qu’il dit est juste et bon (sic). L’idolâtrie du peuple peut mener, contre lui, à sa perte. Je crois toutefois qu’il faut le comprendre, et même l’accepter : aujourd’hui aux yeux de la majorité des palestiniens, le Hamas EST légitime. Pas du fait de son passé, de ses idées, de ses projets. Non, il est légitime parce que les palestiniens l’ont élu. Et cette légitimité fait sauter la chape morale qui pouvait avant exister dans certains esprits concernant ses actions. Là le risque est grand de voir les dérives et les manifestations de force se succéder. A partir du moment où l’on a trouvé un fondement moralement difficile à attaquer de l’usage de la force, on peut craindre des évolutions inquiétantes. Et dans ce contexte, les caricatures danoises sont venues encore renforcer ce point. Elles ont donné un alibi de plus, dont la légitimité, la justesse n’a même pas besoin d’être expliquée pour la majorité des musulmans de ces pays. On désinhibe le désir de manifester sa force, on donne des raisons qu’eux jugent probablement presque morales, de réagir avec violence.

 

L’inhibition de l’action lorsqu’elle est libérée, est dangereuse. Elle est nourrit de la frustration ressentie pendant tout le temps où l’on a été inhibé. Et plus cette frustration est longue et forte, plus sa libération risque de se faire de façon violente. Aujourd’hui cette inhibition existe je crois de façon évidente dans les pays musulmans vis-à-vis de l’occident. Ils sont tous les jours confrontés à notre mode de vie, à notre hégémonie culturelle, et cela ne fait que croître. Nous ne nous cachons parfois même pas de notre intention de leur « faire profiter » de ce que nous avons. Mais pour nombre d’entre eux, il y a fort à parier que ce soit ressenti comme une agression contre leur propre mode de vie, comme une remise en question des valeurs qui soutiennent leurs sociétés. L’inhibition grandit avec ceci, elle se renforce, elle se radicalise.

 

Le cocktail d’une inhibition forte, libérée par des évènements qui supprime les interdits moraux qui pouvaient retenir les pulsions violentes, qui même selon leurs valeurs peuvent justifier pas seulement de contester mais de combattre, me semble explosif. L’embrasement actuel en est la démonstration. Ce qui m’inquiète particulièrement ici, c’est que cet évènement désormais fera date. C’est un nouveau poinçon dans les rapports Moyen-Orient-Occident. On n’oubliera pas. Ni d’un côté, ni de l’autre. Et chacun, guidé par la certitude de détenir la vérité et aveuglé par son besoin de justifier sa position et donc lui-même, va rester sourd aux appels de la raison de rouvrir un vrai dialogue sur ce sujet. On n’arrivera plus à démêler la pelote, ce qui serait pourtant la seule chose saine à faire. On laissera le temps recouvrir tout ça, et ça resurgira à une autre occasion. C’est presque imparable.