05.06.2009

Pourquoi les français n'aiment pas Nadal

Nadal boude.jpgVoici une proposition de réponse à la question que je posais il y a deux jours : pourquoi les français n'aiment-ils pas Nadal ? Mon idée part d'un concept personnel que j'avais imaginé il y a plusieurs années déjà, dans lequel je cherchais à expliquer le comportement commun face à des individus d'exception. J'avais pompeusement appelé ça le syndrome du surfeur d'argent, parce que cette première illumination m'était venue en lisant cette l'histoire du surfeur d'argent de Stan Lee, illustré par le crayon de Moebius.

 

Je propose cet argument parce que les explications du type : "son jeu n'est pas beau", "il crie trop, on n'aime pas ses Vamos !", "il a un jeu sans finesse" etc. me semblent souvent trop subjectives. Après tout les fans de Nadal disent tout l'inverse et imputent au contraire ces défauts aux adversaires de leur protégé. En se référant à ce type d'argument donc, on finit par ne rien dire de plus que : "je l'aime pas parce que je l'aime pas" (même si je grossis le trait). Pourquoi donc les français n'aiment-ils pas Nadal ? Pourquoi ce désamour semble-t-il si répandu chez nous ?

 

Car on le voit un peu partout, dans la presse où les articles s'empressent de glorifier Federer, son grand rival, au moindre signe positif,  mais aussi dans les clubs où après la victoire de Nadal en Australie les gens craignaient qu'il ne réaliser un grand chelem. Aujourd'hui on pourrait être tenté de répondre que c'est parce que la domination de Nadal enlève le suspens qui rend le sport si attrayant et qu'il le rend donc le rend ennuyeux. Mais avant ses succès en 2008, c'était Federer qui dominait outrageusement le circuit masculin, et Nadal souffrait déjà d'opinions largement négatives sous nos latitudes.

 

Le souci de Nadal vis-à-vis du public français, c'est qu'il déstabilise le joueur qui était devenu notre idole avant que Nadal ne devienne la terreur qu'il est aujourd'hui. Il effrite une icône, et l'empêche de devenir une légende vivante aux yeux des supporters. C'est une forme de crime de lèse majesté qu'il commet. Pour en revenir aux termes de mon concept, il s'attaque à un surfeur d'argent. Il est Galactus qui s'attaque au héros. Federer c'est le bien, Nadal c'est le mal.

 

En prenant un peu de recul bien sûr, ces réactions sont tout à fait ridicules. Le sport n'est tout de même pas très important, et que ce soit untel ou untel qui gagne ne change fondamentalement rien à nos vies. Mais la logique du surfeur d'argent est une logique de fan. Les supporters transfèrent sur eux tous leurs espoirs personnels, leurs valeurs aussi. Si leur héros gagne, c'est aussi un peu eux qui gagnent. En psychologie on parle de chevalier blanc pour désigner l'image de héros que nous avons parfois de nous-même, ou que nous souhaiterions véhiculer aux autres. Les surfeurs d'argent jouent un rôle important sur ce point. Ils jouent le rôle de chevaliers blancs pour nous. Ils nous évitent d'avoir à produire les efforts nécessaires pour devenir nous-mêmes de véritables chevaliers blancs mais leurs victoires n'en deviennent pas moins symboliquement les nôtres. C'est pour cette raison que leurs affrontements donnent parfois lieu à de telles manifestations de frénésie.

 

Nadal est arrivé trop tard pour les français. Le surfeur d'argent existait déjà en la personne de Federer et la place ne pouvait donc plus être prise. Il est devenu dans son pays un héros pour bien des gens. Un héros largement adulé d'ailleurs. C'est la force de l'admiration portée pour ces deux joueurs qui expliquent les échanges si emballés de leurs supporters (on en voit de beaux exemples sur les forums de yahoo sport). La solution bien sûr est tout simplement de ne pas s'identifier aux sportifs. Le défaut étant alors que le sport perde de son attrait..

 

 

03.06.2009

Pourquoi les français n'aiment pas Nadal ?

Un salut rapide pour vous dire que je pense écrire quelque chose sur le sujet présenté en titre. Sur les forums de tennis on lit les supporters s'écharper autour de leurs champions, et parmi ceux-ci, principalement Roger Federer, qui est adulé, et Rafael Nadal, qui est détesté. Pour coller un peu à l'actualité sportive j'ai pensé qu'il pouvait être intéressant de comprendre pourquoi la plupart des français, bien orientés en cela par l'essentiel de la presse, n'aiment pas Nadal.

 

On peut trouver des explications terre à terre à cela, la beauté du jeu, le tempérament sur le court, etc. Mais en y songeant ce matin j'ai eu une autre idée qui m'a amusé et qui me semble vraiment intéressante. Je n'ai pas le temps de la développer pour l'instant donc ce sera pour un peu plus tard. Je laisse ce mot pour que ceux qui le souhaitent (s'ils s'en trouve encore pour rôder dans ces parages) indiquent leurs opinions. Pour les plus anciens lecteurs de mon blog, mon idée personnelle part de ce que j'avais appelé il y a longtemps le syndrôme du surfeur d'argent. Mais qu'est-ce qu'il veut dire ? Huhu.

17.04.2009

Comprendre ce qui nous met hors de nous, la soluce ?

Hors de soi.jpgQuelques trois semaines après avoir posé une question qui m'intéressait sur les causes de ce qui peut nous mettre hors de nous, ou plus précisément sur le mécanisme interne qui entre en jeu et engendre le fait de nous mettre hors de nous, je vais essayer d'apporter une réponse, du moins celle à laquelle je suis parvenu.

 

Mon intérêt porte bien sur le fondement interne de ce mécanisme et non sur toutes les explications plus ou moins judicieuses mais principalement superficielles (c'est-à-dire qui en reste à la surface visibles de nos comportements) qu'on peut y voir. Ne pas être à l'aise avec sa sexualité, les endoctrinements des uns ou des autres, tous ces éléments proposés en commentaires de mon dernier billet peuvent certes être proposés pour expliquer les réactions violentes observées dans le récent débat autour des propos du pape sur l'usage du préservatif, mais elles me semblent très insatisfaisantes. Les gens sont endoctrinés ? Et alors ? Pourquoi cela explique-t-il qu'ils se mettent hors d'eux ? Ils ont peur de la sexualité ? Mais certains dans ce cas ont plutôt tendance à s'inhiber non ? Il me semble donc qu'il faut chercher ailleurs. Si on en reste à la surface des comportements on ne comprend rien qui soit vraiment efficace et qui puisse être utilisé pour aider ou résoudre des difficultés.

 

Incise, si vous le voulez bien. Lorsque j'ai laissé mon dernier billet je me suis dit : "Tiens, ça fait très chic cette chose. Je pose une question qui me semble assez importante parce qu'elle est liée à un fondement de comportement, un truc qui nous touche tous, et je pars en laissant tout juste quelques commentaires à ceux qui font des propositions, essentiellement pour dire qu'à mon avis ils se trompent et ne voient pas l'essentiel. En procédant ainsi je me positionne comme une sorte de spécialiste qui se retire dans sa grotte pour réfléchir et dispenser suite à cette retraite le résultat de ses pensées, résultat que les autres ne trouveront pas. Je me singularise et me mets au-dessus des autres. Je me donne de l'importance. Mon message c'est un peu : "Ne vous inquiétez pas je vais revenir et nous éclairer tous parce que j'aurai la réponse." Si vous avez bel et bien eu ce sentiment (ou peut-être de façon atténuée), c'est que vous êtes sensibles aux postures et donc des proies faciles pour être manipulées intellectuellement. Fin de l'incise.

 

J'en viens maintenant à ma réponse (qui n'a rien d'une idée de spécialiste et n'est que MA réponse - même si je la trouve cool). Ce qui m'intéresse donc, c'est de comprendre ce qui nous met hors de nous. J'utilise cette expression "hors de nous" à dessein. Ce n'est pas la colère qui m'intéresse, celle-ci pouvant parfois s'exprimer de façon froide et contrôlée. Etre hors de soi, c'est être dans un état où l'on va au-delà de ses comportements sociaux habituels, c'est être hors de ce que l'on est en temps normal. Il y a une notion de non maîtrise ici, c'est un comportement que l'on ne peut retenir, issu d'une émotion qui nous submerge. Cette seule remarque suffit à mon sens à rejeter les explications du type de celles évoquées plus haut, qui restent au niveau de comportements n'excluant pas la maîtrise des choses.

 

Pour trouver mon explication je me suis demandé ce qui pouvait personnellement me mettre hors de moi. J'ai aussi posé la question à des personnes autour de moi pour rassembler quelques exemples. De mon côté, j'en ai deux : les problèmes informatiques soudains et auxquels je ne trouve pas de solution rapide, et les enquiquinements administratifs. En général ces situations me font devenir insupportable. J'y ajoute deux situations types : les transports communs bloqués (ou plus généralement notre comportement en voiture), et donc, puisque c'était le sujet de départ, les débats politiques ou sur des sujets de société (tout le monde sait que parler de politique entre amis est souvent cause de grosses disputes). La question est : qu'y a-t-il de commun entre toutes ces situations ? Et bien la première réponse est justement, à mes yeux, le type de nervosité extrême dans laquelle elles nous plongent, et j'ajoute un deuxième point commun : la cause interne de cette nervosité extrême.

 

En bon disciple de Laborit j'ai débord pensé à l'inhibition de l'action bien sûr, comme source de tout cela. Je voyais vaguement comment utiliser cette notion pour expliquer mes cas personnels ainsi que celui des transports, mais je ne voyais pas comment l'intégrer dans nos comportements lors de débats politiques. Car dans ces cas-là on ne se trouve pas en situation d'inhibition de l'action. On ne nous empêche pas de nous exprimer, ni d'agir en fonction de nos opinions (les meilleurs d'entre vous ont déjà un sourcil levé - vous avez vu, je continue dans la posture puisque je sais désigner qui sont les "meilleurs d'entre vous", vous avez le sentiment en me lisant que je suis intelligent ? décidemment vous êtes incorrigibles). Lorsque l'on dit que l'on est favorable à la distribution et à l'usage des préservatifs, on n'a pas d'oiseau de proie au-dessus de sa tête prêt à fondre sur soi pour nous dévorer et qui nous fait nous immobiliser en attendant que la menace passe. Pourquoi serions-nous alors en situation d'inhibition de l'action ? En fait on n'y est effectivement pas, du moins pas encore.

 

C'est en lisant un petit cahier très sympathique sur la notion de lâcher prise (*) que j'ai eu mon idée. Plus exactement en arrivant sur la page intitulée : "Lâcher prise du désir de contrôle sur les autres et l'environnement !" Il me semble que la notion centrale que je cherchais est là : le désir de contrôle sur les autres et sur l'environnement. C'est elle qui constitue à mon sens le fondement de nos comportements lorsque nous sommes hors de nous. Pour être plus clair, je crois que nous met hors de nous tout ce qui contribue à nous priver de nos moyens de contrôle sur ce qui nous entoure. Ou encore, tout ce qui nous prive de nos moyens de contrôle sur ce que nous allons devenir dans un délai que nous savons concevoir.

 

Expliquons sur cette base chacun des exemples évoqué plus haut. Mes exemples personnels d'abord. Les soucis informatiques impromptus dont on ne comprend pas l'origine. Vous savez, ce document Word qui se ferme tout seul sans crier gare sans conserver vos dernières modifications, au moment où vous deviez l'imprimer pour le rendre à votre responsable et alors que vous êtes déjà en retard. Vous étiez sous tension, et à ce moment là vous explosez de rage contre la machine. Le plus insupportable c'est que vous ne pouvez rien y faire. Vous êtes définitivement en retard et il y a peu de chance que votre responsable vienne admonester votre ordinateur à votre place. Vous êtes coincé. Dans cette situation vous n'avez plus le contrôle sur rien. Ni sur votre document qui a disparu de votre ordinateur, ni sur la réaction que va avoir votre responsable envers vous. Vous êtes alors plongé dans une situation d'attente en tension, sans moyen d'agir pour modifier le cours des choses ou vous assurer qu'elles vont vous être favorables. Vous vous retrouver en situation d'inhibition de l'action.

 

Idem concernant les tracasseries administratives, en tout cas pour ce qui me concerne. Je suis nul pour traiter ces choses. Je n'ai absolument aucun réflexe pour les gérer et lorsqu'elles arrivent c'est pour moi insupportable. Il faut faire 36 démarches dont on ne sait parfois pas où elles vont s'arrêter, pour arriver à un résultat que je juge presqu'invariablement totalement sans intérêt (obtenir un document, avoir un signature en bas d'un papier, etc.). Je vois ces choses comme des empêchements de vivre ma vie comme il me plaît et de mettre dans mon temps ce qui me convient. C'est une agression sur la façon dont j'entends fonctionner, quelque chose qui m'est imposé de l'extérieur, que je n'ai pas choisi, et qui me semble ne rien m'apporter. Désagréable parce que je n'ai pas le choix, et que si je ne le fais pas les choses vont être pire. Je peux être particulièrement mauvais dans ce genre de situation.

 

Concernant les transports, cela mérite des développements que je ferai peut-être une autre fois, tant ce travers se voit régulièrement. Nous sommes très nombreux à nous énerver facilement lorsque nous sommes bloqués dans les transports en commun, ou plus simplement quand nous conduisons. Dans le premier cas l'explication est toute simple puisqu'effectivement nous sommes alors privés très clairement de tout moyen de contrôle sur ce qui se passe. Un incident technique à obligé la rame de métro à s'arrêter au milieu des voies, nous n'y pouvons pas grand chose. Et cela nous met de façon immédiate en situation d'attente en tension. Aucun moyen de savoir quand le train va repartir (même si souvent on se doute qu'il va repartir pas très longtemps après), ni d'agir en quoi que ce soit pour modifier le cours des choses. On ne peut qu'attendre et subir en espérant un dénouement rapide. Idem en voiture, puisque ce qui se passe sur la route ne dépend pas que de nous. C'est pour cette raison que nous sommes souvent sujet à des comportements d'énervement envers les autres conducteurs. Parce que leur seule présence sur la route nous prive du contrôle complet du déroulement des choses. Ils décident eux aussi de ce qui nous arrive et de ce que nous devons faire et nous ne pouvons rien changer à cet état de fait.

 

Venons-en maintenant au cas des débats politiques ou touchant à des sujets de sociétés. L'explication ici est plus subtile. En effet, de prime abord on ne voit pas bien en quoi une quelconque notion d'inhibition de l'action ou d'attente en tension peut intervenir. Au contraire le problème semblerait plutôt que dans ces débats les protagonistes ont trop souvent du mal à se retenir ! Alors pourquoi s'énerve-t-on parfois autant dans ce type de discussions? Pourquoi en venons-nous à de tels débordements ? Comment des individus qui agissent de façon mesurée en temps normal peuvent-ils en venir à des comportements violents à partir de simples discussions de société ? L'explication de ce cas me semble au final être la plus intéressante car elle nous oblige à comprendre, au-delà même du fonctionnement de l'inhibition de l'action, le fondement de nos mécanismes comportementaux.

 

Que voit-on s'affronter au juste dans un débat de société ? Des visions de la société qui sont différentes, parfois qui sont opposées. Et que sont ces visions de notre société pour chacun d'entre nous ? Elles sont essentiellement nos réponses à des expériences vécues. Notre vision du monde qui nous entoure est le résultat des croyances que nous avons construites suite aux événements que nous avons vécus, ou que notre entourage nous a inculquées suite aux événements qu'eux ont vécu, ou qu'ils ont apprises de leur entourage, etc. Pour en donner quelques exemples illustratifs rapides, après avoir observé l'inaction de ses parents alors qu'il est en danger un enfant pourra acquérir la croyance que le monde est un milieu dangereux où personne ne peut nous aider à affronter les événements, lors qu'un autre qui verra ses parents l'entourer naturellement d'affection développera la croyance que le monde est bienveillant et qu'il peut compter sur autrui pour le soutenir lorsqu'il en a besoin.

 

Ces croyances fondent notre façon d'agir et de répondre aux sollicitations de notre environnement, et elles sont ajustées en retour en fonction de nos nouvelles expériences et des résultats de nos actions. C'est ainsi que nous développons nos stratégies de vie (on pourrait dire de survie). Ces stratégies s'établissent sur plusieurs plans : répondre à nos besoins vitaux (boire et manger principalement), assurer notre reproduction, et dans la mesure du possible maximiser notre bien-être, tant physique que psychique. Pour cela l'homme a trouver un mode de fonctionnement qu'il applique invariablement : rechercher la dominance sur les autres. Dans le monde animal, l'individu dominant est souvent celui à qui les autres laissent la meilleure part du repas, et qui a accès aux femelles le plus facilement pour se reproduire (historiquement, l'individu dominant est un homme, et aujourd'hui encore celui-ci perpétue des comportements qui maintiennent sa position d'individu dominant dans nos sociétés - abusivement qualifiées de modernes puisqu'elles ne le sont que d'un point de vue technologique, mais c'est un autre sujet). L'homme fonctionne sur un mode largement comparable. Ce point a été amplement développé par Laborit et je l'ai relayé dans plusieurs billets, par exemple ici.

 

Si l'on en revient donc à nos fameux débats de société, les modèles que nous avons chacun en nous et que nous affrontons les uns aux autres sont les réponses que nous avons intégrées en nous, qu'elles soient directement héritées de notre entourage ou construites suite à nos expériences personnelles, afin de répondre au mieux aux situations dans lesquelles nous pouvons nous trouver. Ces modèles correspondent donc aux outils personnels, notamment comportementaux, que nous avons développés pour contrôler notre environnement, nous assurer qu'il nous procure ce dont nous avons besoin, et plus largement que nous dominons ainsi les événements pour maximiser notre bien-être par un accès facilité aux gratifications existantes dans notre milieu. Et cela concerne aussi bien les aspects pratiques de notre existence que ses aspects intellectuels, voire spirituels. Sur ces plans là, c'est en effet notre bien-être psychique que nous recherchons, comme le fait d'être reconnu par le groupe social dans lequel nous sommes nés et qui valorise chez les uns la performance individuel, chez les autres le sens artistique, etc. Nos croyances sociales vont par exemple correspondre à celles de ces groupe afin d'y être bien accepté. La place de ce bien-être psychique dépasse d'ailleurs à mon avis celle de notre bien être physique. Mais ce point mériterait d'être développé une autre fois.

 

Ce qui est donc mis en jeu dans le cadre de ces débats est donc bien notre faculté de contrôler notre environnement, du moins notre faculté future de le contrôler. Car si les valeurs de ceux auxquels on s'oppose sont celles qui l'emportent, alors le mode de comportement que nous avons mis en place pour maîtriser notre monde n'aura plus aucune force, et nous perdrons donc les moyens de contrôle que nous espérions avoir développés. Cela se couple exactement, et selon le même fondement, au sentiment d'infériorité intellectuelle ressenti lorsqu'on "perd" un débat (la seule appréhension à perdre un débat, qui est plus que largement répandue chez nous, indique bien que l'objectif de chacun est plus de pouvoir y gagner la dominance sur les autres que de développer plus avant sa vision des choses). Et c'est pour cette raison exacte que nous, malgré les grandes valeurs dont nous parons nos postures intellectuelles, nous réagissions très majoritairement aux sujets qui nous touchent de façon personnelle, plus qu'en fonction de leur importance intrinsèque. Parce que c'est sur ceux-ci, et seulement sur ceux-ci, que nous avons conscience d'engager notre mode personnel de maîtrise du monde qui nous entoure.

 

Maintenant que cette explication est donnée, comment peut-on avancer un peu sur ces points à titre individuel et trouver des solutions pour ne pas nous mettre hors de nous dans ces situations ? Et bien la réponse je l'ai trouvée tout bêtement dans le cahier auquel j'ai fait référence plus  haut. Il s'agit d'un cahier d'exercices de lâcher-prise. L'idée est là, dans le lâcher-prise, l'acceptation de ne pas tout contrôler à tout moment et en toute circonstance. Dans un débat de société, ce qui permet que les protagonistes n'en viennent pas aux mains, c'est le détachement, le recul qu'ils parviennent à avoir par rapport à la discussion en cours. Le lâcher-prise est ce qui permet de s'ouvrir à l'opinion des autres, à l'écouter, et à l'intégrer à notre réflexion. Au contraire, si l'on se crispe sur ses arguments, la discussion en plus d'être parfaitement stérile peut évoluer vers un affrontement de plus en plus violent.

 

La difficulté bien évidemment est qu'il est ardu de lâcher-prise sur des sujets qui nous affectent de façon personnelle et qui engagent nos croyances les plus profondes. C'est notre personnalité que l'on met alors en jeu. Mais l'idée de lâcher prise ne nécessite pas d'abandonner notre identité pour le seul bénéfice d'une discussion sans heurts. Ce n'est pas renoncer à nos convictions les plus importantes, mais seulement remettre à leurs places leurs implications et les conséquences des désaccords qu'elles peuvent provoquer. C'est comprendre que ces conséquences ne sont pas absolues, universelles (elles ne concernent pas tout le monde mais seulement les personnes impliquées dans le débat), ni définitives, qu'une réconciliation future reste possible, et qu'un désaccord sur un seul sujet de société ne doit pas induire une opposition globale des intervenants (c'est sur ce point que le débat politique est trop souvent miné).

 

Mais le vrai problème de fond reste : quelle stratégie de vie trouver, pérenne, efficace pour tous et qui ne passe pas par la recherche de dominance ? La réponse à cette question constituerait une immence révolution humaine, révolution qui à mon avis devra avoir lieu un jour ou l'autre si l'humanité ne veut pas disparaître trop prématurément.

 

* Petit cahier d'exercices du lâcher-prise de Rosette Poletti et Barbara Dobbs aux éditions Jouvence.

26.03.2009

Comprendre ce qui nous met hors de nous

dispute.jpgUn aspect particulier des débats actuels sur les récents propos du pape me semble mériter qu'on s'y arrête. On observe en effet de chaque côté des réactions qui apparaissent excessives, que ce soit dans l'attaque ou la défense de Benoît XVI. Excessives dans les propos qui sont tenus, dans l'énervement qu'ils manifestent. Excessives aussi parfois dans les comportements que l'on observe. Je pense ici notamment à l'affrontement qui a eu lieu devant Notre-Dame de Paris entre des militants d'Act Up et des partisans du pape (qui sont présentés dans la vidéo en lien comme des personnes d'extrême droite, mais rien ne permet de le vérifier il me semble).

 

On peut remarquer d'abord que la polémique s'est véritablement emballée à partir des propos du pape sur les préservatifs, et moins lors de l'affaire Williamson ou de l'excommunication de la mère de la fillette brésilienne violée. Du moins c'est mon impression. Pourtant les deux premiers sujets avaient déjà largement de quoi choquer. L'explication ici me semble toute simple, et c'est encore la notion de proximité qui permet de l'éclairer : ces sujets étaient moins proches d'eux dans la mesure où ils les touchaient moins fortement d'un point de vue personnel. Alors que le sujet du préservatif les concerne de façon directe dans la façon de mener leur vie quotidienne. Le sujet est plus proche d'un point de vue personnel (je devrais en fait dire plus proche tout court).

 

Les gens se sentant directement concernés réagissent donc plus fortement. On pourrait dire à ce stade que ce qui est en cause ici c'est leur mode de vie, et que c'est parce qu'ils sentent que leur mode de vie est remis en cause par les opinions des autres qu'ils réagissent si fortement. Mais cette explication m'insatisfait, elle me semble trop insuffisante pour une raison simple : elle n'explique les choses que de façon extérieure, elle ne rend pas compte des mécanismes personnels qui se mettent en jeu chez les individus et qui conditionnent leur réaction. Il faudrait parvenir à comprendre ce qui se passe intimement chez quelqu'un qui pète les plombs dans ce type de débat, ce qui nous énerve dans une discussion politique lorsqu'un ami n'est pas de notre avis, etc. Si vous avez des idées précises à proposer n'hésitez pas, je vais essayer d'y réfléchir et de revenir avec quelque chose de plus juste.

15.12.2008

Un décryptage du petit pont massacreur (Milgram et Zimbardo dans la cours d'école)

preau.jpgJ'ai regardé hier soir un reportage sur un récent fait divers, où un enfant de 12 ans avait été victime d'un "jeu" de ses camarades consistant à passer à tabac celui qui ne parvient pas à rattraper le ballon qu'on fait passer entre ses jambes. On appelle ça le petit pont massacreur. Il porte bien son nom. C'est la première fois que j'entends parler d'un tel jeu, mais je me souviens d'autres faits divers concernant le jeu du foulard où l'un des protagonistes se fait étrangler par un de ses camarades, aussi longtemps que possible. Evidemment, dans les deux cas ou comprend aisément que cela  termine parfois mal.

 

Et puisqu'on le comprend aisément, on ne comprend pas que des jeunes puissent se livrer à pareils divertissements entre eux. Comment peut-on à des âges aussi bas avoir l'idée de s'amuser en risquant sa vie aussi stupidement ? Cela choque clairement le sens commun et peut apparaître à juste titre comme le signe d'un mal à identifier.

 

En voyant ce reportage une idée m'est venue qui pourrait expliquer en partie l'existence de ces jeux. Je me suis souvenu de l'expérience de Stanley Milgram, rapportée brillamment dans le film I comme Icare. Cette expérience qu'on ne décrit plus démontre de façon éclatante la soumission potentielle de chacun d'entre nous à l'autorité. Une autre expérience intéressante est celle de Philip Zimbardo de l'université de Stanford. Zimbardo cherchait à expliquer le niveau d'agressivité particulièrement élevé qui régnait dans les prisons des Etats-Unis. Il construisit avec plusieurs collègues une prison dans les sous-sols de leur université et fit appel à des cobayes qui furent répartis en deux groupes : les gardiens, et les prisonniers. Dès la première nuit les mauvais traitements infligés aux prisonniers ont commencés. Ils étaient aspergés à l'aide d'extincteurs, on leur passait les menottes sans raison, ils devaient se déshabiller, etc. Au bout de six jours l'expérience fut arrêtée alors qu'elle devait initialement durer deux semaines, parce que certains prisonniers étaient en dépression nerveuse.

 

Ces deux expériences me semblent apporter des explications aux jeux destructeurs indiqués plus haut. L'expérience de Zimbardo montre que nous portons tous en nous une certaine dose de violence. Celle-ci est canalisée par la société (c'est son rôle premier), mais si elle ne l'est plus, elle s'exprime et d'une façon qui peut être extrême. L'expérience de Milgram complète cette vision en montrant que dans un cadre où la violence est en quelque sorte permise, c'est-à-dire définie par des règles et encadrée par une autorité alors elle peut également s'exprimer d'une façon choquante. Bien que la société soit là pour la réprouver.

 

Dans le cas des jeux qui nous intéressent, je crois qu'on retrouve ces mécanismes pour partie. Pour les suiveurs, ceux qui participent sans être leaders, voilà comment les choses peuvent se passer. Les individus les plus brutaux définissent les règles du jeu (par exemple du petit pont massacreur). Les autres agissent alors avec une culpabilité et un sentiment de responsabilité amoindris pour deux raisons : d'abord parce qu'ils ne sont pas leaders et n'ont pas défini les règles, et parce que justement en jouant, ils ne font que suivre les règles, exactement comme dans l'expérience de Milgram. Je me demande combien seraient prêts à dire après s'être fait arrêtés par la police : "mais j'ai respecté les règles!". Cet encadrement du comportement par des règles qui existent hors de soi soustrait une partie du sentiment de responsabilité : on ne tabasse plus quelqu'un, on joue à un jeu. La vision qu'on construit de ce que l'on fait s'en trouve modifiée.

25.09.2007

Peut-être une logique du bouc émissaire ?

22409d4da60c7cf1e5cc3581b8972c29.jpgVoici une scène à laquelle j'ai assisté récemment au boulot, et qui m'a fait pensé à la façon dont certains se construisent des boucs émissaires et à la fonction qu'ils donnent à ces derniers.

Sur le point de partir récupérer notre taxi pour avoir notre train à temps, notre responsable fit volte face pour aller retrouver le dernier collègue resté quelques instants encore avec le client. Il parti le trouver le visage fermé, nettement tendu par l'intensité de la semaine, et encore plus à l'idée de pouvoir éventuellement rater le train qui devait le remmener chez lui. Jusqu'ici nous avions toujours géré cette situation de fin de semaine avec un peu de tension mais sans excès. Mais cette fois-ci, notre pauvre collègue eut droit à une soufflante que j'imagine aisément avoir été plutôt désagréable.

Je n'ai pas assisté à l'engueulade, mais peu importe. J'ai compris comment notre responsable avait agit, et surtout, j'ai senti ce qui l'avait poussé à agir ainsi.

Lorsque nous sommes sur le point de partir, nous sommes comme tant de personnes le matin sur le quai d'une gare : dans l'attente en tension. La question qui traîne dans nos têtes est alors : le taxi, ou le train, va-t-il venir à l'heure ? Serai-je à l'heure chez moi? A mon boulot ? Il suffit que la contrainte de se trouver à la destination soit élevée pour que la tension sur le lieu de départ soit proportionnelle et génère en nous un stress non négligeable. Cette attente en tension, si vous me lisez depuis quelques temps, vous l'avez compris, c'est l'inhibition de l'action. En situation inhibée, l'individu est stressé, son corps produit des glucocorticoïdes qui attaquent son organisme et le fait se sentir mal.

Pour sortir de cet état, l'individu développe une réponse standard à laquelle il peut donner des formes très variées : il se remet en situation d'action. D'un point de vue biologique, cela dégage de l'adrénaline et supprime les glucocorticoïdes. On se sent mieux. C'est parce que se mettre en situation d'action est plus agréable biologiquement que de rester dans l'attente en tentions qu'on voit parfois des gens sur un quai de gare faire les 100 pas ou simplement se mettre à avancer vers le train lorsque celui-ci arrive à quai.

Mon responsable à fait la même chose : en allant engueuler notre collègue il a rompu la situation d'inhibition de l'action dans laquelle il se trouvait en attendant le taxi, et au passage il s'est également vidé de son stress sur un autre. Double coup! Je m'empresse toutefois de signaler qu'il y a eu là un mauvais calcul de sa part puisqu'après cette brève amélioration, ce fut la culpabilité d'une gueulante surdimensionnée qui le saisit. Et la culpabilité, il n'y a pas grand chose de pire pour générer du stress.

Mais peu importe, le mécanisme est là, et il est à l'oeuvre tous les jours sous tous les cieux. Un individu stressé rebascule son stress sur ceux qui l'entourent pour évacuer, et dans l'opération se remettre dans une forme d'action qui romp avec l'attente en tension.

En y réfléchissant un peu, il m'a semblé que cela était vraiment applicable aux cas particuliers des boucs émissaires.

J'y pense à cause de la forme d'agressivité particulière dont ils font l'objet. Les boucs émissaires, par définition, ne sont pas des agresseurs. Sinon ils ne seraient pas des boucs émissaires mais des coupables logiquement châtiés (enfin logiquement, pas forcément non plus). Essayons donc de comprendre comment tout cela se noue.

Les boucs émissaires n'agressent pas, mais sont agressés. Leurs agresseurs ne peuvent pas agir exactement par agressivité défensive. J'écarte également l'agressivité de compétition, celle-ci prévalant plutôt lorsqu'on a face à soi un véritable adversaire, ce que les boucs émissaires sont rarement. Il reste donc l'agressivité d'irritabilité et d'angoisse (qui effectivement est très proche de l'agressivité défensive, bravo, vous me lisez depuis plus de 2 mois et avec attention ;o) ). Celle-là même qui est le plus clairement en lien avec l'inhibition de l'action.

Comment ces personnes vont-elles rompre avec cette situation d'inhibition de l'action (et peu importe ce qu'il les y a plongé) ? Je vous le demande ? Au fond, quelqu'un ? Par l'action ! Bravo, vous êtes ma fierté. Le bouc émissaire présente en effet un avantage important : il est seul, ou en tout cas isolé et en minorité dans le rapport de force que son agresseur est capable de lui opposer. Cela en fait une cible aisée pour se défouler. Ce point ne mérite aucun développement complémentaire.

Mais ce qui complète la chose, et qui fait d'un bouc émissaire un vrai de vrai, c'est l'ensemble de l'argumentaire qui accompagne souvent les agressions qu'il subit. Les plus célèbres par exemple, les juifs, ont toujours subit leurs brimades sous le couvert de savants discours dont la fonction était d'ennoblir leurs agressions, et également d'effacer leurs visages aux yeux de leurs agresseurs. Dans les mots de ces derniers, ils n'étaient plus des hommes, et n'étaient plus que réduits à des fonctions de comploteurs ou d'agents sournois: à des fonctions et non pas à des visages.

Ces discours élaborés qui cachent la vérité sur les agressés rempli un rôle majeur : ils permettent que le bouc émissaire reste toujours à portée de main et fournisse une chair disponible aux transferts de stress et d'agressivité de leurs bourreaux. Ils les transforment en fusibles. C'est en cela que la logique que j'ai relevé dans l'anecdote du début agit : les boucs émissaires remplissent le même rôle que le pauvre collègue qu'on engueule au moment du départ, mais ils offrent un confort en plus : ils seront toujours là pour qu'on fasse déferler sur eux nos rancoeurs. Et ceci d'autant plus que les discours qui accompagnent les agressions envers eux seront bien calibrés et assénés.

Ce qui m'intéresse en fait dans cette analyse, c'est de comprendre qu'on aurait tort de chercher à guérir une société de ce type de comportements en ne faisant que les condamner. Si l'on veut s'attaquer à la source, il faut trouver les frustrations vécues par ces populations qui utilisent des boucs émissaires pour dégager leur agressivité d'irritabilité. Ce sont les sources de frustrations créées par une société qui sont les piliers de ces fonctionnements. Et c'est donc probablement là qu'il faut porter le coup.

27.07.2007

Mentir comme un cycliste

e2beafd3f1bacc79abe100e0884d2b9f.gif Le Tour de France ne présente clairement plus aucun intérêt sportif, et quel que soit le vainqueur dimanche prochain, le jaune de son maillot sera bien terne. En revanche, il fournit un véritable cas d'école pour comprendre le mécanisme d'un travers humain répandu : le mensonge. Car il faut bien dire que certains coureurs cyclistes et d'autres nombreux acteurs de la caravane du Tour offrent un spectacle particulièrement gratiné dans ce domaine.
L'exemple de Vinokourov et de sa réaction après l'annonce de son contrôle positif est édifiant. Qu'il ose suggérer que la transformation de son organisme et de son sang est due à sa chute laisse pantois tant cette "explication" est proprement incroyable. Plus que le mensonge en lui-même, c'est le culot d'oser une telle sortie qui abasourdi. C'est l'écart immense qu'il dresse ainsi entre le crédible et son propos. Et c'est aussi l'idée qu'il puisse sans sourciller mentir d'une façon aussi grotesque.
La question qui se pose est donc : comment peut-il mentir ainsi ? Certains seraient sans doute tentés d'expliquer cela simplement par la malhonnêteté foncière de ces personnes. Comme le caractère d'individus fondamentalement mauvais, et qui mentent sans scrupules, n'ayant en tête que leur seul désir de gloire et d'argent.
D'une certaine façon, on ne peut pas vraiment dédouaner le monde du cyclisme de cette accusation. Mais elle me semble en fait passer complètement à côté du vrai problème. Car pour mentir aussi effrontément, il faut à mon avis bien autre chose qu'une nature mauvaise, dont je ne pense pas qu'elle soit plus l'apanage d'un sportif que des simples quidams. Non, ce qu'il faut pour mentir ainsi, même si cela semblera un peu paradoxal à première vue, c'est pouvoir penser qu'on ne ment pas vraiment, c'est se sentir bien avec sa conscience au coeur même du mensonge.
Souvenez-vous vous-mêmes, dans quel état émotionnel vous vous êtes retrouvés lorsque vous avez sorti un gros mensonge, alors que vous étiez en pleine connaissance de ce que vous faisiez. C'était désagréable n'est-ce pas? Et vous souhaitiez vraiment que cela finisse vite, que vous puissiez penser à autre chose et fuir la réalité laide que vous étiez en train de créer. Oui mais vous avez ressenti cela parce que vous fondamentalement vous êtes quelqu'un de bien vous dites-vous ? Il est possible que je me trompe, mais je ne crois pas vraiment à cette explication.
Car le mensonge fonctionne en nous comme un élément qui nous coupe des autres, qui nous en éloigne en créant des barrières. Et ces barrières c'est en fait tout simplement nous qui les posons pour nous protéger de deux choses : d'avoir à maintenir notre comportement mensonger devant les autres, ce qui est peu supportable à long terme, et de ne pas être démasquer si ceux-ci se rapprochent trop de nous et qu'en se rapprochant ils parviennent ainsi à faire la lumière sur nous. Or cette exclusion sociale que nous créons ainsi lorsque nous mentons, notre nature propre, elle, la fuit, elle ne la supporte pas, ou que trop peu (les anti-sociaux déclarés maintiennent eux aussi un contact social avec quelques proches, même si celui-ci est minime parfois).
Pour mentir de façon aussi excessive donc, il me semble presque nécessaire que l'individu ne se trouve pas dans une position où il se sent trop radicalement exclu du groupe social auquel il appartient. Il lui faut y maintenir un équilibre, une stabilité, une sécurité émotionnelle. Sinon, son comportement ne peut pas se maintenir d'une façon aussi stable sur une durée aussi longue alors même qu'il ment. En bref, il faut qu'au sein de son groupe social, il se sente normal, et donc accepté tel qu'il est. S'il ne s'y sentait pas normal, il en partirait de lui-même au bout d'un certain temps, cela me semble quasiment certain.
On comprend sans mal où je veux en venir. Les mensonges des cyclistes tels que Vinokourov ne pourraient pas exister s'ils n'étaient pas plongés dans un milieu qui lui-même ment. Il faut que leurs comportements soient admis d'une façon ou d'une autre comme une habitude, comme une normalité, pour qu'ils puissent mentir à leur sujet avec autant d'aplomb. Si eux-même se sentaient par trop différents des autres, ils ne parviendraient pas à mentir ainsi, ils s'effriteraient en mentant, ils ne tiendraient pas un comportement aussi stable et aussi résistant. Il faut que d'une certaine façon, ils se sentent dans leur bon droit, ou plutôt, qu'ils ne ne sentent pas plus coupables que les autres.
Ils fonctionnent ainsi à plein par un processus de déni, comme l'alcoolique surpris une bouteille à la main et empestant l'alcool, qui jure ses grands Dieu qu'il n'a jamais bu de sa vie. Ce déni qui est la marque des menteurs qui se sont créé une réalité certe bien éloignée de la vérité, mais qui n'en reste pas moins leur vision de la réalité.
Lors de ma première expérience professionnelle j'avais travaillé quelques temps avec un jeune en BTS de comptabilité, qui sortait tout juste d'un parcours de futur cycliste professionnel. Il nous avait expliqué en détail comment le dopage intervenait dès l'apprentissage des jeunes, dès le niveau amateur, et comment un de ses amis proches en était mort, à 16 ans. Cette semaine, c'est un autre collègue qui nous a raconté comment, alors qu'il faisait quelques simples concours départementaux il y a quelques années, il avait pris l'habitude de prendre un tube et demi de guronsan avant chaque course, afin de "pédaler sans y penser" (pour info un coureur est considéré comme dopé au guronsan à partir d'une consommation de 3 tubes...). Et à quel point la résistance des meilleurs était déjà clairement louche. Au niveau départemental.
Et à côté des coureurs, il y a les équipes, les médecins, les organisateurs, les fédérations. Il suffit d'entendre ce soir encore les organisateurs du Tour défendre la poursuite de la course pour comprendre que leur logique n'est toujours pas celle de personnes responsables et honnêtes vis-à-vis du problème qui est devant leurs yeux, mais qui restent obnubilés par la logique économique de l'événement. Intérrogé sur la poursuite du Tour, le directeur d'ASO indiquait ainsi ce soir, dans un numéro de hors-sujet sidérant, qu'il fallait bien sûr continuer de lutter contre le dopage, qu'arrêter le Tour c'était arrêter la lutte anti-dopage, etc. mélangeant ainsi à l'envie deux thématiques différentes, au mépris de la compréhensibilité même de son propos. Clairement sa défense montre qu'il n'a pas d'autres arguments en tête que ceux qui sont purement économiques. On sent qu'il n'a pas le choix. Qu'il pense qu'il n'a pas le choix en tout cas.
Il suffit aussi de voir la pléïade d'anciens dopés qui interviennent comme consultants sur le Tour, d'écouter les anciens coupables, comme David Millar, s'offusquer des tricheurs découverts cette année, de lire les articles de presse qui s'extasiaient hier sur les performances des coureurs, et qui aujourd'hui se félicitent du départ de Rasmussen, relayés sur ce point par maintes commentateurs officiels, comme si l'éviction d'un seul coureur pouvait suffire à rendre sa pureté à l'épreuve. De voir aussi ce soir le reportage de la chaîne télé de l'équipe, qui, l'air de rien, montre en fond d'écran un sondage récupéré quelque part sur un site Internet italien ou espagnol dans lequel les personnes interrogées sont majoritairement favorables à la poursuite du Tour en livrant un commentaire neutre qui dit juste en substance que "certains sites interrogent même leurs lecteurs sur le fait de poursuivre ou non le Tour !" mais délivrant en filigrane le message "mais vous avez vu, ils ont l'air plutôt pour". Sur les sites français que j'ai rapidement lu, je n'ai vu que des sondages négatifs sur cette question. Mais on connait les liens économiques qui unissent L'Equipe au Tour de France.
Je ne suis pas un spécialiste du Tour, je ne cherche pas à faire semblant du contraire. Mais quand autant de faisceaux de présomptions montrent une telle convergence, cela forme des convictions. C'est une machine complète qui doit être modifiée, et bien au-delà de ce que les organisateurs du Tour, à l'instar d'un Christian Prudhomme, prônent, puisque lui-même affublé de son compère d'ASO continue à mettre la tête dans le sable en ne disant pas la vérité telle qu'elle est, en ne reconnaissant pas ce que beaucoup savent : le Tour, s'il n'est plus dopé, ne sera plus le Tour, ne rapportera plus autant d'argent, ni aux sponsors ni aux médias. Car les performances qu'on y verra seront bien moins impressionnantes. On l'a d'ailleurs déjà entrevu étrangement cette année, lorsqu'au début du Tour, aucun champion écrasant la course ne se détachait du lot, au grand dam des journaux qui savent que les exploits font plus vendre que la probité.

06.07.2007

La pression de nécessité

87e02e3f4ac8a692d0f6c2880206018b.jpgLa question du changement et notamment du changement comportemental, du changement personnel, est intéressante à se poser lorsque l’on entend analyser nos modes de fonctionnement. Vérel a produit sur son blog depuis quelques semaines déjà plusieurs billets intéressants (ça commence ici) qui abordent plus particulièrement la conduite du changement en entreprise. Sans doute sont ils plus complets que ce que je voudrais évoquer ici, puisque je n’ai l’intention de m’attarder, du moins pour aujourd’hui, que sur un point particulier, mais qui me semble majeur, de ce sujet.

La question principale qui se pose sur le changement est de savoir ce qui peut en être la cause, ce qui le permet, voire ce qui le facilite. On peut à ce titre évoquer maintes techniques et méthodes qui poussent les individus à changer, notamment dans le cadre professionnel. La plupart du temps il me semble, ces techniques vont devoir s’appuyer sur l’identification d’un avantage que l’individu va pouvoir trouver au changement : si celui-ci lui apporte du mieux par rapport à sa situation présente, il sera enclin à accepter le changement voire à en devenir un acteur. Sinon, il risque plutôt de s’y opposer.

Mais il n’y a pas que l’intérêt personnel découvert sous la couverture du changement qui peut mener une personne à l’adopter. Un autre ressort important, et qui me semble même être le plus clairement en jeu dans la modification de nos comportements les plus profondément enracinés, est la pression de nécessité.

Celle-ci désigne la contrainte exercée par un élément extérieur qui s’avère nécessaire, c’est-à-dire indispensable, ou au moins perçu comme tel, pour l’individu, et qui oblige la personne à modifier sa façon de faire afin de ne pas subir les désagréments liés au non respect de cette contrainte. Elle s’exerce par exemple contre celui qui vit dans la misère et qui en est réduit à devoir voler pour assurer sa survie. Même si cela le conduit à aller contre les règles comportementales qu’il a pu établir pour lui-même pendant des années, la nécessité de se nourrir l’emporte assez évidemment sur le respect de ces règles et l’oblige donc à voler.

On retrouve cette pression de nécessité dans une très grande partie des événements qui ont guidés l’évolution des hommes. Lorsque les premiers hominidés ont commencé à se déplacer sur terre et à changer de région d’habitation, ils l’ont fait notamment en étant poussés par la nécessité de trouver de nouveaux terrains de chasse et un climat plus aisé. Ce n’est d’ailleurs que lorsqu’ils ont pu maîtriser suffisamment leurs conditions de vie en inventant l’agriculture et en réduisant leur vulnérabilité face au climat qu’ils ont pu cesser d’être des nomades et qu’ils sont devenus des sédentaires. Ils avaient alors supprimé la pression de nécessité qu’ils subissaient avant.

Je crois pas mal pour ma part que ce n’est que par elle que nous sommes capables de modifier certains de nos comportements. D’une façon générale, je nous crois naturellement assez peu enclins en changement. Ce que nous recherchons c’est un niveau de stabilité et de sécurité dans lequel on se sent à l’aise, et dans lequel souvent l’habitude joue un grand rôle. Cela signifie que même une situation peu confortable pour nous sembler difficile à quitter dés lors qu’on s’y est habitué et qu’on a trouvé les clés pour s’y faire sa place. Si je ne me trompe pas, cela signifierait que la notion de stabilisation de niveau de satisfaction utilisée notamment dans certaines études sur le bonheur, dont j’ai rapporté un exemple ici il y a quelques temps, joue autant à la hausse qu’à la baisse.

En effet, on a vu que lorsqu’un individu atteint un niveau de satisfaction supérieur à celui qu’il avait à une certaine période, ce bien-être, ce bonheur, suit une évolution qui ressemble à une courbe logarithmique. Elle augmente d’abord puis elle se stabilise : l’individu s’habitue à sa nouvelle situation et le bonheur intense qu’il ressentait d’abord s’atténue et se transforme en normalité. C’est en partie ce qui explique que l’augmentation forte du niveau de vie constaté dans les pays modernes ne s’accompagne pas de la même courbe d’augmentation du bonheur des individus.

Il me semble que ce procédé fonctionne également en sens inverse, à savoir que notre niveau d’insatisfaction s’il s’accentue sur une période donnée, finit lui aussi par se stabiliser avec le temps et la situation dans laquelle on est plongée devient alors une normalité pour nous. Dés lors, cela expliquerait la réticence au changement que nous manifestons même devant ce qui vu de l’extérieur peut sembler parfois clairement plus bénéfique.

D’autre part, la pression de nécessité me semble également intervenir d’une façon prépondérante dans le changement des comportements addictifs. Un très bon exemple de ceci me semble être celui de la cigarette, que nombres de fumeurs ne parviennent à quitter que lorsqu’ils se retrouvent confrontés à des situations qui exercent une pression forte contre leur habitude de fumer : un enfant qui va naître, la menace d’être quitté par son partenaire, une maladie intense, quand ils n’attendent pas le début de leur cancer. Je l’ai vu récemment chez une personne qui est tombée fortement malade, qui toussait beaucoup, et qui a du coup arrêté de fumer … pendant 3 semaines, le temps de se remettre d’aplomb et d’oublier la peur de la maladie grave.

Il y a là quelque chose d’ironiquement paradoxal : on entend souvent cette maxime qui dit qu’il faut profiter des instants présents, soulignant ainsi notre incapacité chronique à le faire. Mais ce constat est d’autant plus amer que nous constatons également combien nous vivons englués dans le présent et comme nous avons du mal à nous projeter dans le futur. Peu aptes à envisager nos vies d’une façon globale et à préparer un bonheur futur lorsque cela nous coûte un tant soit peu à court terme, nous en restons pourtant également inaptes à profiter du présent.

Le changement, donc, nécessite à mon avis, pour devenir possible sans attendre que s’exerce une pression de nécessité sur nous, une démarche sur soi assez importante, qui s’attarde notamment sur la notion de la flexibilité. Je reviendrai sur ce dernier point dans quelques temps.

17.06.2007

Automutilation: l'apaisement et le besoin d'expression

Un article récent du Figaro, indiqué par Katar, revient sur la question de l'automutilation, notamment concernant la population des adolescents. Vous pouvez aller le découvrir en ligne si vous le souhaitez, mais pour pouvoir le commenter facilement, j'en copie ici le contenu:
"

Ces entailles dans la peau sont un des nouveaux signes du trouble identitaire des adolescents. Au point que la défenseure des enfants travaille sur le sujet.

« JE ME SUIS coupé plusieurs fois les poignets avec un trombone. C'était le soir, dans ma chambre. J'étais en colère et triste à la fois », confie Marion. Âgée de 14 ans, elle a l'allure de la plupart des filles de son âge, cheveux mi-longs, tee-shirt, jean et baskets. Un bandeau de tennis autour de son poignet dissimule des cicatrices déjà presque effacées. D'une voix peu assurée, elle raconte pour la première fois ses « bêtises » à une psychologue clinicienne d'un centre médico-psycho-pédagogique dans l'Aisne. Des « bêtises » qui ont pour nom scarification ou automutilations.
Cette pratique est de plus en plus fréquente chez les adolescentes. Moins concernés, les garçons préfèrent diriger leur souffrance vers l'extérieur plutôt que sur leur corps. La scarification consiste à s'entailler la peau des poignets, bras, parfois des cuisses et du ventre à l'aide d'un objet tranchant, généralement un rasoir ou un cutter. Elle trouve son origine dans les sociétés traditionnelles, où les scarifications sont effectuées comme un rituel de passage ou pour marquer l'appartenance à un groupe. « L'adolescence est toujours un âge fragile, mais aujourd'hui, les jeunes portent un regard différent sur le corps et certains semblent parfois vouloir l'éprouver ou ressentent le besoin de le déchirer, le découper » s'inquiète Dominique Versini, la défenseure des enfants, qui a choisi de se pencher sur les nouvelles manifestations de la souffrance psychique des adolescents - comme la scarification - dans son rapport annuel prévu pour le 20 novembre prochain.
«Un sentiment d'apaisement»
En France, il n'existe pas d'étude chiffrée sur ce phénomène encore un peu tabou. Les automutilations toucheraient plus de 3 millions d'Américains et représenteraient 10 % des hospitalisations de jeunes adolescents en Grande-Bretagne d'après un ouvrage du psychiatre Armando Favazza datant de 1996. Seul l'Inserm a relevé dans son enquête 2004 sur la santé des 14-20 ans sous protection judiciaire de la jeunesse que 14 % des filles et 4 % des garçons interrogés déclaraient avoir des scarifications.
Lors de cette première entrevue avec une psychologue clinicienne, Marion est venue accompagnée de sa mère. Cette dernière mobilise la parole, laissant sa fille s'enfoncer dans un mutisme teinté de honte. « Marion, comment as-tu eu cette idée ? », relance la psychologue. « J'ai vu une fille se couper dans la cour de l'école. Je lui ai dit que moi aussi, j'allais le faire », se rappelle Marion. «Elle fait toutes les bêtises de ses copines », soupire sa maman, soucieuse et un peu envahissante. « Le phénomène d'imitation ne doit pas occulter un véritable mal-être » prévient la psychologue clinicienne et psychiatre Catherine Rioult qui a fait de la scarification son sujet de thèse. « Ces adolescentes s'entaillent pour matérialiser une douleur psychique insupportable. Avec les coupures, la douleur devient tangible, plus gérable et elles éprouvent un sentiment d'apaisement », explique-t-elle. Marion, pourtant, dit n'avoir senti aucun soulagement après s'être tailladée. Elle a cependant réitéré son geste, quelques mois après ses premières coupures, en se griffant le ventre avec la tige d'une boucle d'oreille. Pendant l'acte, la majorité des adeptes des scarifications disent ne ressentir aucune douleur. Elles aiment ensuite regarder leur sang couler. « C'est une preuve de vie et un acte conjuratoire. Elles veulent faire sortir le mauvais sang comme dans une saignée », analyse Catherine Rioult.
Les cicatrices laissées par ces blessures jouent aussi un rôle. Les adolescentes les montrent ou les cachent selon les circonstances. « Elles se marquent pour se démarquer de leurs parents et pour montrer combien elles souffrent sans avoir besoin de le formuler. Peut-être parfois pour détourner l'attention des signes naissants de leur féminité », note la psychologue. Comme une écriture sur la peau, ces traits doivent être lus. « Le passage à l'écriture sur le papier correspond à l'arrêt des scarifications », conclut Catherine Rioult."
Je retiens deux éléments qui me semblent principaux dans cet article, et qui recoupent ce que j'indiquais dans mon premier billet pour tenter de comprendre ces comportements: le soulagement ressenti par les adolescents après s'être mutilés, et le fait que l'utilisation d'un autre moyen d'expression, l'écriture, permet d'arrêter ces actes. En mettant des mots sur les maux en quelque sorte.

05.06.2007

Suicide et automutilation : quelques pistes d'aide

Après avoir tenté de présenter les éléments qui m’apparaissent indispensables pour bien comprendre les comportements d’autodestruction extrêmes que sont le suicide et l’automutilation, j’aimerais proposer une ou deux pistes pour aider les personnes touchées par ces situations. C’est là aussi une approche qui doit être faite très humblement, en oubliant toute prétention de trouver une solution standard applicable pour tous et en toutes circonstances. Car ces situations sont éminemment intimes et si elles présentent probablement des points communs dans leurs manifestations et dans leurs causes, leurs solutions restent toutefois éminemment personnelles. En cela je rejoins en partie je crois le commentaire de Stricto fait sur mon billet précédent.

C’est d’ailleurs par cela qu’il me semble devoir commencer : la prise en compte de la singularité de chaque cas, de chaque souffrance qui se trouve derrière l’expression de cette violence exercée contre soi. En d’autres termes, la première chose qui me semble importante pour aider des personnes suicidaires ou qui se mutilent, est la capacité à leur proposer une présence humaine sincère, une proximité, une attention, une écoute réelle, débarrassée d’a priori sur ce qui devrait ou ne devrait pas expliquer leur sort. C’est savoir être là, sans s’imposer en devenant un nouvel élément qui parasite la personne. C’est savoir, comme je l’écrivais lors de mon travail sur l’aide, offrir un point d’appui à l’autre, tout en ne s’immisçant pas dans son espace personnel à un point qui deviendrait une douleur supplémentaire en étant un autre témoignage que son besoin réel est ignoré. Difficile à décrire par des mots tant il s’agit ici de comportements, d’un être avec l’autre, mais cela recouvre ce que j’écrivais en introduction : c’est la qualité de la démarche humaine que l’on propose qui joue probablement le rôle le plus important.

Cette présence que l’on propose est délicate à définir pour la personne qui cherche ici à aider. Dans une relation d’aide moins décisive que celle qui s’adresse à des suicidaires l’espace personnel qu’il convient de respecter chez la personne que l’on aide est déjà difficile à déterminer. Mais ces contours sont essentiels à établir puisque, comme je l’avais déjà écrit, de cela dépend la capacité de l’individu au secours duquel les autres viennent de se rendre à nouveau maître de son parcours. Son objectif à lui est en quelque sorte de rompre la lien de dépendance que l’aidant à dû créer pour lui venir en aide.

Dans le cas d’attitudes proches du suicide ou de la mutilation, cet espace à occuper chez l’autre est peut-être encore plus difficile à saisir. Car la personne qui en vient à ces extrémités s’est souvent détachée de façon radicale de son entourage, et même de tout entourage possible. Cela n’est pas forcément visible d’un point de vue extérieur, mais en elle le lien est rompu, ou il est prêt à se rompre. Comme je le disais dans mon billet précédent, une personne suicidaire ou qui se mutile ne communique plus avec son entourage, ou seulement de façon dégradée. La parole ne lui convient plus comme outil d’expression, elle lui est insuffisante, inefficace. Elle ne sait plus dire la douleur intérieure qui est vécue, et cette impossibilité du langage devient elle-même une nouvelle source de douleur, un enfermement supplémentaire.

L’individu ainsi a tendance à fermer son monde, à se blottir dans sa bulle et à en interdire l’accès aux autres. Peut-être ceci se déroule-t-il également dans la logique du désespoir que j’avais indiqué, à savoir que l’intervention des autres crée, avec les espoirs qu’ils peuvent apporter, et tous les risques de déception que cela implique, une situation d’incertitude, une nouvelle attente en tension que la personne avait supprimée en se plongeant seule dans son désespoir. Alors qu’en vivant seule son malheur, elle « clarifiait » sa situation, elle supprimait l’indétermination de son avenir. C’est peut-être là une forme de ce désespoir de l’infini dont parle Kierkegaard dans son traité du désespoir : la crainte de l’avenir indéterminé et insaisissable. Il y aurait sans doute beaucoup à ajouter sur ce point, car il est probable que le désespoir s’exprime en fait sur le mode d’une tension incessante entre crainte et espoir, d’une variation interne tendant vers la tristesse presque parce qu’elle ne s’est pas affranchie de l’espoir. Cela rejoindrait d’ailleurs le point que j’indiquais sur le calme des personnes ayant pris leur décision de se suicider, qui parfois témoignent alors d’un apaisement étonnant si l’on songe qu’elles vont se donner la mort.

On comprend que, face à ces portes fermées, les personnes qui voudraient apporter leur aide se sentent désemparées, privées de moyens. Le dilemme qu’elles doivent résoudre est immense. D’une certaine façon, elles se retrouvent elles aussi seules, et sans moyens de communiquer. On retrouve partout le rôle des boucles de relations interpersonnelles, qui font que ce que vit l’un est renvoyé à l’autre et le met dans les mêmes conditions d’être.

Il convient toutefois d’être prudent sur cet espace personnel que l’on doit respecter chez la personne que l’on aide. Dans le cas de l’aide aux personnes tentées par le suicide ou qui se mutilent, cette attention ne peut être un objectif en soi, et souvent même faut-il s’en méfier. Jean-Pierre Cléro l’avait indiqué dans le texte que j’avais repris pour mon analyse sur l’aide : entre la personne suicidaire et celle qui tente de l’aider se noue un dialogue et un débat autour de valeurs qui, pour la première l’amènent à vouloir attenter à sa vie, et pour la seconde à la protéger. Il y a là une confrontation, et l’objectif de l’aidant ici n’est pas de laisser l’autre persister dans ses opinions. Il lui faut au contraire parvenir à l’en faire changer, et à l’amener à partager les idées qui nous font vouloir la vie plutôt que la mort. Dans cette mesure il est bien nécessaire, dans ce cadre de l’aide à des personnes suicidaires ou qui se mutilent, de s’immiscer en partie dans leur espace personnel et de les en extraire pour modifier leurs perspectives destructrices. L’aidant doit gagner cette bataille des valeurs s’il veut parvenir à sauver l’autre. C’est l’issue de ce débat intime qu’il crée chez la personne en proie au désespoir qui doit être l’objet de son à-tension.

Pour renforcer ce point, je note que dans bien des cas, la seule solution qui reste à l’entourage pour prévenir un drame est d’utiliser la contrainte physique, de priver l’individu de sa liberté afin de l’empêcher de commettre le pire. Pas besoin de développer sur ce point tant il paraît évident.

On comprend donc qu’un des nœuds principaux qui doit être dénoué pour aider des personnes voulant se suicider ou qui en viennent à se mutiler est celui du lien social, des relations entretenues avec les autres, qu’il s’agisse des proches mais aussi des moins proches. Il y a un dialogue perpétuel entre nous et les autres, qu'il soit verbal ou non verbal, qu'il s'exprime par des mots ou par des actions, des choix, des orientations, etc. Et notre équilibre intérieur vient de l'équilibre de ce dialogue, car nous sommes autant le résultat de ce qui nous est propre que de ce que nous partageons avec les autres. Albert Jacquard disait quelque chose que j'aime bien à ce sujet: "je suis les liens que je tisse avec les autres". Cette phrase simple montre bien l'importance de la place des autres dans notre construction personnelle, dans notre équilibre. Une personne qui se mutile, ou pire qui envisage le suicide, est une personne chez qui cet équilibre et ce dialogue naturel avec les autres s'est rompu. C'est pour cette raison que le fait de pouvoir parler à une personne de son mal-être, de pouvoir retrouver quelqu'un qui nous écoute et nous permet de "mettre des mots sur les maux", et que ceci soit entendu, est important. Parce que cela renoue un peu de ce dialogue humain qui s'est rompu. Cela nous réinsère dans un échange qui nous est indispensable.

Je m’arrête là pour aujourd’hui. A priori je ne prévois pas de traiter à nouveau de ce sujet. Néanmoins, si certaines réactions me poussent à répondre sous forme de billet, je le ferai. Je sais que tout cela n’est pas complet. En fait, ce qui m’intéresse le plus sur ces questions, est d’appréhender la façon dont on peut écouter le désespoir si particulier qui préside à ces formes extrêmes d’autodestruction, et y apporter une aide. D’un point de vue comportemental c’est cela qui me semble le plus ardu à réaliser, mettre une camisole à quelqu’un ne relevant pas d’un problème comportemental mais d’une nécessité pratique. J’espère que ce parti pris ne dérangera pas la lecture de ces billets.

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